Les implacables (The tall men, Raoul Walsh, 1955)

Un film majestueux sur tous les plans.
D’une part, le Cinémascope magnifie cette histoire de convoyage de boeufs. Si les images n’atteignent pas la sublime tranquillité qui caractérise le chef d’oeuvre du genre qu’est La rivière rouge, elles impressionnent par leur ampleur, par le nombre exceptionnel de bêtes et de figurants à l’écran. Raoul Walsh est un maître et, soutenu par la musique inspirée de Victor Young, il s’y entend à merveille pour faire partager au spectateur les sensations de gigantisme et de plenitude que peuvent inspirer cette aventure. Et puis quoi de plus majestueux dans un western qu’une traversée d’un fleuve par un troupeau de bétail ? Qu’elle soit filmée par Hawks, Walsh ou Tartempion, c’est toujours un immense plaisir pour l’amateur.
D’autre part, après une longue exposition, le récit dévoile sa richesse et les relations entre les quatre protagonistes de l’histoire s’avèrent passionnantes. Car ce sont bien elles le centre du film. L’action est là pour donner lieu à des séquences hyper-spectaculaires mais aussi pour révéler la nature des personnages. Les implacables est encore une histoire d’aspirations contradictoires. Jane Russell y incarne une femme comparable à celle qu’elle jouera l’année suivante dans Bungalow pour femmes, une femme partagée entre un Texan simple et viril et un nordiste riche et ambitieux. Ses chansons qui expriment ses sentiments sont d’ailleurs une des belles idées de ce western profondément romanesque. Et heureusement, les deux héros masculins ne se réduisent pas à ces archétypes et la relation teintée de respect qui se noue entre eux est un des aspects les plus intéressants de l’histoire. Clark Gable et Robert Ryan donnent une réelle épaisseur à leur rôle. Certaines scènes -telle celle qui oppose les deux frères- ont un réel souffle tragique.
Les implacables est donc un western grandiose, un des trois ou quatre meilleurs parmi ceux signés par Raoul Walsh.

L’amour d’une femme (Jean Grémillon, 1954)

L’arrivée d’une jeune doctoresse sur une île bretonne. Bien que l’histoire soit axée autour de la romance entre l’héroïne jouée par Micheline Presle et un ingénieur d’origine italienne, le traitement de Jean Grémillon, est anti-romanesque au possible. La façon dénuée de pittoresque dont est filmée l’environnement villageois (l’église, l’école, les ouvriers au travail…) tire le film vers le néo-réalisme. Certaines séquences sont quasi-documentaires comme celle de l’opération chrirurgicale. Malheureusement, les personnages sont assez schématiques et l’intrigue reste, en dépit du vernis documentaro-féministe, conventionnelle. Il est donc regrettable que Grémillon n’ait pas pris son sujet mélodramatique à bras le corps en se préoccuppant plus de sa narration. En l’état, le dernier long-métrage de l’auteur de Remorques et Le ciel est à vous est assez ennuyeux à regarder.

Bungalow pour femmes (The Revolt of Mamie Stover, Raoul Walsh, 1955)

Une oeuvre assez atypique dans la pléthorique filmographie de Raoul Walsh. Le fond du film, l’histoire d’une femme avide, qui en temps de guerre aura à choisir entre son amour et ses désirs de puissance, est typique de l’auteur de La rivière d’argent. En revanche, le style est étonnamment tranquille alors qu’un tel sujet aurait pu donner lieu à un traitement plus lyrique. En dépit d’une photographie en Cinémascope aux couleurs chatoyantes qui se plaît à recréer des clichés de carte postale (décor hawaïen oblige), le film s’apparente plus à une fable morale qu’à un « mélodrame flamboyant ». L’évolution de l’héroïne est écrite de façon très juste, l’historique attaque de Pearl Harbour étant un moteur »naturel » de la dramaturgie. Les répercussions de cet évènement sur le comportement des deux amoureux permettent de révéler leur nature mais jamais la guerre n’est mise au premier plan. Il n’y a pas de surdramatisation, pas de coups de théâtre qui seraient justifiables par le contexte exceptionnel de seconde guerre mondiale. Ainsi le scénario ne nous fait jamais craindre pour la vie des personnages principaux. Jane Russell, dont les talents de comédienne ont pu être mis en doute, trouve ici ce qui restera peut-être comme son meilleur rôle. Ses généreux appas font partie intégrante de la caractérisation de son personnage d’entraîneuse. Richard Egan qui joue le romancier à succès dont elle tombe amoureuse paraît malheureusement assez fade face à elle. Au final, une belle histoire de femme de plus à l’actif du réalisateur de The man I love et La belle espionne.

