L’isolé (Lucky star, Frank Borzage, 1929)

Tourné deux ans après L’heure suprême, ce nouveau mélo de Borzage en reprend le couple d’acteurs et la trame, à savoir l’amour qui en temps de guerre transcende condition sociale et lésions physiques. Encore une fois, le poète, grâce à une utilisation géniale des artifices du studio -et en particulier des superbes décors bucoliques- auréole d’une touche onirique tout ce qu’il filme. Les cadres sont plus beaux les uns que les autres mais jamais Borzage ne verse dans le contemplatif. Chaque plan est au service de l’histoire et la beauté est évidente, elle apparaît quasi-naturelle en dépit de son caractère fondamentalement artificiel, comme si les images étaient celles d’un autre monde que l’artiste se contentait de nous dévoiler grâce au mystérieux pouvoir du cinéma, un monde qui se tiendrait sur la frontière ténue entre le rêve le plus pur et la réalité la plus triviale. C’est qu’aux images sublimées répondent des séquences ancrées dans le quotiden, des séquences où le désir amoureux est montré aussi élégamment que frontalement. La narration est donc d’une limpididé exemplaire, elle fait admettre au spectateur le miracle final comme si celui-ci coulait de source. Tout au plus pourra t-on regretter le personnage caricatural du « troisième homme » qui cumule les défauts et n’est guère intéressant par rapport au couple central.
En revanche, le jeu extraordinairement naturel de Charles Farrell et Janet Gaynor fait exister les personnages au-delà de leur fonction archétypale. Leurs échanges, leurs gestes pleins de vie et d’humour empêchent le mélodrame de sombrer dans le misérabilisme. Ainsi de la première rencontre de la jeune fille avec le soldat revenu paraplégique du front où, plutôt que de s’apitoyer sur son sort, l’handicapé l’amuse, nous amuse à faire des figures avec son fauteuil roulant. Politesse du désespoir mais aussi dignité conférée par l’auteur à son héros brisé.
C’est peut-être dans cette alliance entre extrême vitalité des personnages et pure poésie de studio que réside le secret des derniers muets de Borzage, en particulier ce Lucky star, film définitivement sublime où l’évidence de la beauté répond à l’évidence des miracles.

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Du sang dans le désert (The tin star, Anthony Mann, 1957)


Un vieux chasseur de primes apprend son métier à un jeune shérif idéaliste et inexpérimenté.
Du sang dans le désert est à ma connaissance la seule collaboration d’Anthony Mann avec le grand Henry Fonda et on peut légitimement le regretter tant l’acteur est à l’aise dans ce rôle de vieux pistolero mi-paternaliste mi-narquois qui annonce celui de Jack Beauregard. On pourra regretter un scénario qui n’a pas la profondeur de ceux de Borden Chase (qui a signé trois des westerns Mann/Stewart), la faute peut-être à un ton un peu plus léger qu’à l’accoutumée. Mais en 1957, Mann est toujours un immense metteur en scène et il le prouve ici à maintes reprises: la scène de l’accueil du docteur en particulier est une idée géniale.
Un Mann un peu « mineur » par rapport à ses collaborations avec James Stewart mais ça reste un grand plaisir de cinéma.

Libera mon amour (Mauro Bolognini, 1974)

Un film étrange, qui à travers une héroïne délibérement caricaturale (elle s’appelle Libera Anarchia) et une mise en scène frôlant le grotesque montre l’apparente normalité du fascisme et surtout la névrosité apparente des légitimes insoumis.

Les images d’archives qui reviennent régulièrement sont un contrepoint aussi glaçant que pertinent à un début assez comique. Des moments touchants dûs notamment à la musique de Morricone même si on peut regretter que tout ça paraisse parfois désincarné en dépit d’une magnifique Claudia Cardinale dans le rôle titre et de très bons seconds rôles, la narration et l’évolution psychologique de ses personnages n’étant a priori pas le souci majeur de Bolognini qui se préoccupe plus sur ce film de son propos politique et du symbolisme de sa mise en scène.

