Rachel et l’étranger (Norman Foster, 1948)

Un western singulier qui montre encore une fois la variété du genre. Ici, le western est un moyen de retourner à une époque archaïque et de mettre en scène des rapports humains dont la rudesse fait la beauté. On songe à Giono. Le paysan a perdu son épouse, il lui en faut une nouvelle parce qu’il faut une femme pour tenir le foyer. Quitte à ne pas l’aimer parce qu’il vit dans le souvenir de la défunte. Jusqu’à ce que l’étranger du titre, incarné par un jeune Robert Mitchum s’incruste et réveille du même coup le désir du mari pour sa nouvelle femme. La terre, la famille, le deuil, le désir. Et la frontière évidemment. Ici, le fermier est un pionnier qui doit faire face à la menace permanente constituée par les Indiens. Des situations apparemment simplissimes permettent de montrer des sentiments qui ne peuvent être que complexes. Rachel et l’étranger est autant l’histoire d’un foyer recréé que celle d’une mélancolie guérie. Le particulier et le général fusionnés dans un même mouvement. C’est le propre de nombre de chefs d’oeuvre classiques. D’un point de vue strictement formel, le budget restreint alloué par la RKO oblige les auteurs à se concentrer sur l’essentiel: la mise en scène de Norman Foster est alerte, la caméra semble semble toujours placé exactement à l’endroit où elle doit être, mettant en valeur les superbes décors naturels sans verser dans la contemplation. Les quelques chansons du film donnent lieu à des plans magnifiques où la seule composition du cadre montre que les personnages vivent des émotions différentes. Concision et beauté. Ce western élégiaque est une véritable pépite, de la même veine que Le bandit d’Ulmer.

Message à caractère informatif

Certains d’entre vous ont peut-être essayé de se connecter au blog durant les dernières 24 heures sans y parvenir. Sachez que c’est parce que des pirates roumains avaient attaqué le navire. Heureusement, il vogue à nouveau sans le moindre souci. Que ces quelques lignes soient donc l’occasion de rendre encore une fois hommage au capitaine pour son sérieux, sa générosité, sa réactivité et ses compétences techniques, assez larges je dois dire.

H. M. Pulham, Esq. (King Vidor, 1941)

Un quadragénaire bourgeois remet sa vie en question le jour où un ancien camarade d’université lui demande de la raconter sur quelques pages pour le trombinoscope des anciens étudiants…C’est le début d’une grande remise en question. Et si malgré l’apparente réussite sociale, il n’était pas passé à côté de son bonheur ?
A travers sa façon de symboliser l’ensemble d’une classe sociale dans un personnage de cinéma, H. M. Pulham, Esq. rappelle La foule. Ici, les désirs individuels sont contrariées par le poids du milieu d’origine. Contrairement à d’autres oeuvres plus flamboyantes de King Vidor, le lyrisme est sous-jacent, il irrigue de façon souterraine la chronique de la vie de H.M Pulham; chronique mise en scène avec une sécheresse qui rend d’autant plus cruelle la condamnation d’une passion par un implacable atavisme. La complexité des obstacles entre les deux amoureux fait que l’oeuvre va bien au-delà d’une simple critique des carcans sociaux. Bien que confrontant une bourgeoisie provinciale étroite d’esprit à la modernité new-yorkaise, l’auteur se désole des mirages de la société de consommation incarnée par la belle publicitaire amoureuse de Pulham, publicitaire qui croit toujours au prince charmant malgré une liberté financière acquise grâce à une carrière à laquelle elle a tout donné. C’est peu dire que le propos de ce film vieux de plus de soixante ans est toujours d’actualité. La satire du milieu publicitaire s’y distingue d’ailleurs par sa subtilité. Robert Young et Hedy Lamarr sont excellents, ils rendent crédibles et même attachants leurs personnages à haute dimension symbolique. H. M. Pulham, Esq., bien qu’acclamé par la critique à sa sortie, est clairement un des grands Vidor méconnus.

Thunder road (Arthur Ripley, 1958)

« There was this Robert Mitchum movie… it was about these moonshine runners down South… I never saw the movie, I only saw the poster in the lobby in the theatre… I took the title and I wrote this song… »
Tout amateur de Bruce Springsteen connaît, ne serait-ce que de nom, ce petit classique du film de drive-in qui a donné son titre à la plus belle chanson du boss. Le principal intérêt du film aujourd’hui est sa star, Robert Mitchum, icônisé dès le premier plan où il apparaît. Le metteur en scène -ancien monteur de Mack Sennett- n’insuffle guère de substance à son histoire ni de rythme à son film. Les courses-poursuites apparaissent aujourd’hui très datées. On n’ose imaginer ce qu’un Raoul Walsh aurait pu tirer de cette histoire de malfrat individualiste incapable de raccrocher, histoire dont Mitchum lui-même était à l’origine.