Four sons (John Ford, 1928)

Beau mélo mettant en scène une mère courage dont les fils sont décimés par la Première guerre mondiale. Ici, la famille est allemande mais cette coloration nationale n’est là que pour dramatiser l’émigration américaine d’un des fils, le village natal étant une des ces communautés idéalisées typiquement fordiennes dont Innisfree sera la plus emblématique des représentantes vingt-cinq ans plus tard. Les images de ce bourg d’opérette sont cependant loin de la puissance d’évocation de celles de L’homme tranquille. Comme à son habitude, Ford adjoint à cette peinture d’un monde imaginaire des éléments prosaïques d’un réalisme social saisissant. Ainsi de la procédure d’immigration à Ellis Island qui voit la pauvre vieille mère interrogée sur l’alphabet américain. C’est que si l’Amérique est montrée comme le pays de l’avenir, elle n’est pas idéalisée comme pouvait l’être la terre natale. Tout y est concret, à commencer par les cahots de l’autobus qu’emprunte la mère. La principale vertu de l’Amérique est finalement de reconstituer la famille éclatée, la famille qui survit à travers le temps et l’espace aux pires horreurs. Techniquement, Ford encore sous le choc de L’Aurore, se sert pleinement des moyens mis à sa disposition par la Fox. Fondus enchaînés, surimpressions, travellings, transparences…sont utilisés intelligemment, toujours au service du récit. L’influence du chef d’oeuvre de Murnau est évidente par exemple dans les scènes à transparence montrant l’effervescence urbaine.

Pour qui sonne la cloche ? (A bell for Adano, Henry King, 1944)

Film sur la libération d’une petite ville italienne, Adano, par des soldats américains tourné à l’époque de son action. Cela donne un caractère très concret, très terre-à-terre à l’oeuvre. En effet, l’intrigue est centrée sur le travail d’un homme: le major qui a pour tâche de reconstruire une communauté après le fascisme. Les personnages et leurs histoires sont simples. La romance entre le major et une jeune italienne jouée par une superbe Gene Tierney peroxydée est très belle parce qu’elle ne transforme pas le film en mélo, elle reste discrète, comme en filigrane d’un ensemble plus large. C’est une histoire comme il a dû s’en passer des millions en 1944: un soldat américain loin de son foyer rencontre une jeune Européenne dont le mari est prisonnier et durant quelques soirs, ils sortent ensemble et se confient l’un à l’autre -sans nécessairement coucher ensemble. La beauté des gros plans sur Gene Tierney éclairée par Joseph LaShelle, les dialogues qui expriment de façon très simple les rêves des protagonistes et la sensibilité teintée de pudeur et de nostalgie d’Henry King, rendent cette amourette a priori éculée juste et touchante. Le style de l’ensemble est donc caractérisé par une certaine retenue. La scène la plus terrible du film a en fait lieu hors-champ puisqu’il s’agit d’un monologue de soldat qui raconte des exactions -comme dans Sur la piste des Mohawks du même studio et du même scénariste, le grand Lamar Trotti. Cependant, Henry King, soutenu par la musique tonitruante d’Alfred Newman, sait se montrer lyrique lors des scènes de foule. Ainsi des retrouvailles entre les femmes et leurs maris prisonniers. La séquence est magnifique et le montage des différents points de vue y est simplement magistral.

Pour qui sonne la cloche ? a beau être avant tout une fiction hollywoodienne, c’est également une belle leçon politique teintée d’un constat étonnamment amer pour l’époque. Ce que le film montre, c’est que quand une force étrangère doit reconstruire une ville dévastée, elle devrait prendre en compte les besoins des habitants plutôt que d’appliquer un plan préétabli. En effet, le principal obstacle du major américain dans ce film est sa propre hiérarchie qui refuse de voir les charrettes nécessaires au ravitaillement d’Adano interférer avec ses convois militaires. Ici, la grande beauté de l’oeuvre est de ne pas appuyer son propos par une critique explicite de l’armée. Les faits parlent d’eux-même pour un maître classique de l’acabit d’Henry King.

Enfin, il faut mentionner le talent des multiples seconds rôles (Dalio, William Bendix…) qui font vivre cette attachante fusion entre petite et grande histoire.

