Ma soeur est du tonnerre (My sister Eileen, Richard Quine, 1955)

Quel plus grand plaisir pour le cinéphile pendant les fêtes que celui d’aller se régaler d’un classique de la comédie américaine dans un cinéma du quartier latin ?

bon, dit comme ça ça fait un peu élitiste comme vision du cinéma pourtant je vous assure que la salle était pleine et que le public -varié pour une fois- riait de bon coeur. Et c’est vrai qu’avec un tel film, il y a de quoi ! Ma soeur est du tonnerre est pensé du début à la fin comme un pur spectacle, la mise en scène assume pleinement ses artifices théâtraux (le charmant kitsch des décors notamment) ou musicaux et joue perpétuellement sur la complicité du spectateur. Alors oui, le film traite son histoire de façon un peu superficielle -peut-être qu’un Billy Wilder en aurait tiré quelque chose de plus profond- mais les gags basés sur de classiques quiproquos sont si bien agencés, la galerie de personnages secondaires si cocasse, les dialogues si piquants, les acteurs si à l’aise, et surtout Janet Leigh dont l’incroyable sex-appeal est le moteur de l’intrigue est si ravissante (surtout en mini-short) que Ma soeur est du tonnerre est un délice de chaque instant. Peut-être pourra t-on juste regretter certains numéros musicaux qui font pâle figure face à ceux des classiques de la comédie musicale et qui ralentissent l’histoire plutôt qu’ils ne la font avancer. Mais la franche loufoquerie qui gagne le film à la fin (comme dans Une vierge sur canapé du même Quine, la fin est un grand moment de n’importe quoi) finit par conquérir l’ensemble des spectateurs.

Une femme dont on parle (Kenji Mizoguchi, 1954)

Encore un très grand film du maître qui traite de la prostitution. Le film tourne autour des rapports tendus entre la tenancière d’une maison de geishas et sa fille. Un scénario aux ramifications multiples et brassant de nombreux personnages secondaires permet aux auteurs de montrer les différentes conséquences humaines de la prostitution, sans faire tomber l’oeuvre dans le misérabilisme. Les héros ne sont pas réduits à des archétypes, même la mère maquerelle n’a justement pas grand chose d’un personnage de mère maquerelle…La mise en scène est l’oeuvre d’un immense artiste qui se refuse à toute dérive ostentatoire. Il faut voir la discrète aisance avec laquelle la caméra se déplace dans cette maison, lieu quasi-unique de l’action, microcosme qui permet aux auteurs de cristalliser les multiples intrigues de l’histoire qui est par ailleurs d’une richesse et d’une concision inouïes (bravo également aux scénaristes Yoda et Narusawa). Il faut voir aussi l’étonnante crudité de certaines scènes, une crudité toujours frappante (les séquences les plus violentes arrivent souvent sans préambule) mais jamais complaisante. Les acteurs sont tous excellents, en particulier la jeune Kinuyo Tanaka.

Si le propre de l’art des grands maîtres est de montrer la complexité du monde avec la plus apparente des simplicités, alors Une femme dont on parle est le film d’un grand maître.

Les jeux de l’amour et de la guerre (The americanization of Emily, Arthur Hiller, 1964)

L’histoire d’amour tumultueuse entre un aide de camp américain et une jeune veuve anglaise la veille du jour J…Un beau film, quoique bavard, qui ménage brillamment ses nombreuses ruptures de tons, allant de la comédie façon Billy Wilder au drame en passant par quelques séquences de guerre. Toute cette histoire aboutit à une réflexion intéressante sur le courage, la lâcheté et le deuil vus à travers les yeux d’une veuve de soldat. L’élégance de la photo, la beauté de la musique et surtout la grâce du trio de comédiens principaux (spécialement Julie Andrews ici au-delà des éloges) permettent d’oublier l’aspect un peu didactique de l’écriture.

Le ciel est à vous (Jean Grémillon, 1943)

Un des plus beaux films tournés sous l’Occupation.

