La rue de la honte (Kenji Mizoguchi, 1956)

Le dernier film de Mizoguchi est évidemment un très grand film. D’une terrible crudité et d’une implacable noirceur. Par rapport aux précédents films du cinéaste sur le même thème, on pourra peut-être regretter un propos un peu trop explicite, avec des personnages symbolisant chacun un aspect du drame de la prostitution (reprise et approfondissement d’une technique narrative déja utilisée dans Une femme dont on parle). Mais ce serait du pinaillage que de s’arrêter à cette légère impression de redite. Même si c’est avant-tout un constat engagé du caractère dévastateur de la prostitution tourné à une époque où le débat sur la fermeture des maisons closes au Japon était brûlant, La rue de la honte n’a pas la lourdeur des mauvais films à thèse grâce au talent de Mizoguchi et son équipe. Les personnages et leurs histoires ont beau être très typés, on y croit sans problème grâce à la précision du scénario, à la rigueur de la mise en scène et surtout grâce à la vérité des comédiennes. Les idées sont essentielles mais la dramaturgie qui les révèle est sans faille. Enfin, on admirera une dernière fois le génie stylistique de Mizoguchi, capable de transcender ce qu’il filme avec la pertinence qui n’appartient qu’aux plus grands, comme s’il révélait un aspect caché de la réalité plutôt qu’il ne l’ornait. Ainsi du célèbre dernier plan, leçon de mise en scène à lui tout seul, où le maître insuffle grâce entre-autres à la bande sonore et à la gestion du hors-champ un caractère quasi-fantastique à un film d’inspiration néo-réaliste.

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27 commentaires sur “La rue de la honte (Kenji Mizoguchi, 1956)

  1. Votre blog est une petite merveille. Une encyclopédie. J’y vais parfois maintenant mais comme je n’y connais rien, je ne fais que lire en fantasmant sur la beauté des images.

  2. merci Hussard pour vos compliments qui me touchent sincèrement !
    Ce blog n’a pas vocation à l’exhaustivité encyclopédique, il est là pour donner un point de vue sur des films peu exposés au cas où vous les rencontriez un jour…
    si certains films et cinéastes -mentionnés ici ou pas- vous intéressent, n’hésitez pas à poser vos questions quelles qu’elles soient, je serais ravi de vous renseigner.
    La cinéphilie est affaire de désir -et j’espère que ces pages le stimulent- avant d’être affaire de connaissance. Le cinéma a ceci d’appréciable qu’il n’y pas besoin d’être un expert patenté pour en discuter intelligemment. Et ayant lu certains de vos textes sur Truffaut, je ne doute pas de l’interêt de vos futurs commentaires…
    au plaisir de vous relire ici donc !

  3. j’espère de tout coeur que cet inventiare savant va me permettre de me faire ma culture ciné.
    comme vous aviez pu le lire, je suis fan de françois truffaut, depuis l’adolescence. j’ai fait un mémoire sur son cinéma d’ailleurs durant mes études.

    le cinéma, le grand cinéma, je n’en connais que quelques trucs épars. un peu renoir, un peu hitch, mais j’ai besoin d’une petite playlist.
    vos films préférés, pour découvrir l’essence du cinéma ?

    bien à vous (j’espère que ce commentaire arriva à destination… )

    🙂

  4. des films préférés, j’en ai plein mais je vais tenter de me limiter a 10.
    Liste ouvertement subjective, je ne crois guère a l' »objectivité », je crois plus a l’affirmation des goûts, des sensibilités.

    Qu’elle était verte ma vallée, fresque nostalgique de John Ford sur une ville minière galloise vue a travers le souvenir d’un mineur sur le point de la quitter. Dieu, la famille, les luttes sociales, les traditions, l’école… on peut trouver ça atrocement sentimental comme on peut être bouleversé, ce qui est mon cas. Un film qui en tout cas ne s’inscrit pas dans notre époque bassement cynique.

    Il était une fois dans l’Ouest
    , découvert très jeune, un des films que j’ai vus le plus souvent. Je n’aime pas le western italien généralement médiocre sauf les films de Sergio Leone dont la symbiose avec Ennio Morricone a donné quelques uns des plus beaux films qui aient été.

    Le guépard de Visconti, a voir sur grand écran pour être littéralement transporté dans l’Italie du XIXeme siècle. La plus belle adaptation romanesque que je connaisse tant la sensibilité de Visconti était proche de celle de Lampedusa.