Dernier round (Kid Galahad, Michael Curtiz, 1937)

Un film anodin, très conventionnel, qui se suit sans déplaisir grâce aux vedettes qui font leur numéro habituel (Edward G.Robinson, Bette Davis, Humphrey Bogart) et au savoir-faire de Curtiz qui filme avec une égale virtuosité combats de boxe et réceptions mondaines. Ses travellings sont décidément fabuleux. L’ensemble est peut-être un peu trop long pour une histoire aussi calibrée. On notera cependant un plan final étonnamment pessimiste alors que le film aurait tout aussi bien pu se terminer par une happy-end.

Le brigand bien-aimé (Jesse James, Henry King, 1939)

1939 est peut-être la plus belle année de l’histoire du cinéma hollywoodien, une année où les classiques se comptent par dizaines, une année où certains cinéastes ont signé non pas un mais plusieurs chefs d’oeuvre.
Henry King est de ceux-là car il réalisait alors deux de ses meilleurs films pour la Fox, deux films qui se caractérisent par une extraordinaire limpidité narrative et visuelle: le sublime Stanley et Linvingstone et Le brigand bien-aimé donc. Un film où King filme le mythe Jesse James à hauteur d’homme. La narration est d’une admirable simplicité et la mise en scène est un modèle de classicisme. Pas un seul plan contemplatif alors que l’oeuvre est une splendeur de chaque instant, pas un seul plan qui ne s’intègre dans un ensemble parfaitement équilibré. Très peu de musique dans une bande-son qui en faisant la part belle au gazouillis des oiseaux et au tranquille ruissellement du fleuve s’allie merveilleusement aux images en Technicolor de la campagne américaine et insuffle une poésie pastorale à ce western. Cependant la violence de l’histoire n’est pas escamotée par le cinéaste capable de filmer des scènes d’action hallucinantes comme cette séquence où deux cavaliers en fuite sautent du haut d’une falaise dans un fleuve avec leurs chevaux.
Jesse James est montré comme un fermier plongé dans l’engrenage du banditisme après son légitime soulèvement contre la Compagnie des Chemins de fer de Saint-Louis. C’est que d’un point de vue politique, ce film est le vecteur d’une idée fondamentalement américaine, celle de la destruction d’un paradis individuel par les grandes organisations, destruction qui entraîne ici fin du foyer familial et déliquescence morale. Tyrone Power dans le rôle titre nous gratifie d’une de ses plus belles prestations. Des trucs d’une évidente simplicité comme les variations de sa barbe rendent pregnante son évolution de paisible fermier à bandit en cavale. Ses scènes avec Nancy Kelly qui joue la malheureuse épouse de Jesse James sont directes et émouvantes grâce notamment à la caméra d’Henry King qui utilise avec parcimonie mais judicieusement les gros plans. Enfin, la galerie de seconds rôles bien dessinés, d’Henry Fonda en grand frère à Randolph Scott en shérif intègre, permet de faire exister tout un contexte familial et social autour du couple central.

Le silence est d’or (René Clair, 1946)

Ce film est une application dénuée de la moindre inspiration de recettes qui étaient déja éculées en 1946. Le film ne dévie pas une seule seconde de ses rails. L’intrigue archi-prévisible est malheureusement menée sans le moindre sens du rythme. Il y a un ou deux plans (guère plus) à la virtuosité affichée visant à montrer que René Clair était bel et bien de retour après son exil américain mais la mise en scène anémiée ne génère jamais beauté ni enchantement. En dehors du grand Maurice Chevalier qui fait ce qu’il peut avec des répliques d’une consternante platitude, les acteurs sont à l’image de reste du film: leur jeu auquel eux-même ne semblent plus croire est dénué de la moindre vérité. Qu’on est loin de la fantaisie intemporelle des films d’un Lubitsch ou d’un Guitry (qui lui était loin de faire l’unanimité de la critique de son époque contrairement à René Clair…).

Les ruelles du malheur (Knock on Any Door, Nicholas Ray, 1949)