Un film intéressant à analyser par rapport aux valeurs pétainistes, le film traitant en effet des exploits d’une aviatrice qui est aussi épouse et mère de famille. La communauté provinciale, qui célèbre son héroïne après l’avoir fustigée pour sa non-conformité, est gentiment renvoyée dans sa contradiction. De ce point de vue là, Le ciel est à vous est moins féroce que Le corbeau. Il donne la parole à chacun, aussi bien au couple qui revit sa jeunesse grâce à l’aviation qu’à la grand-mère légitimement effrayée de voir sa fille délaisser sa famille pour flirter avec la mort. C’est une des grandes beautés du film que d’exalter la passion comme moteur du couple tout en montrant ses dommages « collatéraux ». D’une facture superbe, Le ciel est à vous est une conjonction des plus grands talents de l’époque. En dehors, d’une ou deux séquences assez niaises avec les enfants, l’écriture dramatique est d’une finesse implacable. La brochette de seconds rôles (Debucourt en professeur de musique romantique notamment) permet de faire exister d’une fort belle manière l’environnement social du couple. Couple qui reste au centre du film, couple peint avec une justesse remarquable, couple interprété par deux acteurs en état de grâce, les immenses Charles Vanel et Madeleine Renaud qui rendent tangibles la passion et le désarroi des amoureux. Les petits gestes entre les époux sont porteurs de sens et d’émotion, il faut voir par exemple Madeleine Renaud toucher la joue de son mari après son premier envol pour saisir la profonde justesse de la direction d’acteurs de Grémillon.

We can’t ho home again (Nicholas Ray, 1976)

Ce dernier film de Nicholas Ray, tourné avec ses étudiants, est le parangon d’un certain déclin du cinéma. Alors que son auteur réalisait des petits bijoux de sensibilité au sein des studios des années 50, il supervise ici -hors du système- un des films les plus imbitables que j’ai jamais vus. C’est comme si, après que Godard ait été inspiré par Ray, c’est Ray qui s’inspirait de Godard. Simplement, ne seraient retenues du Français et de l’avant-garde en général que les expérimentations fumeuses (triturage de la pellicule, split-screen dans tous les sens, son désynchronisé, récit sans queue ni tête…). Evidemment, il se trouvera toujours des analystes pour gloser à loisir sur les différents signifiants de l’objet. Pour s’amuser à faire le lien thématique avec l’oeuvre hollywoodienne du cinéaste. D’autant que celui-ci est assez évident, We can’t go home again parlant essentiellement de filiation mal assumée. Mais c’est bien là le drame. Ce qui était travaillé, stylisé et profondément vibrant dans les films classiques, est ici bidouillé et annihilé par l’ostentation arty (waouh, regardez l’image qui change de couleur, si ça c’est pas de l’art). Evidemment, une ou deux séquences sur l’ensemble du métrage peuvent émouvoir, je pense notamment au suicide final très cru donc très frappant. Reste que -quitte à passer pour un béotien- mon choix est vite fait entre l’art d’usine et l’art d’université.

Le signe des rénégats (Hugo Fregonese, 1951)

Quel plaisir pour l’amateur que de se rendre compte que l’âge d’or hollywoodien est une mine qui n’a toujours pas fini de livrer ses joyaux ! Le signe des rénégats donc, rareté absolue -absente même de la rétrospective Fregonese programmée à la cinémathèque française en 2003- découvert grâce à France 3, s’avère être un très bon film de cape et d’épée, une oeuvre d’usine qui exhale la douce odeur du travail bien fait, une histoire conventionnelle mais racontée avec conviction par un artisan talentueux, j’ai nommé Hugo Fregonese. Hugo Fregonese, argentin d’origine, qui apporte une touche personnelle à ce récit rocambolesque qui se passe en Californie à l’époque de Zorro. En effet, si le scénario est une modèle de concision et d’efficacité narrative, si le réalisateur est parfaitement à l’aise dans la gestion des scènes d’action propres au genre, bien aidé en cela par un acteur principal bondissant en diable (Ricardo Montalban), Le signe des rénégats se singularise par son inhabituelle sensualité. Les rapports de séduction sont au centre de l’intrigue et Fregonese filme avec un égal bonheur le torse musclé de Montalban et les superbes gambettes de Cyd Charisse; le clou du film n’étant pas un duel comme à l’accoutumée dans ce genre du film mais un flamenco absolument éblouissant entre les deux vedettes.
un excellent article sur Hugo Fregonese

