Borzage 40-42

Borzage, c’est bon. mangez-en.

Flight command (1940)
Frank Borzage s’essaie au genre en vogue à l’époque à Hollywood du film sur les pilotes d’avions. Il n’y avait que lui pour faire d’un film subventionné par la Marine un portrait de femme sublime de justesse. Entre les séquences de vol assez spectaculaires mais un poil redondantes, Borzage nous montre à travers le destin de la femme du commandant la solitude sentimentale, l’incompréhension mutuelle, la tentation de l’adultère, bref il réalise une fois de plus un grand film d’amour, mature et dénué de pathos et de sensiblerie, y mêlant ses marottes habituelles que sont la mort, la foi, la camaraderie, le sens du devoir.

Chagrins d’amour (Smilin’through, 1941)
Premier film en Technicolor de Borzage, c’est un de ses films les plus étranges. L’histoire de cet homme resté amoureux de sa défunte femme est une des plus mélancoliques de son auteur, frôlant la morbidité. Le problème est qu’à cette intrigue vient s’en greffer une autre, celle de la naissance d’un jeune couple, traitée d’une façon beaucoup plus conventionnelle voire franchement banale. De plus, plastiquement, le film est un véritable chromo et certaines scènes sont d’une consternante niaiserie: ainsi, un couple qui se met à valser dans un jardin à la tombée de la nuit, c’est beau. Mais lorsque la fille se met à chanter une bluette irlandaise, c’est trop, on tombe dans le sirupeux. En dehors de ça, le film contient quelques éclairs de génie, notamment dans la façon de filmer les allers-retours dans le temps, à coups de fondus enchaînés enchanteurs et de travellings dignes d’Ophüls.
Si on accepte l’esthétique chromo, le film peut s’avérer très plaisant, il en émane une poésie artisanale, un lyrisme de studio assez délicieux, même si tout ne s’apprécie pas au premier degré et qu’étonamment on n’y retrouve guère la justesse du regard de Borzage sur les choses de l’amour.


Au temps des tulipes (The vanishing virginian, 1940)
Très charmante chronique familiale dans le genre dit « americana ».
En une heure et demi, Frank Borzage brasse les destins d’une dizaine de personnages sur une quinzaine d’années. Très subtile monstration du changement d’époque, du passage inéluctable du temps sur cette bourgade sudiste attachée à ses traditions. ça vaut bien Jalna. c’est assez proche de certains films de Ford, Judge Priest notamment.

Sept amoureuses (seven sweethearts, 1942)
Quel film étrange que voilà !
Après un début charmant mais un brin lénifiant, voilà du De palma avant l’heure, une oeuvre qui peut être vue comme la théorisation et la critique de la doucereuse « poésie de studio ». Le film suit un journaliste new-yorkais venu chroniquer la « fête de la tulipe » dans une charmante bourgade de province où le temps semble s’être arrêté. Il va s’installer dans l’hôtel non moins charmant tenu par le père d’une fratrie de sept soeurs, père joué l’excellent acteur hongrois S.Z. Sakall, aussi à l’aise dans la bonhommie que dans l’émotion. Jeunes filles qui chantent au piano, décor de carte postale, personnages gentiment décalés à la Prévert, tulipes…Là où les choses se compliquent, là où l’on se rend compte que la vie à la campagne, c’est pas tout rose, c’est quand les sentiments des jeunes filles se réveillent au contact du beau jeune citadin. Les frustrations liées à la monotonie du village et au poids étouffant des traditions se révèlent alors et la rivalité entre les soeurs m’a carrément évoqué ce chef d’oeuvre glaçant qu’est Les proies de Don Siegel, même si attention le film de Borzage n’a rien d’un thriller. Il n’est même pas mélodramatique, le ton restant relativement léger, la litote caractérisant le style de Borzage et l’auteur montrant sa foi dans l’harmonie entre les passions individuelles et les traditions séculaires.
Très bon.

Le cargo maudit (strange cargo, 1940)
Film d’aventures saupoudré de mystique chrétienne ou mystique chrétienne saupoudrée d’aventures, je sais pas trop mais bien qu’un poil théorico-théâtral, c’est sublime.

Advertisements

5 commentaires sur “Borzage 40-42

  1. De Frank Borzage, je ne connais pratiquement que Cargo Maudit mais je me rappelle avoir adoré ce film (au cinéma de Minuit, France 3) avec Gable et Crawford. Je ne l’ai pas revu depuis et je le regrette.

  2. Magez-en, je le veux bien. Je le connais mal, peu, surtout son film muet « La feme au corbeau », « Trois camarades » qui m’avait fait une grosse impression mais il y a bien longtemps, sans doute au cinéma de minuit sur la 3 et puis plus recemment, « The mortal storm » avec Stewart. Une question qui me revient sans cesse : comment vous dégotez tous ces films ?

  3. TCM, le cinéma de minuit, Cine classics, les divers festivals en région parisienne, la cinémathèque française…je suis un traqueur pour qui tous les moyens sont bons.

    Borzage est un cinéaste immense, de par sa sensibilité et son génie plastique, honteusement rare en DVD. Avant tout un grand romantique, le poète de l’amour fou, ce qui n’empêchait pas une conscience sociale aigüe (voir La grande ville) mais dont l’oeuvre, comme celle de tous ses confrères hollywoodiens est très variée, traversant plusieurs genres.
    Je n’en ai vu qu’une vingtaine, plusieurs pièces majeures me manquent encore mais il y a finalement peu de ratés complets. Même dans ses commandes les moins connues, il arrivait souvent à insuffler sa sensibilité.
    Vous faites bien de citer Trois camarades, effectivement, un de ses classiques. Ill fait partie de son excellente trilogie allemande dont le chef d’oeuvre est à mon sens The mortal storm, superbe mélo dénonçant les nazis avant tout le monde a Hollywood. Je n’ai pas encore vu La femme au corbeau mais vu le studio, vu la période, j’imagine que c’est un film sublime, comme Lucky star et L’heure suprême qui, avec L’ange de la rue font partie du même mouvement esthétique dans son oeuvre.

    Mon Borzage préféré pour l’instant est sans doute L’adieu aux armes, un des plus beaux films que j’ai jamais vus, d’un lyrisme absolument inouï, d’une pureté renversante.

  4. Oh que oui, Borzage on peut en manger sans craindre l’indigestion.
    Merci à Warner Archive pour Living on Velvet, Flight Command et The Strange Cargo, tous trois très bons même si le dernier tombe effectivement dans dans une certaine mystique chrétienne comme vous dites, après une première partie éblouissante.
    Jusque-là, j’ai un faible pour Trois Camarades et L’Adieu aux Armes, probablement les deux plus beaux mélos qu’il m’ait été donné de voir (oui, à ce point) mais je place tout près le sublime cycle muet avec la non moins sublime Janet Gaynor, Mortal Storm ainsi que La Femme au Corbeau ou du moins ce qu’il en reste.
    Ah non vraiment, Borzage c’est quelque chose.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s