    Elle et lui de Leo McCarey, version de 1957, le film d’amour ultime. Quand la grâce amoureuse et la grâce divine ne font qu’une.

    La nuit du chasseur, le classique a coté duquel est passé Truffaut critique (cf Les films de ma vie) n’y voyant qu’une suite d’emprunts aux grands du muet mal digérés . Pourtant, de ce maelström esthétique naît une beauté absolument extraordinaire a laquelle il est difficile de rester insensible. La séquence avec les enfants en barque est ce que j’ai vu de plus beau dans un film.

    Le plaisir de Max Ophuls, chef d’oeuvre d’une liberté souveraine a la fois essentiellement littéraire et génial du point de vue du filmage. La beauté du texte de Maupassant récité par Jean Servais n’a d’égal que celle des travellings d’Ophuls a travers des décors parmi les plus somptueux jamais vus dans le cinéma français. LE film de cette sélection que je vous recommande ouvertement connaissant un peu de vos goûts.

    Les affranchis de Martin Scorsese, chef d’oeuvre a la fois jubilatoire et hautement moral. Scorsese n’a jamais fait mieux.

    Il était une fois en Amérique de Sergio Leone. pour moi le plus grand film de ces 30 voire 40 dernières années. Une oeuvre d’une ambition folle maîtrisée de bout en bout. C’est aussi a mon sens une transcription cinématographique de l’écriture proustienne parmi les plus probantes.

    La captive aux yeux clairs
    de Howard Hawks, un des plus beaux parangons du cinéma classique américain qui m’est si cher. La mise en scène parait « invisible », il n’y a aucune barrière entre les personnages de ce récit aussi riche que limpide et le spectateur. Le DVD est a fuir cependant, la qualité médiocre de la copie ne rendant pas justice a cette splendeur.

    La règle du jeu de Renoir. Que dire sur celui-la ? j’ai longtemps préféré La grande illusion, aujourd’hui je suis plus sensible a ce magistral marivaudage.

    et Faisons un rêve, La prisonnière du désert, Manon des sources (la version réalisée par Pagnol), Les deux Anglaises et le continent, Sur la route de Madison, Le mépris, Edward aux mains d’argent, Les parapluies de Cherbourg, L’homme tranquille, L’aurore, Heat (M.Mann), Le samouraï, Rocco et ses frères

    en parlant de Renoir qui est pour moi le plus grand cinéaste français (point de vue peu original mais sincère), il y a une rétrospective de son oeuvre a l’Action Christine dans le quartier latin. Outre les gros classiques des années 30 (il FAUT que vous voyiez Une partie de campagne), je vous recommande vivement Le carrosse d’or qui a donné son nom a la boite de production de Truffaut. Du cinéma romanesque (ou plutôt théâtral) et moral qui pourrait vous plaire. French cancan et Elena et les hommes qui ont suivi sont également très recommandables, moins théoriques et plus « sympathiques ».
    j’avais parlé plus en détail de ces films au moment de l’intégrale Renoir a la cinémathèque sur cette page:
    http://www.cinetudes.com/Presentation-des-derniers-films-de-Jean-Renoir_a110.html
    l’analyse est un peu scolaire mais c’est la ligne éditoriale du site.

    A l’Action Ecoles, ils passent des films de McCarey. Cette sacrée vérité et Place aux jeunes sont à voir. Antitotalitariste, chrétien fervent et cinéaste génial auteur de quelques classiques immortels, McCarey était un grand d’Hollywood. Ces deux films tournés la même année montrent la variété de son talent. L’un est un chef d’oeuvre de la comédie américaine dite de remariage, l’autre un constat d’une évidente simplicité, cruel, déchirant sur la cohabitation des différentes générations, longtemps resté invisible a cause de son échec commercial (un des seuls de la carrière de son auteur).

    sinon, je pense que les films de Sacha Guitry vous plairaient. Un auteur génial, réactionnaire, spirituel, patriote, jouisseur et profondément libre. ses films des années 30 sont des fantaisies dont le goût délicieux ne s’altérera jamais.