La dame au manteau d’hermine (Ernst Lubitsch, 1948)

Ce dernier film de Lubitsch (il mourut d’une crise cardiaque pendant le tournage qui fut achevé par son ami Otto Preminger) a été l’occasion pour lui de revenir à un genre qu’il avait génialement investi au début des années 30: l’opérette. Ce type de spectacle honni par l’intelligentsia fut le terrain de jeu de ce grand metteur en scène, l’occasion pour lui de parfaire un style léger et profondément subversif fait d’ellipses subtiles et de dialogues à double sens. Un peu moins ironique, légèrement plus mélancolique que La veuve joyeuse ou Une heure près de toi, La dame au manteau d’hermine n’en est pas moins une jubilatoire destruction des valeurs traditionnelle (les rangs des officiers et comtesses ne comptent plus face à leurs désirs qui sont évidemment l’objet du film), un enchantement de tous les instants, une ode moins épicurienne qu’à l’accoutumée mais plus onirique, un véritable hymne à la puissance du rêve qui se pare -cerise sur le gâteau- des teintes chaudes du Technicolor de Leon Shamroy.

Des gens comme les autres (Ordinary people, Robert Reford 1980)

C’est avec ce drame familial, son premier film en tant que réalisateur, que Robert Redford a chipé l’Oscar à Martin Scorsese l’année de Raging bull. A la vue des premières images, il serait facile de stigmatiser le conservatisme d’une académie qui privilégierait sujets lourds de sens (psychanalyse…) et imagerie néoclassique face au style baroque et violent de Scorsese. Pourtant Des gens comme les autres est un très beau film, dans la veine d’un certain cinéma américain des années 50: celui de Nicholas Ray ou d’Elia Kazan. Celui sur la faiblesse d’Américains qui se démènent tant bien que mal avec leurs sentiments. Ici, la psychanalyse est au centre de l’histoire racontée, ce n’est pas un apparat intellectualisant fait de symboles lourdingues, c’est un sujet pris à bras le corps et vecteur d’émotions. Les personnages -tous excellemment interprétés- sont magnifiques, aucun -même le personnage de la mère incompréhensive- n’est surchargé, aucun ne semble sacrifié au scénario, leurs motivations, leurs sentiments sont parfaitement exprimés. La mise en scène classique donne un sens profond à ce qui est filmé sans souligner quoi que ce soit. Je pense notamment à cette séquence déchirante de la photo de famille. La bande-son comporte de superbes standards classiques (canon de Pachelbel) utilisés de façon parcimonieuse, émouvante mais pas pathétique. Grâce à une finesse exemplaire dans l’écriture et l’interprétation, Des gens comme les autres est un des drames familiaux parmi les plus justes et les plus bouleversants qui soient.

Le comédien (Sacha Guitry, 1948)

Drôle, spirituel, profondément libre (l’auteur privilégie les aphorismes à la progression dramatique et pourtant, on ne s’ennuie pas une seconde), inventif (les trucages ludiques engendrés par le double rôle de Sacha) mais aussi théorique (les fameux bons mots de Guitry servent ici à exprimer sa vision de son art) et empreint d’un respect émouvant pour le théâtre et pour son père Lucien. Un très bon Guitry.

Borsalino (Jacques Deray, 1970)