Ca s’annonce comme un vilain film à thèse, lourde démonstration de cette idée du XIXème siècle comme quoi le délinquant est le produit de la société. Mais au fur et à mesure des flash-backs retraçant l’histoire de ce jeune accusé de meurtre, Nicholas Ray individualise ses personnages. Ainsi, le film devient intéressant, il se singularise à partir du moment où le voyou s’éloigne de son environnement socio-familial très stéréotypé pour trouver l’amour. C’est que l’auteur des Amants de la nuit filme les jeunes couples en marge de la société comme personne. Grâce à des interprètes impliqués, une écriture simple et deux ou trois superbes gros plans, il ancre ses tourtereaux dans un quotidien tout en les sublimant. Par ailleurs, les relations entre le jeune héros (John Derek à ses débuts) et l’avocat-éducateur joué par Humphrey Bogart s’éloignent peu à peu du déterminisme sentimentalo-sociologique qui prévaut dans les mauvais films sur le même sujet. Le metteur en scène montre clairement la violence de leurs rapports lorsque Bogart n’hésite pas à plaquer John Derek au sol pour récupérer son argent volé. Au rayon des regrets, il y a aussi la partie du film consacrée au procès, trop longue et redondante comme c’est souvent le cas pour ce genre de séquence malgré la plaidoirie inspirée de Bogart. En revanche, la fin donne au film une grandeur tragique inattendue.
Bref, grâce au lyrisme douloureux insufflé par Nicholas Ray, Les ruelles du malheur est autant le portrait lucide mais compatissant d’un être faible qu’un réquisitoire certes pas très fin contre « la société ».

La ruée vers l’Ouest (Cimarron, Anthony Mann, 1960)

Grande fresque sur la conquête de l’Ouest et l’esprit pionnier. S’il serait facile de fustiger le caractère pompier d’une telle entreprise, s’il serait facile de regretter le fourvoiement dans un projet grandiloquent du grand Anthony Mann, celui qui avait su mieux que personne insuffler de la grandeur (tragique et morale) dans des westerns d’une admirable concision, je préfèrerai au contraire louer l’habileté du cinéaste et de ses scénaristes à avoir rendu un film au sujet plombant finalement intéressant. En effet, l’histoire a beau être dans son ensemble platement édifiante, elle est menée avec vigueur et recèle quelques surprises. Les scènes d’actions sont très impressionnantes (notamment la reconstitution du Oklahoma Land Run qui ne camoufle pas la violence d’une telle course) et si le héros n’est guère crédible, à se sentir obligé d’aller se battre aux quatres coins du monde pour défendre la liberté, ses scènes de couples sont très intéressantes et constituent une critique de cet héroïsme. Maria Shell a beaucoup été critiquée pour son jeu mélodramatique mais dans ce film, elle apporte un contrepoint émouvant à Glenn Ford qui incarne des idées édifiantes plus qu’un personnage de chair et de sang. De plus, le film est plus critique qu’il n’y paraît envers l’Amérique, notamment envers ses institutions qui n’ont pas su intégrer les héros fondateurs. Ceci étant dit, La ruée vers l’Ouest n’a évidemment pas grand-chose à voir avec les chefs d’oeuvre du genre, sa fin pompeuse est là pour nous rappeler qu’il s’agit avant tout d’un produit de prestige, du même acabit que La loi du Seigneur de William Wyler ou autre film attrape-festivalier. C’est juste que c’est beaucoup mieux que La loi du Seigneur, notamment parce qu’Anthony Mann reste un grand metteur en scène.

Desperate (Anthony Mann, 1947)

Quintessence de la série B américaine. Mann encore à ses débuts a déja un talent inouï pour le cadrage, un savoir-faire unique pour le placement de la caméra qui lui permet de ne tourner aucun plan en trop. Le film est évidemment un joyau de concision narrative. En 73 minutes chrono, l’histoire est racontée, avec suffisamment de rebondissements et de suspense pour tenir le spectateur en haleine. Le génie de la série B américaine, particulièrement flagrant dans Desperate, c’est également de rendre les personnages plongés dans des situations conventionnelles crédibles voire même banals en leur donnant juste ce qu’il faut de caractérisation sociale et familiale pour les rendre attachants; le tout sans jamais ralentir le rythme du récit. On pourra juste reprocher à ce film une fin héroïque un peu déplacée, qui jure avec la façon dont le personnage principal était présenté jusque là.

Comment tuer votre femme ? (Richard Quine, 1964)

Encore une comédie éminemment sympathique de Richard Quine. Encore une fois, le film est coloré, ludique (je songe notamment à une ouverture géniale que n’aurait pas reniée Guitry), délirant et très drôle. Jack Lemmon est encore une fois excellent dans ce rôle de dessinateur de BD qui tient absolument à vivre les aventures de ses héros pour que ses lecteurs lisent quelque chose de « réaliste ». Virna Lisi fait un peu potiche mais elle est sublime et c’est l’essentiel. Et encore une fois, une galerie de personnages secondaires très bien croqués même si très typés enrichit le film. Ici, l’humour est particulièrement noir, le film prenant l’allure d’un jubilatoire pamphlet misogyne d’une férocité assez inouïe avant de se terminer en happy end conventionnel qui sauve la morale au détriment d’une certaine cohérence de l’intrigue. En effet, s’il est évident que les auteurs se moquent autant des célibataires endurcis que du matriarcat, on peut légitimement se demander pourquoi l’épouse ne réapparaît pas plus tôt alors que la vie de son mari est quand même en danger. Je n’en dis pas dis plus pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte des futurs spectateurs mais cette fin est la seule ombre au tableau d’un film par ailleurs délicieux.