    je m’arrête là pour l’instant…

    • Bonjour!
      La liste de vos « 10 films préférés » a dû bien évoluer…
      Qu’en serait-il aujourd’hui puisque certains, Leone en particulier, n’ont plus autant votre faveur… alors que Mizoguchi et « Les Affranchis » semblent tenir bien le coup?! Et comme je vous comprends, non seulement pour ce cinéaste en particulier mais aussi sur l’évolution des goûts en général…!
      J’avoue pour ma part ne pas avoir apprécié tant que cela des films comme « La Route semée d’étoiles » malgré mon admiration pour McCarey, « Le Guépard », que je continue à trouver un peu grandiloquent ou du moins un peu lourd et d’une certaine façon figé dans un certain esthétisme (alors que je suis très sensible à « Rocco et ses frères » et d’autres de Visconti)…, et être complètement passé à côté de cette « géniale comédie noire » signée Scorsese, que je juge désespérément cynique et tellement peu aimable, ce n’est pas seulement l’ensemble des personnages mais l’ensemble du regard qui me dérange, que je ne peux excuser cette vulgarité si vide, l’absence de complexité qui s’en dégage tout du long, sans parler d’un ennui profond… En quelques mots, je suis moi aussi étonné de votre rapport à ce film que je ne saurais rapprocher des derniers films de F. Lang, et ce quel que soit l’angle de comparaison! Cela me semble bien loin des premiers films du cinéaste en tout cas! Le scénariste…?
      Pour finir, quels films de Guitry pouvez-vous conseiller à un spectateur qui ne connaît guère son oeuvre (en plus des films que vous avez commentés comme « Le Comédien », « Deburau »… ainsi que « La Vie d’un honnête homme » ou « Faisons un rêve »)?

      • Bonjour amateur!

        Il est en effet toujours amusant de refaire régulièrement le point sur ses films préférés tant il est vrai que la valeur d’un film fluctue au fur et à mesure des révisions, un peu comme les cours de la Bourse…

        Revoir les films de Sergio Leone récemment m’a réconcilié avec les « Il était une fois… ». C’est plutôt la trilogie des dollars qui m’ennuie désormais. L’inventivité stylistique (prodigieuse) ne suffit plus à mes yeux à compenser la vacuité du récit et des personnages.
        Je crois que c’est parce que je l’avais vu en VO (Anglais) que je m’étais un peu détaché d’Il était une fois dans l’Ouest, les voix françaises étant depuis toujours partie prenante de la fascination opérée sur moi par ce grand classique. Le revoir en VF m’a fait renouer avec les émotions de ma prime jeunesse.
        Il était une fois la révolution est un film bancal et souvent vulgaire mais également terriblement émouvant quant à la justesse de son propos politique. La sagesse amère de ce film distingue à jamais Sergio Leone de l’épigone bruyant et écervelé qu’est Tarantino.
        Quant à Il était une fois en Amérique, revu dans sa dispensable « version longue » l’année dernière, il demeure à mon sens le dernier grand chef d’oeuvre de l’Histoire du cinéma. Les mots sont pompeux mais assez justes je crois. La première partie consacrée à la jeunesse des protagonistes fait partie de ce que le septième art a engendré de plus beau et de plus émouvant.

        Aujourd’hui, si je devais refaire mon top, ce serait plutôt Le guépard qui n’y figurerait plus. ça reste un film que j’aime beaucoup et j’ai été touché la dernière fois que je l’ai vu par la beauté de Delon et Cardinale mais, les formules ont beau être splendides, l’expression littérale et redondante de son propos (« nous étions les lions, il ne restera plus que les chacals… ») lui donne de fâcheux airs de théâtre pompier. Assez d’accord avec vous du coup.

        Pour le rapprochement entre Le loup de Wall street et les derniers films de Fritz Lang, vous me faites dire ce que je n’ai pas dit: relisez-moi; je ne saurais être plus clair trois ans après ma vision du film.

        Guitry, je conseillerais d’abord ses films de la période 35-38, autrement dit la période Jacqueline Delubac, lumineuse et légère:
        Bonne chance, Le roman d’un tricheur, Quadrille, Mon père avait raison, Remontons les champs-élysées, Les perles de la couronne, Désiré

        Et aussi les chefs d’oeuvre cyniques de la fin, en premier lieu: La poison et Assassins et voleurs

        Du coup, aujourd’hui, ma liste donnerait quelque chose comme:

        Le soleil brille pour tout le monde
        La règle du jeu
        Elle et lui 1939
        Le plaisir
        Il était une fois en Amérique
        Au-delà de la gloire
        Les amants crucifiés
        La nuit du chasseur
        + Shoah

  5. ha et puis La Règle du Jeu, c’est l’un de mes préférés aussi. très moderne pour 38 ou 39 je crois. je suis in love d’andré jurieux en plus.