Film que je rêvais de voir étant gamin…et en effet, j’aurais certainement adoré ce film si je l’avais découvert dans ma période pré-ado/films de mafia. Aujourd’hui, il peut être difficile de passer outre la légèreté de la caractérisation des personnages et la superficialité de l’histoire racontée. Delon et Belmondo deviennent les rois de la pègre sans qu’on les voit tirer autrement qu’en état de légitime défense ou de vengeance. Leur seule mauvaise action montrée, c’est le saccage de l’étal de truculentes poissonnières…et c’est mis en scène de façon comique (à comparer par exemple avec la cruauté de l’incendie du kiosque à journaux dans Il était une fois en Amérique). Tout le problème, toute la différence avec les classiques du film de gangsters américain abondamment cités est là: la gravité et les enjeux moraux de l’intrigue sont trop souvent sacrifiés sur l’autel du sympathique, à l’image de la ritournelle de Claude Bolling. Il n’empêche. La dérision ne gâche pas complètement le film, les scènes de violence notamment sont réalisés de façon très sèche, sans musique, et les impacts sanglants sont montrés. La fin également donne une dimension humaine à des personnages qui se réduisaient jusqu’ici à leurs archétypes. Pour peu que l’on comprenne le fait que l’on regarde une superproduction très calibrée et non pas Le parrain français, Borsalino reste un bon film et il serait dommage de bouder son plaisir devant un divertissement d’aussi belle facture (distribution royale bien sûr mais aussi reconstitution fastueuse et métier de Jacques Deray) .

Borzage 40-42

Borzage, c’est bon. mangez-en.

Flight command (1940)
Frank Borzage s’essaie au genre en vogue à l’époque à Hollywood du film sur les pilotes d’avions. Il n’y avait que lui pour faire d’un film subventionné par la Marine un portrait de femme sublime de justesse. Entre les séquences de vol assez spectaculaires mais un poil redondantes, Borzage nous montre à travers le destin de la femme du commandant la solitude sentimentale, l’incompréhension mutuelle, la tentation de l’adultère, bref il réalise une fois de plus un grand film d’amour, mature et dénué de pathos et de sensiblerie, y mêlant ses marottes habituelles que sont la mort, la foi, la camaraderie, le sens du devoir.

Chagrins d’amour (Smilin’through, 1941)
Premier film en Technicolor de Borzage, c’est un de ses films les plus étranges. L’histoire de cet homme resté amoureux de sa défunte femme est une des plus mélancoliques de son auteur, frôlant la morbidité. Le problème est qu’à cette intrigue vient s’en greffer une autre, celle de la naissance d’un jeune couple, traitée d’une façon beaucoup plus conventionnelle voire franchement banale. De plus, plastiquement, le film est un véritable chromo et certaines scènes sont d’une consternante niaiserie: ainsi, un couple qui se met à valser dans un jardin à la tombée de la nuit, c’est beau. Mais lorsque la fille se met à chanter une bluette irlandaise, c’est trop, on tombe dans le sirupeux. En dehors de ça, le film contient quelques éclairs de génie, notamment dans la façon de filmer les allers-retours dans le temps, à coups de fondus enchaînés enchanteurs et de travellings dignes d’Ophüls.
Si on accepte l’esthétique chromo, le film peut s’avérer très plaisant, il en émane une poésie artisanale, un lyrisme de studio assez délicieux, même si tout ne s’apprécie pas au premier degré et qu’étonamment on n’y retrouve guère la justesse du regard de Borzage sur les choses de l’amour.


Au temps des tulipes (The vanishing virginian, 1940)
Très charmante chronique familiale dans le genre dit « americana ».
En une heure et demi, Frank Borzage brasse les destins d’une dizaine de personnages sur une quinzaine d’années. Très subtile monstration du changement d’époque, du passage inéluctable du temps sur cette bourgade sudiste attachée à ses traditions. ça vaut bien Jalna. c’est assez proche de certains films de Ford, Judge Priest notamment.

Sept amoureuses (seven sweethearts, 1942)
Quel film étrange que voilà !
Après un début charmant mais un brin lénifiant, voilà du De palma avant l’heure, une oeuvre qui peut être vue comme la théorisation et la critique de la doucereuse « poésie de studio ». Le film suit un journaliste new-yorkais venu chroniquer la « fête de la tulipe » dans une charmante bourgade de province où le temps semble s’être arrêté. Il va s’installer dans l’hôtel non moins charmant tenu par le père d’une fratrie de sept soeurs, père joué l’excellent acteur hongrois S.Z. Sakall, aussi à l’aise dans la bonhommie que dans l’émotion. Jeunes filles qui chantent au piano, décor de carte postale, personnages gentiment décalés à la Prévert, tulipes…Là où les choses se compliquent, là où l’on se rend compte que la vie à la campagne, c’est pas tout rose, c’est quand les sentiments des jeunes filles se réveillent au contact du beau jeune citadin. Les frustrations liées à la monotonie du village et au poids étouffant des traditions se révèlent alors et la rivalité entre les soeurs m’a carrément évoqué ce chef d’oeuvre glaçant qu’est Les proies de Don Siegel, même si attention le film de Borzage n’a rien d’un thriller. Il n’est même pas mélodramatique, le ton restant relativement léger, la litote caractérisant le style de Borzage et l’auteur montrant sa foi dans l’harmonie entre les passions individuelles et les traditions séculaires.
Très bon.

