L’isolé (Lucky star, Frank Borzage, 1929)

Tourné deux ans après L’heure suprême, ce nouveau mélo de Borzage en reprend le couple d’acteurs et la trame, à savoir l’amour qui en temps de guerre transcende condition sociale et lésions physiques. Encore une fois, le poète, grâce à une utilisation géniale des artifices du studio -et en particulier des superbes décors bucoliques- auréole d’une touche onirique tout ce qu’il filme. Les cadres sont plus beaux les uns que les autres mais jamais Borzage ne verse dans le contemplatif. Chaque plan est au service de l’histoire et la beauté est évidente, elle apparaît quasi-naturelle en dépit de son caractère fondamentalement artificiel, comme si les images étaient celles d’un autre monde que l’artiste se contentait de nous dévoiler grâce au mystérieux pouvoir du cinéma, un monde qui se tiendrait sur la frontière ténue entre le rêve le plus pur et la réalité la plus triviale. C’est qu’aux images sublimées répondent des séquences ancrées dans le quotiden, des séquences où le désir amoureux est montré aussi élégamment que frontalement. La narration est donc d’une limpididé exemplaire, elle fait admettre au spectateur le miracle final comme si celui-ci coulait de source. Tout au plus pourra t-on regretter le personnage caricatural du « troisième homme » qui cumule les défauts et n’est guère intéressant par rapport au couple central.
En revanche, le jeu extraordinairement naturel de Charles Farrell et Janet Gaynor fait exister les personnages au-delà de leur fonction archétypale. Leurs échanges, leurs gestes pleins de vie et d’humour empêchent le mélodrame de sombrer dans le misérabilisme. Ainsi de la première rencontre de la jeune fille avec le soldat revenu paraplégique du front où, plutôt que de s’apitoyer sur son sort, l’handicapé l’amuse, nous amuse à faire des figures avec son fauteuil roulant. Politesse du désespoir mais aussi dignité conférée par l’auteur à son héros brisé.
C’est peut-être dans cette alliance entre extrême vitalité des personnages et pure poésie de studio que réside le secret des derniers muets de Borzage, en particulier ce Lucky star, film définitivement sublime où l’évidence de la beauté répond à l’évidence des miracles.

Publicités

2 commentaires sur “L’isolé (Lucky star, Frank Borzage, 1929)

  1. Magnifique film qui montre l’abnégation chez un être humain.Charles Farrell rampant dans la neige est l’équivalent de Mary Duncan réchauffant le corps du précedent dans « the river ».
    Tout ce qu’a fait Borzage est puissant ,émouvant,et d’une grande simplicité dont le secret a été perdu aujourd’hui.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s