Barbe-bleue (Edgar G. Ulmer, 1944)

Histoire vue et revue du tueur en série qui tombe amoureux d’une de ses victimes. John Carradine dans le rôle-titre est convaincant, la mise en scène clairement expressioniste d’Ulmer réserve quelques belles séquences mais l’ensemble manque d’efficacité narrative, ainsi la longue explication pyschologique finale alourdit considérablement un film qui ne dure guère plus d’une heure. Ajoutons aux reproches une musique omniprésente et franchement agaçante. Film très moyen donc.

Miracle au village (Miracle of Morgan’s Creek, Preston Sturges, 1944)

Pendant la Seconde guerre mondiale, un homme que l’armée a recalé tente de limiter les dégâts suite au mariage, lors d’une fête trop arrosée, de la femme qu’il aime avec un soldat parti au front.
Toute la première partie avant le mariage est très bien vue, l’enchaînement des situations particulièrement brillant montrant l’homme se mettre petit à petit dans un pétrin hallucinant pour les beaux yeux de la femme. Par la suite, Preston Sturges s’éloigne du couple pour aller vers une dérision plus générale, dans laquelle il exerce avec virtuosité son comique de l’absurde et de la destruction. Les nombreuses séquences qui se concluent par la chute d’un personnage renvoient aux grandes heures du burlesque. Néanmoins, aussi brillantes que puissent être son écriture et sa mise en scène, il manque peut-être à Sturges une vision du monde qui le hisserait au niveau des plus grands. La mécanique profondément humaniste de Lubitsch, la foi inébranlable de McCarey, ou même la délicieuse régression adolescente de Hawks, étaient la marque de grands artistes qui chacun à leur façon révélaient une vérité essentielle sur le couple ou sur le monde. En revanche, la verve essentiellement destructrice de Sturges -qui n’a rien d’anarchisante au contraire de celle des Marx par exemple- a une portée plus limitée. Les personnages ne sortent guère de leur caractérisation grotesque. Ainsi, alors que McCarey et Lubitsch savaient faire rire sans sacrifier l’émotion, on ne croit pas une seule seconde aux pleurs de Betty Hutton qui est d’ailleurs une actrice assez insupportable.
Mais que ces quelques réserves n’induisent pas l’amateur en erreur: Miracle au village est un film certes superficiel mais jubilatoire et très drôle. Ce qui est le principal pour une comédie.

Diable au soleil (Kings go forth, Delmer Daves, 1958)

De la romance tourmentée sur fond de guerre, le tout saupoudré d’un message bien-pensant. Diable au soleil est un parfait archétype du film « de prestige » hollywoodien, genre d’entreprise impersonnelle taillée sur mesure pour les Oscars dont l’insupportable Tant qu’il y aura des hommes pourrait être considéré comme le parangon. Passer outre les clichés débités à la pelle (ça se passe en France donc je vous laisse imaginer…), les bons sentiments qui tiennent lieu de psychologie, la timide audace (l’héroïne métisse jouée par…Natalie Wood !), les rebondissements prévisibles (la réconciliation des rivaux sous le feu de l’ennemi) alors que le film ne cesse de se prendre au sérieux à coups de tirades lénifiantes comme quoi le racisme c’est pas bien demande une énorme dose de foi au spectateur. Alors bon, le filmage d’un Delmer Daves est moins sec que celui d’un Zinnemann, ses quelques gros plans, son noir et blanc soyeux font que ses séquences de baisers seront toujours plus érotiques que celles de son collègue autrichien -et sans les vagues s’il vous plaît- mais il n’empêche: le film reste médiocre. Pour un beau film sur l’armée américaine en garnison dans une ville européenne, on se tournera vers le moins connu mais nettement moins idiot A bell for Adano.

Mademoiselle général (Flirtation Walk, Frank Borzage, 1934)

Film musical à la gloire de West Point avec défilés militaires qui n’en finissent pas. Niais, longuet et franchement chiant je défie quiconque d’y retrouver le style de Borzage. Reste les numéros de Dick Powell qui n’intéressent d’ailleurs plus grand-monde. La différence entre ce film et le précédent -deux films de Borzage avec Powell destinés à célébrer une partie de l’armée américaine- c’est la différence entre la ringardise et la désuétude.

Amis pour toujours (Shipmates Forever, Frank Borzage, 1935)

Regarder un film comme ça, c’est goûter un plaisir précieux, celui d’effleurer un univers oublié, un univers naïf et pétri de valeurs aussi désuètes que le courage sacrificiel ou la foi en ses camarades. Frank Borzage a excellé dans ce cinéma édifiant et révolu, il filme ici avec autant de pudeur que de sensibilité les trémolos dans la voix d’une orpheline, les chants de marins en soirée, les discussions houleuses d’un père amiral avec son fils chanteur ou les funérailles d’un jeune héros. C’est pourquoi en dépit de quelques ficelles scénaristiques grossières, Amis pour toujours est un très bon film, un produit pour jeune premier (le crooner Dick Powell, impeccable dans un rôle un peu plus complexe qu’à l’accoutumée) transcendé par la sensibilité unique de son réalisateur qui est peut-être avant tout un grand directeur d’acteurs.