Le cargo maudit (strange cargo, 1940)
Film d’aventures saupoudré de mystique chrétienne ou mystique chrétienne saupoudrée d’aventures, je sais pas trop mais bien qu’un poil théorico-théâtral, c’est sublime.

Une femme survint (Flesh, John Ford, 1932)

Exception faite du génial Hallelujah !, les premiers films parlants des grands cinéastes américains, sont rarement leurs meilleurs. Les quelques films du début des années 30 de John Ford n’échappent pas à ce statisme théâtral qui plombe la plupart des productions de l’époque. Dans celui-ci, le son est cependant plus maîtrisé que dans Tête brûlée tourné juste avant; la musique est utilisée lors de certaines séquences, il y a moins de vides sonores (or le vide sonore est fatal pour l’attention du spectateur, c’est quelque chose que les musiciens hollywoodiens n’allaient pas tarder à comprendre). L’histoire mélodramatique de ce colosse au grand coeur qui tombe amoureux d’une femme de petite vertu est assez conventionnelle, il est intéressant de la comparer à La chienne de Renoir tourné l’année précédente: c’est à peu près le même synopsis à ceci près que dans le film de Ford, la femme est fondamentalement bonne, victime plus que méchante. Si quelques séquences joliment mise en scène (la première nuit de la fille chez le boxeur notamment) donnent l’occasion au metteur en sène d’exprimer sa tendresse et son humanisme, aidé en cela par la truculence de sa vedette Wallace Beery et par le charme de la jeune Karen Morley, l’ensemble reste assez ennuyeux, entre personnages caricaturaux et réalisation qui se cherche.

Je ne suis pas là pour être aimé (Stéphane Brizé, 2005)

Passé un début longuet dans lequel la pauvreté plastique (manque de moyens financiers ?) est criante, le film trouve sa voie: une belle histoire qui évoque avec vérité et avec une dureté inhabituelle la fuite du temps, la négation des sentiments individuels par l’environnement familial. Patrick Chesnais porte le film sur ses épaules.

Fièvre sur Anatahan (Josef Von Sternberg, 1953)

Un film passionnant, à la fois si proche et si loin des joyaux décadents sertis par le grand Josef pour Marlène.

Loin, parce qu’en apparence, cette histoire de soldats japonais échoués sur une île quasi-déserte tournée avec des acteurs du cru n’a pas grand chose à voir avec les fantaisies historiques des années 30. C’est un film âpre sur des hommes ordinaires plongés dans une situation qui les dépasse. Le film -dénué de héros- n’est guère romanesque, il prend la forme d’un témoignage. Fièvre sur Anatahan fait partie de ces films dans lesquels la voix-off a une importance essentielle: les dialogues entre les personnages n’étant volontairement pas sous-titrés, c’est Von Sternberg lui-même qui raconte toute son histoire, au passé. Il va parfois jusqu’à traduire lui-même les échanges des acteurs dans le plan. Le procédé a souvent été critiqué par les esprits bas du front qui l’associent à la facilité narrative. Un bon film devrait être raconté uniquement avec des images. Foutaises ! La voix-off, utilisée par des gens comme Guitry, Truffaut ou Scorsese, a une valeur propre. En même temps qu’un recul par rapport à l’action, elle instaure une proximité nouvelle entre le narrateur et le spectateur. C’est tout à fait le cas ici puisque la voix de Von Sternberg se permet de dévoiler plusieurs fois la suite de l’intrigue, ce qui -loin de la désamorcer- augmente la tension (l’attente du spectateur ayant justement été redoublée par les avertissements de la voix-off).