    • Bonjour,

      Une belle liste, Christophe. A titre personnel, je regrette la sortie du Guépard (qui reste un des mes films préférés ; tout est beau dans ce film et c’est parce qu’il arbore une beauté qui semble un peu figée dans son decorum, mais qui est en réalité une beauté retrouvée, recréée par l’art, comme chez Proust, qu’il est si mélancolique), j’aurais plutôt choisi Elle et lui version 1957 (pour l’essentiel en raison des acteurs), et je m’étonne de l’inclusion du Fuller qui m’avait déçu. Cela fait très longtemps que je n’ai pas vu La nuit du chasseur. Même conseil pour Guitry : sa série de films avec sa « moitié » Delubac est extraordinaire. Même avis sur Il était une fois la révolution, qui démarre effectivement dans la vulgarité (les pieds dans la boue) mais finit la tête dans les étoiles (cette musique de Morricone…). S’agissant de Ford, Renoir et Ophuls, tu sais déjà qu’ils font partie de mon panthéon de réalisateurs (le premier tout en haut).

  6. Merci à Hussard d’avoir su vous amener à nous donner cette liste au détour de cette Rue de la Honte que je viens de voir. C’est bouleversant comme tous les films de Mizogushi que j’ai pu voir grâce à vos avis disséminés ici ou ailleurs…
    Avez-vous un avis à donner sur ‘la Porte du Paradis’ ?
    Son esprit et sa forme m’ont paru proches du Guépard et de Il était une fois en Amérique à bien des égards…

  7. Bonjour François,

    merci de votre retour.
    La porte du Paradis, je suis tout à fait d’accord avec vous pour le rapprocher du Guépard et de Il était une fois en Amérique. J’ai cependant quelques réserves sur ce film. J’en ai un peu parlé dans les commentaires de ce post:
    http://films.nonutc.fr/2012/07/24/passage-interdit-untamed-frontier-hugo-fregonese-1952/

    Quant à la liste, elle a aujourd’hui pas loin de -oulà là là!- six ans et j’y ajouterais Au-delà de la gloire, Les amants crucifiés et Le soleil brille pour tout le monde, que je considère comme la quintessence de John Ford. Je me suis un peu éloigné de Sergio Leone…

    bonne année à vous

  8. Oui Christophe les Amants Crucifiés (auxquels j’ajouterais l’Intendant Sansho) sont d’une beauté d’un autre monde. Le choix du martyr au sens propre de témoignage d’un Amour transcendant les catégories sociales ou autres imposées par le monde.
    Désolé de voir le Christ dans Mizoguchi mais ce doit être le caractère universel de son cinéma…

  9. oui, d’autres (à raison, souvent) y ont vu du marxisme, du bouddhisme…
    Les amants crucifiés et L’intendant sont pour moi deux sublimes chefs d’oeuvres d’humanisme désespéré, ses deux plus beaux films, au coude-à-coude.

  10. Eric Rohmer avait d’ailleurs écrit dans les Cahiers une belle critique des Amants crucifiés intitulée: Universalité du génie.
    Vous la connaissez? Sinon, je peux vous la transmettre.

  11. bonjour Christophe, je vous souhaite une année 2014 pleine de bonnes surprises, cinéphiliques ou non.
    Votre liste de films de chevet est très intéressante, je constate que nous avons plusieurs cinéastes de prédilection en commun mais pas souvent les mêmes films. Par exemple de Mizoguchi je préfère L’Intendant Sansho ou encore Miss Oyu aux Amants Crucifiés ; de Leone le Bon, la Brute… et IEUF la Révolution à ceux que vous citez ; d’Ophüls Madame de… au Plaisir ; de Visconti Rocco et ses frères au Guépard. Bien sûr à de telles altitudes ce n’est qu’une question de préférence intime, vous en conviendrez.
    On sent en vous le grand passionné de cinéma classique américain voire français et italien. Quel point de vue avez-vous sur le cinéma slave, notamment celui des années 60-70 voire 80 (Tarkovski, Paradjanov, Kalatozov, Klimov, Vláčil, Jancsó, etc.) ? J’ai plusieurs coups de cœur dans ces contrées, en particulier pour Tarkovski dont je trouve toute l’œuvre passionnante. Et quid de Bergman ? Certes je n’aime pas tout, mais Fanny et Alexandre ou Les Fraises Sauvages font indéniablement partie de mes films préférés.
    J’aurai davantage de réserves sur Heat et Les Affranchis que vous intégrez dans votre panthéon. Des titres que je chérissais il y a quelques années mais qui supportent mal la revoyure. Pour moi les meilleurs polars de ces 20 ou 30 dernières années sont ceux signés James Gray, avec une mention spéciale pour le fabuleux We own the Night. Là aussi, que pensez-vous de ce réalisateur génial et encore bien trop sous-estimé ?
    On pourrait continuer des heures durant, mais je suis déjà curieux de vos retours sur les noms et les films susmentionnés.