La belle espionne (The sea devils, Raoul Walsh, 1953)

Ce film est avant tout un modèle de concision dramatique, un récit mené tambour battant qui offre au spectateur attentif un sous-texte d’une belle richesse. Il faut préciser ici que le scénario a été ciselé par le grand Borden Chase. A travers des échanges verbaux qui ne manquent pas de sel, ce pur film d’aventures parle du couple (la belle espionne en question est avant tout une menteuse et une cachotière vis-à-vis du héros Gilliatt, elle se comporte donc avec lui comme si elle était sa maîtresse) avec l’élégance caractéristique des meilleurs films hollywoodiens, c’est à dire sans en avoir l’air, en faisant croire que ce qui compte c’est la truculence, l’humour et l’action. Et de fait, c’est bien à travers le récit d’aventures et non malgré lui que s’expriment les sentiments des personnages.

Le film est purement walshien dans la mesure où la dramaturgie est guidée par les états d’âme du héros, par ses pulsions, par son amour qui le fait grandir par rapport à son alter-ego rival qui lui restera toute sa vie un contrebandier ne s’intéressant qu’à l’argent et aux filles faciles. D’ailleurs, les moments les plus faibles du film sont ceux dans lesquels l’espionne effectue sa mission en France, une poignée de séquences purement fonctionnelles durant lesquelles Gilliatt est temporairement évacué de l’intrigue. Pourtant, ce qui empêche La belle espionne de se hisser parmi les plus beaux chefs d’oeuvre de Raoul Walsh, c’est aussi et surtout le manque désespérant de charisme et d’expressivité de Rock Hudson. Si un acteur de la trempe d’Errol Flynn l’avait remplacé, gageons que Gilliatt aurait eu un tout autre panache…Le film n’en reste pas moins un joyau, un témoignage précieux d’une ère où la fusion entre spectacle et vision personnelle du cinéaste était totale.

Les flics ne dorment pas la nuit (The new centurions, Richard Fleischer, 1972)

Avec ses courses-poursuites urbaines, avec sa bande-son funky signée Quincy Jones, et surtout dans sa description quotidienne du travail des policiers, Les flics ne dorment pas la nuit peut être vu comme la matrice esthétique des séries qui allaient régner sur la télé américaine les vingt années suivantes. Ce premier état de fait le hisse déja parmi les polars importants de la décennie. Pourtant, bien que le film soit peu dramatisé et focalisé sur le métier de flic, Richard Fleischer va au-delà du simple enregistrement simili-documentaire et insuffle à son constat social désespéré une vérité humaine en rendant prégnant les fêlures qu’entraîne le boulot, centrant son film sur deux magnifiques personnages interprétés par des acteurs au sommet: Stacy Keach et George C.Scott. Il faut voir la profondeur émotionnelle et le sens qu’arrive à donner le cinéaste à un simple champ-contrechamp (dans la séquence où George C.Scott regarde les voitures de patrouille s’éloigner) pour mesurer la maîtrise de son art.

Key Largo (John Huston, 1948)

Déçu. Une histoire qui réutilise grossièrement les recettes qui ont fait le succès de Humphrey Bogart qui joue encore son sempiternel personnage de désabusé qui s’engage à nouveau pour les beaux yeux de Lauren Bacall. Le personnage d’Edward G.Robinson, un petit césar 20 ans après, n’est malheureusement pas plus intéressant tant sa psychologie est peu nuancée. C’est relativement statique pour un film du genre, empesé et bavard. Bref, plutôt chiant dans l’ensemble.

Les insurgés (We were strangers, John Huston, 1949)

Film hollywoodien sur la révolution cubaine de 1933 qui prend fait et cause pour un groupe de résistants. Ce n’est pas très nuancé donc pas très passionnant non plus. C’est en revanche plastiquement remarquable: la photo violemment contrastée de Russell Metty, la caméra dynamique et les plans rapprochés sur les visages (notamment celui de Jennifer Jones) en font un film assez sensuel sans être esthétisant. Pas inintéressant mais dispensable.