De plus, le recours immodéré à la parole permet à l’auteur de travailler son texte à loisir, d’élever son propos grâce à des phrases puissamment évocatrices, parfois un poil emphatique mais toujours pertinentes et souvent émouvantes. L’histoire de ces soldats restés pendant sept ans coincés sur leur île permet en effet à Von Sternberg d’analyser les passions humaines contradictoires, la volonté réelle de faire perdurer les traditions sur l’île, la foi nimbée de nostalgie dans l’Empire (terrible séquence de la reddition où aucun soldat n’accepte d’y croire), tout autant que les inévitables pulsions libérées par le retour à l’état sauvage. Ces pulsions qui sont « leur pire ennemi » comme dit le narrateur. C’est qu’au milieu de tous ces soldats, il y a une femme, femme qui vivait seule sur l’île avec un homme. C’est autour de cette femme, « the only woman on Earth » que va s’articuler l’histoire, permettant à Von Sternberg de décortiquer les subtils rapports de séduction et de domination entre les hommes et la femme lorsque le désir est réduit à son état le plus primitif, lorsque la femme est soumise à la loi du plus fort. On retrouve alors sans peine le pygmalion de Marlène Dietrich, celui qui montrait l’amour comme un rapport de force. Des rebondissements savamment agencés permettant d’intégrer naturellement ces différentes composantes au récit, sans que le rythme n’en soit jamais altéré.

Avec une telle situation de départ, Fièvre sur Anatahan aurait pu virer au film purement conceptuel, l’artiste se servant de ses personnages pour analyser leurs rapports de force à la manière d’un entomologiste. Or si entomologie il y a bel et bien (le narrateur compare régulièrement les soldats à des abeilles autour de leur reine), si le film peut se lire comme une étude des comportements humains, il est également charnel, magnifique et émouvant. Charnel, car la jungle est filmée de façon pénétrante, avec force travellings qui permettent au spectateur de ressentir les lieux. L’île, plus vraie que nature, a d’ailleurs été construite en studio, permettant d’asservir l’espace aux quatre volontés du réalisateur génial. Magnifique car la savante lumière en clair-obscur signée par Von Sternberg lui-même sublime les corps et les visages, en particulier celui de la ravissante Akimi Negishi. Fièvre sur Anatahan est l’oeuvre d’un sage autant que celle d’un esthète. Enfin, le film est profondément émouvant car si le regard de Von Sternberg sur ces hommes livrés à eux-mêmes est pessimiste, il reste chargé de compassion envers ces âmes tourmentées. La beauté extraordinaire de Fièvre sur Anatahan, beauté créée par un poète partagé entre ses tentations démiurgiques et sa fascination empreinte de respect profond pour un peuple qui n’est pas le sien n’est pas sans rappeler la beauté du chef d’oeuvre de Murnau et Flaherty: Tabou.


Le cardinal (Otto Preminger, 1963)

Intelligence du traitement, ampleur du récit, émotion indéniable, ce joyau est un des tout meilleurs films du grand Otto Preminger, quelque part entre Laura et Tempête à Washington. Nommé à l’Oscar en son temps, je me demande pourquoi il est quasi-oublié aujourd’hui. Acteur principal inconnu ? certes, mais Tom Tryon est parfait dans le rôle. Et puis la distribution comporte quelques grands noms, à commencer par Romy Schneider, aussi ravissante lorsqu’elle incarne la jeune étudiante autrichienne idéaliste qu’émouvante lorsqu’elle prend conscience de l’horreur nazie à ses propres dépends. Sujet austère ? a priori, l’ascension d’un cardinal ne devrait passioner qu’un nombre restreint d’initiés mais la dramaturgie romanesque la rend captivante tandis que le regard distancié et pondéré de Preminger élève le film, en fait une oeuvre capable de parler à chacun, une oeuvre sur l’accomplissement personnel face au monde.

Chef d’oeuvre.