  12. salut Dédé,

    A mon tour de vous souhaiter une heureuse année 2014.

    Comme je l’ai dit à François, les deux sommets absolus de Mizoguchi sont pour moi L’intendant Sansho et Les amants crucifiés. Je ne saurais dire que l’un est meilleur que l’autre, en revanche, ils me paraissent au-dessus de Miss Oyu (qui est un très grand film). Je ne vois guère d’équivalent dans Miss Oyu à la scène de la branche cassée dans L’intendant Sansho ou à la scène de la fuite chez le père dans Les amants crucifiés. Deux scènes absolument sublimes d’humanisme simple et désespéré qui me semblent la marque d’un très très grand artiste. Plastiquement également, ces films sont pour moi les plus beaux de Mizoguchi (en dehors de sa fin, Miss Oyu est plus ingrat à ce niveau).

    Madame de… et Le plaisir, pareils, dans un mouchoir de poche. Ma préférence pour Le plaisir tient peut-être au sketch central. Surtout la scène à l’église et à la scène de cueillette dans les champs. Je suis complètement d’accord avec Vecchiali pour voir dans les répliques échangées entre Gabin et Darrieux lors de cette séquence le sommet du cinéma français.

    Le guépard, redécouvert en copie restaurée dans la grande salle de la cinémathèque à l’ouverture de la rétrospective Giuseppe Rotunno, c’est tout simplement la plus belle projection de ma vie. Fascination et immersion totales. Le roman de Lampedusa est également un émouvant souvenir de lecture. Nonobstant, j’adore Rocco et ses frères dont je pourrais dire sans mentir que c’est « mon deuxième Visconti préféré ». C’est aussi, avec Les savates du bon Dieu, le film le plus « magnifiquement dostoïevskien » que je connaisse.

    Je suis moins féru de cinéma slave qui bien souvent me passe au-dessus la tête.
    Klimov et Vláčil, je n’ai rien vu.
    Rouges et blancs m’a semblé l’acmé de la vanité formaliste. Les chevaux de feu, je n’ai rien compris.
    Katatozov, j’aime mieux, surtout Quand passent les cigognes, mais son art est plus cosmopolite et spectaculaire, je le sais donc peu prisé des amateurs de cinéma russe. Il doit y avoir quelques textes sur ses films sur mon blog.
    En dehors de L’enfance d’Ivan, les films vus de Tarkovski m’ont semblé d’insupportables pensums. Stalker c’est pour moi de la caricature de film d’auteur façon les Inconnus. Verbeux, lentissime, affecté…chiant à en mourir. Il faudrait cependant que je revoie Andrei Roublev.

    Bergman, j’adore Saraband, parfait film de vieux génie, épuré et tranchant. Les deux films que vous citez m’ont semblé plus laborieux, plus « volontaristes », plus « bardés de signes ». Cris et chuchotements m’avait grandement impressionné. Le silence m’avait assez fasciné. Après, c’est une oeuvre abondante et inégale même si je reconnais l’acuité qui est la sienne pour ausculter les tourments existentiels ainsi que, parfois, la somptuosité de sa mise en forme (c’est pourquoi je reste sensible au Septième sceau malgré ses lourdeurs). Plusieurs de ses films, tel La honte ou L’heure du loup, m’ont paru des gribouillages sans intérêt.

    Heat, je ne suis pas sûr de le placer si haut si je le revois (encore une fois, cette liste date d’il y a six ans). En revanche, pour avoir tout récemment adoré le loup de Wall Street, je pense que je continuerai longtemps à porter Les affranchis au pinacle.
    Je suis toutefois d’accord pour James Gray (sauf que je ne le trouve pas -plus- sous-estimé, en tout cas par la critique française). J’ai écrit un texte sur La nuit nous appartient ici: http://www.focorevistadecinema.com.br/FOCO3/wotn1fr.htm

  13. quand à Leone, j’ai récemment revu Le bon, la brute et le truand et son côté excessivement ludique et cabotin a amoindri l’importance qui était pour moi la sienne quand j’étais plus jeune.