Don’t Knock the Rock (Fred F.Sears, 1957) et Go, Johnny, Go! (Paul Landres, 1959)

A l’âge d’or du rock&roll, Elvis n’a pas été la seule star à être récupérée par Hollywood. Ainsi de ces deux films oubliés aujourd’hui dont le seul intérêt réside dans la large place accordée aux numéros musicaux. Les histoires sont ineptes, les acteurs nuls (Alan Freed, disc-jockey et promoteur mythique mais piètre comédien joue dans les deux), les réalisations dénuées du moindre style. Ce sont des produits commerciaux pour ados dénués du moindre esprit de subversion (ça se finit toujours par une communion générale par le twist) en même temps que de la moindre ambition cinématographique (ce qui n’est pas le cas par exemple des films rock de Richard Lester tournés en Angleterre dans les années 60). Reste l’évocation désuète d’une époque révolue et surtout, surtout la musique. Une très large place est accordée dans chacun de ces films non seulement aux chansons des vedettes mais aussi à d’autre chanteurs qui jouent les seconds couteux pour l’occasion. Outre Alan Dale et Chuck Berry, Bill Haley and his Comets, Little Richards, The Treniers, The Cadillacs, Ritchie Valens, Eddie Cochran et bien d’autre jouent dans l’un ou l’autre de ces deux films musicaux. Ce qui, même si la musique n’est pas jouée live, devrait régaler les amateurs.

Le gouffre aux chimères (Ace in the hole, Billy Wilder, 1951)

Waouh !
Un des pamphlets parmi les plus violents, les plus percutants jamais réalisés à Hollywood. A travers cette histoire de journaliste qui fabrique ses scoops en jouant avec la vie d’un homme, Wilder le moraliste pourfend l’ensemble d’une société avide, désœuvrée, et surtout profondément malade. Le scénario brillant montre les multiples conséquences sociales de l’évènement à travers une galerie de personnages dont l’arrivisme est révélé au fur et à mesure du film; chacun -à quelques exceptions près- va chercher à tirer parti de la situation dramatique. Et c’est la crédibilité et la rigueur avec laquelle les motivations de chacun sont exposées qui rend le film aussi fort. Ce qui fait la beauté de l’oeuvre, c’est que tout en étant une fable, elle nous montre des personnages profondément humains y compris et surtout s’ils sont antipathiques. Ainsi, à la fin de chaque journée le journaliste boit un verre. Seul. Cet alcoolisme quotidien montre, subtilement mais clairement, bien avant le retournement final, que malgré son cynisme, il est le premier miné par sa mirifique combine. Hallucinant Kirk Douglas qui trouve ici un rôle à la pleine mesure de son talent expressif. Tour-à-tour séducteur, avide, violent et finalement meutri. Ce comédien -à la filmographie exceptionnellement riche en chefs d’oeuvre divers et variés- trouve ici son plus grand rôle. Enfin, la sécheresse de la mise en scène rend les séquences chocs d’autant plus percutantes. Billy Wilder -auteur de Assurance sur la mort– a mis en images Le gouffre aux chimères comme un film noir « hard-boiled ». Le plan final est d’ailleurs un des plus mémorables de l’ensemble de son oeuvre.

Man in the attic (Hugo Fregonese, 1953)

Découvrir un film signé Hugo Fregonese, petit maître d’origine argentine réalisateur de plusieurs joyaux de la série B hollywoodienne, est toujours intéressant. Mais malheureux qui comme le cinéphile oublie combien la frontière est mince entre secrète beauté et éventuelle insignifiance dans le cas de ces œuvres d’usine ! Ainsi de Man in the Attic, chronique sur Jack l’Eventreur qui s’avère ennuyeuse à cause d’un scénario convenu et lourdement psychologisant; le spectateur a généralement deux longueurs d’avance sur le personnage du flic de Scotland Yard. L’amateur appréciera cependant le rendu visuel des rues de Londres, (rien de tel que le fog pour l’ambiance gothico-fantastique, il est dommage que l’essentiel du film se passe en intérieurs), les fulgurances éparses de la mise en scène (le meurtre en caméra subjective) et surtout dans le rôle-titre, la présence de Jack Palance, la trogne la plus incroyable de tout le cinéma américain.