In her shoes (Curtis Hanson, 2005)

Automne 2005 à la cinémathèque de Bercy, rétro Sirk. Je sors de Le temps d’aimer et le temps de mourir avec un autre cinéphile. La discussion se porte naturellement sur les derniers films vus au cinéma. Le mec, même s’il a des goûts larges, est plutôt branché chambaras, vieux cinéma japonais, cinéma bis. Il nous conseille très vivement d’aller voir In her shoes. Je lui demande de confirmer que c’est bien ce à quoi je pense, c’est à dire la dernière comédie romantique avec Cameron Diaz. Il confirme, tout en précisant que ce n’est pas tout à fait une comédie romantique et que Cameron Diaz l’a épaté alors que d’habitude il ne la supporte pas.

Janvier 2008. En vérifiant les horaires de diffusion de Desperate d’Anthony Mann, sur Cine polar, je tombe sur ceux de In her shoes sur Cine premier. Je me rappelle alors la rétro Sirk et je tente le coup, d’autant que moi, je n’ai rien contre Cameron Diaz. Bien au contraire. Eh bien, deux ans après, je me dois de remercier cet amateur fameux de chambaras pour son conseil. In her shoes est en effet un bon film, un film qui à l’instar des meilleurs produits de l’usine à rêves régénère les multiples clichés qu’il charrie grâce à une réelle conviction d’auteurs talentueux. Pas de second de degré déplacé, pas de gags débiles, pas de mise en scène ostentatoire mais une écriture dramatique impeccable et un filmage dont la figure de style la plus élaborée est le champ-contrechamp, c’est à dire un filmage entièrement focalisé sur les acteurs qui sont au centre de l’histoire, qui sont l’histoire, qui sont le film. Et si le film est si prenant, c’est en grande partie grâce à eux, ou plutôt à elles, les hommes ne tenant que des seconds rôles dans In her shoes qui est avant tout une jolie histoire de femmes. Cameron Diaz et Toni Collette -en plus d’être ravissantes- donnent une réelle épaisseur à des personnages a priori très conventionnels. Et c’est un plaisir de voir que la grande Shirley MacLaine continue à tourner dans de bons films. On pourra toujours regretter certaines sous-intrigues dispensables (l’histoire d’amour de la grand-mère), une musique sirupeuse qui détonne avec un ensemble relativement sobre mais ce serait idiot de bouder son plaisir. In her shoes est la preuve qu’un certain savoir-faire hollywoodien, celui qui en faisant la part belle aux personnages nous fait croire pendant deux heures à des histoires somme toutes conventionnelles, a encore de beaux restes.

L’extravagant Mr Ruggles (Ruggles of Red Gap, Leo McCarey, 1935)

Apologue sur le rêve américain vécu par un majordome anglais. Si certains aspects apparaissent un peu caricaturaux aujourd’hui (les yipeeeeee hurlés à tout bout de champ par les cow-boys, la rombière dont on se demande pourquoi l’Américain s’est marié avec…), le film reste un régal. D’abord, la distribution est excellente, dominée par un Charles Laughton des grands jours, irrésistible lorsqu’il s’agit d’exprimer la fierté dans l’obéissance atavique. Ensuite, cette adaptation d’un roman est particulièrement bien écrite, bien rythmée et concise. La foi indéniable en l’Amérique et en ses idéaux est tempérée par des saillies cocasses, notamment sur la légendaire inculture de ses ressortissants (belle scène du discours de Lincoln à Gettysburg récité par Ruggles, ses amis américains étant incapables de s’en rappeler). Peut-être le caractère finalement superficiel des personnages -qui sont avant tout au service de la fable- empêche t-il L’extravagant Mr Ruggles d’atteindre la profondeur émotionnelle des plus grands chefs d’oeuvre de Leo McCarey. Il n’empêche que le couple formé par Charles Laughton et Zasu Pitts est très attachant, notamment parce que pour une fois les amoureux ont des physiques banals, ce sont des gens ordinaires dont l’auteur s’amuse à nous suggérer l’amour, sans jamais les montrer entrain de s’embrasser. Quoiqu’il en soit, encore un classique de la comédie américaine à l’actif de Leo McCarey.