    Il était une fois la révolution, et ça me fait un peu mal de le dire, m’a saoulé la dernière fois que je l’ai vu (au Max Linder: la plus belle salle de Paris). Je l’avais trouvé franchement lourd et vulgaire. Heureusement, il y a le sublime thème de Morricone(mais le reste de la B.O participe de cette vulgarité)…

    Même Il était une fois dans l’Ouest a baissé dans mon estime à cause de certaines lenteurs que je trouve affectées (la plupart des scènes avec Morton).

    Reste l’Amérique, que j’ai un peu peur de revoir mais qui est quand même très différent de ses westerns.

    Je pense que cette désaffection à l’endroit de celui qui fut le cinéaste préféré de mon adolescence est somme toute normale. Plus ma sensibilité se rapproche du cinéma classique, plus elle s’éloigne du maniérisme. On ne peut pas aimer avec la même intensité Ford et Leone.

  14. Il faudrait que je revois Les Amants Sacrifiés dont le visionnage date un peu mais je me souviens avoir été moins touché par l’histoire de ce film que par celle des deux autres Mizoguchi cités et d’avoir trouvé le réalisateur plastiquement moins à l’aise avec la couleur que le n/b.

    Pour Le Plaisir, j’avoue avoir justement un peu de mal avec le segment central que je trouve trop long, trop artificiellement étiré par rapport aux deux autres qui sont d’une perfection tranchante. Outre l’indétrônable Madame de… je lui favorise d’autres Ophüls comme La Signora di Tutti, Lettre d’une Inconnue ou Le Roman de Werther.

    Concernant Le Guépard, j’ai toujours trouvé ce film guindé, figé, étouffant et un peu froid. Globalement j’ai du mal avec cette veine-là de Visconti (à part Senso et Violence et Passion) d’où ma préférence pour Rocco et ses frères.

    Je peux comprendre vos réserves sur le cinéma slave, souvent hermétique et dont le style a tendance à écraser la substance – je généralise mais c’est un peu ça. Rouges et Blancs m’a plus ou moins laissé la même impression que vous mais je suis quand même resté admiratif devant ce jeu perpétuel du plan-séquence et cette extraordinaire mobilité de la caméra. Dommage que le fond ne soit pas vraiment à la hauteur de la forme. J’avais gardé un excellent souvenir des Chevaux de Feu mais pour l’avoir revu l’autre jour, j’ai tout comme vous été dérouté par la désinvolture de la narration, au point qu’on ne comprenne plus grand chose à l’intrigue. Reste là aussi le tour de force de la photographie. De Kalatozov je n’ai pas encore vu Quand passent les Cigognes mais Soy Cuba m’a subjugué. Un film aussi puissant sur le plan de la technique que celui de l’émotion.
    Pour Tarkovski en revanche nos points de vue sont aux antipodes. Stalker est celui que j’aime le moins avec Le Sacrifice mais même dans ces deux œuvres inégales j’en ai pour mon compte. Je trouve son cinéma fascinant, « hypnotisant », d’une grande force esthétique et d’une grande portée philosophique. Et même si je n’en décèle pas toutes les subtilités – loin s’en faut – jamais je ne m’y ennuie là où des z’auteurs comme Godard, Jarmush, Hartley & cie m’emmerdent au plus au point. Puisque vous n’avez rien vu de Klimov et Vláčil, je vous conseille Requiem pour un Massacre du premier et Marketa Lazarová du second ; deux chefs-d’œuvre ayant justement ce côté spectaculaire et universel que vous louez chez Kalatozov.
    Je ne suis pas un grand fan de Saraband qui, en sus de ses personnages secondaires peu intéressants, m’a gêné par son extrême indigence visuelle. Reste quelques scènes bouleversantes dont celles entre Liv Ullmann et Erland Josephson. Je ne vous suis pas du tout quand vous dites des Fraises Sauvages et de Fanny et Alexandre que ce sont des films volontaristes et « bardés de signes » ou plutôt quand vous vous arrêtez à ça. Le premier est une magnifique élégie proustienne et bucolique avec une interprétation bouleversante de Sjöström ; quant au second, c’est – du moins dans sa version longue – une somptueuse fresque qui atteint des sommets aussi bien dans la cruauté que la tendresse. Reprenez-moi si je me trompe mais j’y vois même une beauté viscontienne, en particulier dans les séquences de diners familiaux.

    The Wolf of Wall Street m’a bien diverti, c’est du Scorsese dans toute sa flamboyance mais aussi ses limites: aucun personnage attachant. Que des cyniques. Même topo pour Les Affranchis et Casino. Voilà pourquoi je n’arrive pas à compter ce genre de spectacles parmi mes films préférés, à contrario de ceux de Gray dont les protagonistes sont beaucoup plus « empathibles » (merci pour votre très beau texte sur La Nuit nous appartient, avec lequel je suis d’accord à 100%).

    Et pour terminer avec Leone, j’adore justement ce côté ludique que vous reprochez au Bon, la Brute.., décidément un de mes films de chevet pour l’avoir revu il y a quelques jours dans une superbe copie HD restaurée par la Cinémathèque de Bologne. Idem pour La Révolution qui me fait rire et me bouleverse à chaque scène, chaque plan. On retrouve ce goût du ludisme – bien que traité avec une sensibilité complètement différente – chez Hawks que je place désormais au-dessus de Ford alors que ce dernier l’a longtemps emporté à mes yeux. Hawks, Leone et Tex Avery: voilà les trois noms qui caracolent sur mon podium des réalisateurs à l’heure actuelle. Chaplin, Tourneur et Powell ne sont pas loin. Je reste bien sûr un fidèle aficionado de Papy dont je vénère tout comme vous les œuvres les plus personnelles, à commencer par The Sun shines Bright et Wagon Master.

    Oui, l’évolution de votre sensibilité en tant que cinéphile est cohérente. Pour ma part j’ai toujours été très éclectique, sans me cacher non plus de certaines prédilections (l’âge d’or hollywoodien, les années 30-60 plutôt que 70-00, le western et le film d’horreur) et fluctuations (j’aime de moins en moins Kubrick, Welles et Tarantino par exemple).

  15. « Il faudrait que je revois Les Amants Sacrifiés dont le visionnage date un peu mais je me souviens avoir été moins touché par l’histoire de ce film que par celle des deux autres Mizoguchi cités et d’avoir trouvé le réalisateur plastiquement moins à l’aise avec la couleur que le n/b. »
    -> De fait, ce ne serait pas une mauvaise idée de rafraîchir votre souvenir, les Amants crucifiés étant bien un film en N&B…(car je suis d’accord: les films NB de Mizoguchi sont plus beaux que ses films couleur)

    Vláčil est donc le réalisateur de Marketa Lazarová…Eh bien j’ai donc vu un film de Vláčil: Marketa Lazarová! 😀 Désolé de ne pas partager votre enthousiasme, je suis resté complètement en dehors de ce film où il y a certes de jolies images.
    Requiem pour un massacre, j’en ai déjà entendu parler, en des termes aussi élogieux que les vôtres, j’ai un peu peur du côté « pan toute l’horreur de LA GUERRE dans ta gueule de spectateur » mais bon, je le verrai bien un jour, c’est devenu un classique ce film.

    Je ne suis pas du tout d’accord pour dire que Saraband est pauvre visuellement. L’utilisation du numérique par le vieux lion y est stupéfiante.
    La rêverie des Fraises sauvages m’avait paru un peu trop littérale pour être qualifiée de proustienne (le fait de filmer le rêve).
    Quant à Fanny et Alexandre (vu dans ses deux versions tant j’étais sûr que ça me plairait, que ce film était fait pour moi), j’avais trouvé, le propos hédoniste et athée trop envahissant. La méchanceté du pasteur trop univoque pour un film aussi « sérieux ». Il n’y a qu’à comparer ça à la poésie pure de La nuit du chasseur (qui raconte une histoire analogue).

    The Wolf of Wall Street est pour moi une géniale comédie noire. D’une façon, générale, je n’accorde pas autant d’importance que vous à l' »empathie » pour juger un film. Certes, mes cinéastes préférés (Ford, Renoir, McCarey) peuvent être qualifiés d' »humaniste » mais un misanthrope peut réaliser des chefs d’oeuvre tant qu’il n’est pas complaisant ou que son regard sur ses personnages n’est pas mesquin. Exemple canonique: les derniers films américains de Lang. D’autant que Scorsese ne se contente pas de se moquer de l’avidité de ses personnages. Pour moi, il fait au contraire ressortir leur humanité. Il les ancre dans un terreau « Amérique profonde ». Certes, un tel procédé donne d’autant plus d’ampleur à sa critique du capitalisme américain mais je crois que lorsque Jordan fait son discours sur le Mayflower, il croit à ses conneries et, en ce qui me concerne tout du moins, ça le rend touchant. En fait je crois que dans ce film, la distance critique instaurée par la comédie, n’empêche pas l’empathie. Quand Jordan risque de tuer sa gamine dans sa bagnole, je marche à fond, je flippe pour elle, pour la famille. Non, vraiment un très grand film selon moi.

  16. ah effectivement, j’en tiens une couche pour Les Amants Crucifiés (et non pas Sacrifiés, c’est du lapsus de fordien) dont j’étais sûr qu’il avait été tourné en couleur ! En fait j’ai dû le confondre avec L’Impératrice Yang Kwei-Fei vu dans la foulée lors d’un cycle Mizoguchi il y a 7 ou 8 ans. Mais finalement ma bourde en dit long sur le fait que ce film m’a peu marqué à l’inverse d’un Intendant Sansho ou des Contes de la Lune Vague… pourtant découverts antérieurement. Je vous avoue par ailleurs avoir sans doute vu tout ceci trop jeune ; un revisionnage s’impose donc.

    Dommage que vous n’ayez pas accroché à Marketa Lazarová, film foisonnant et épique qui m’a paru plus accessible et abouti que d’autres classiques du cinéma tchèque de cette école/époque (ceux de Forman et Passer notamment). Concernant Requiem c’est certes un film sans concessions, très « rentre-dedans », mais surtout profondément juste et viscéral. Un de mes plus gros chocs de cinéphile.

    J’ignorais que Saraband avait été tourné en numérique mais dans tous les cas le résultat m’a paru franchement laid. On est pas loin du niveau d’un film fait à la maison façon Canal+ et je trouve cet amateurisme assez gênant de la part d’un maître comme Bergman. Pour Fanny et Alexandre je trouve au contraire le personnage du pasteur fascinant d’ambiguïté et sa méchanceté ne me semble pas plus univoque que celle d’un Harry Powell dont on nous informe dès les premiers plans que c’est une belle ordure. En parlant de La Nuit du Chasseur, c’est un film que j’aime bien mais auquel je reproche plusieurs maladresses, notamment d’ordre narratif (les scènes chez le couple Spoon par exemple, trop longues et hétérogènes par rapport au reste du film) et dans le découpage un peu bâclé des scènes d’exposition.

    « Quand Jordan risque de tuer sa gamine dans sa bagnole, je marche à fond, je flippe pour elle, pour la famille. »
    -> Pour la gamine certainement (mais c’est un personnage quasi-figuratif), pour Jordan et sa pouffiasse (désolé du terme) déjà beaucoup moins. C’est exactement la même chose dans Casino lorsque Sharon Stone bâillonne et attache sa fille à la tête de lit pour aller sniffer ses lignes de coke en paix. Non vraiment, Scorsese a beau ne pas – trop – sombrer dans la complaisance en dépeignant ses personnages, ceux-ci ont beau croire en leurs conneries, ils n’en demeurent pas moins foncièrement antipathiques et comme la caméra ne les lâche généralement pas d’une semelle pendant 3h, ça saoule à force. C’est l’antithèse de films tels que Rio Bravo ou Seuls les anges ont des ailes où on a un pincement au cœur au moment de quitter les protagonistes. Je mets toutefois un bémol à mon jugement pour d’autres Scorsese comme Who’s that knocking at my door, Mean Streets, Taxi Driver ou encore La Valse des Pantins.

  17. j’ai un bon souvenir de la fraîcheur (maîtrisée) des Amours d’une blonde et j’aime beaucoup Ivan Passer, un de mes dernières découvertes de cinéphile.

  18. de Passer j’ai surtout aimé son film américain La Blessure quoiqu’Eclairage intime n’est pas mal. Les Amours d’une Blonde et Au feu les pompiers, tous deux de Forman, m’ont plus ou moins laissé de marbre.
    Je vois sinon que vous êtes tout comme moi un inconditionnel de McCarey. Aux oeuvres que vous citez – superbes – j’ajouterais La Route semée d’étoiles qui pour ma part dépasse tout ce que Capra a pu faire dans une veine optimiste ainsi que La Soupe au Canard, le film le plus désopilant et le plus parfait des Marx.

  19. tout à fait d’accord avec vous sur les deux films de McCarey que vous citez.
    La fin de La route semée d’étoiles me fait d’ailleurs penser à celle du Soleil brille pour tout le monde.

  20. maintenant que vous le dites, c’est vrai qu’elles sont étrangement similaires, jusque dans la façon dont elles sont photographiées (sans bien sûr accuser Ford d’un quelconque plagiat, ça doit probablement plus tenir de la coïncidence qu’autre chose).
    De McCarey j’allais oublié Good Sam que j’adore tout autant (et je dois être un des seuls!)

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