La Malibran (Sacha Guitry, 1943)

« Mes spectateurs éventuels, que je vous prévienne de suite: vous n’aurez pas l’occasion de pleurer en voyant ce film – et pourtant il est rempli d’assassinats, de crimes et de vols. Pourquoi n’en serez-vous pas émus ? Pourquoi ne partagerez vous pas les tourments des personnages principaux ? Parce que jamais vous ne m’avez fait de peine, parce que jamais vous ne m’avez fait d’ennuis-et ce n’est pas moi qui commencerai. »
Ces propos de Guitry à propos d’Assassins et voleurs (trouvés dans l’excellent recueil Le cinéma et moi paru chez Ramsay) révèlent, derrière le bon mot, un véritable credo moral et esthétique de leur auteur. Par pudeur, par élégance aristocratique mais aussi par conviction profonde sur son métier d’amuseur (conviction explicitée dans de nombreux textes publiés dans les années 30), Guitry s’est toujours montré extrêmement méfiant par rapport aux situations mélodramatiques. Pourtant, sa filmographie contient quelques titres à tendance franchement pathétique. La Malibran est le premier d’entre eux.
Comment l’élégant Sacha Guitry a t-il raconté la vie de cette cantatrice au destin tragique ? Eh bien la tonalité mélodramatique de l’histoire racontée est atténuée par une mise en scène d’une épure toute théâtrale (alors que le film n’est pas l’adaptation d’une pièce) et par les délicieux dialogues en vers, pleins d’aphorismes et de généralités. Guitry ose cependant, à une ou deux reprises, jouer franchement avec l’émotion: ainsi de la longue agonie de l’héroïne montée en parallèle avec un solo de violon. La Malibran est donc une oeuvre est un peu bâtarde.
Le film se présente comme une succession de vignettes sans grand rapport les unes avec les autres. Ce manque de continuité dramatique nuit à l’intérêt du spectateur d’autant que la biographie se révèle être une hagiographie, Guitry n’étant jamais timoré lorsqu’il s’agit d’admirer. Il y a d’ailleurs beaucoup de scènes de concert, de chant qui n’ont aucune fonction dramatique. Ajoutons que La Malibran marque une nouvelle étape dans le pessimisme de l’auteur, pessimisme mélancolique apparu dans son premier film tourné sous l’Occupation, Le destin fabuleux de Désirée Clary qui se focalise sur une amoureuse décue et oubliée de l’Histoire. Dans La Malibran, Sacha Guitry joue pour la première fois le rôle d’un homme antipathique.

La mascotte du régiment (Wee Willie Winkie, John Ford, 1937)

Un film pour le moins atypique que cette adaptation de Rudyard Kipling par John Ford alors militant de l’IRA et donc, on l’imagine, peu enclin à chanter les louanges de l’Armée de Sa Très Gracieuse Majesté. De plus, il s’agit d’un film avec Shirley Temple, donc le film est d’abord destiné au jeune public. La mascotte du régiment n’aurait pu être qu’une curiosité infantile et vieillotte si Ford n’avait trouvé matière à injecter ses préoccupations dans ce projet très calibré.
C’est que finalement une garnison anglaise aux Indes ressemble beaucoup à un régiment de la cavalerie de l’Union à la Frontière. On retrouve dans La mascotte du régiment une veuve dont la dignité impose le respect, un vieux colonel intransigeant, un sergent tapageur (Mac Laglen est là !), un redoutable chef de guerre indigène, des scènes de bal avec de jeunes couples…De plus, Ford se focalise sur un régiment écossais. L’occasion pour lui de jouer sur le pittoresque et de présenter l’Armée comme lieu de reconnaissance nationale. Une bonne part du matériau fictionnel est donc éminemment fordienne.
A côté de ça, il y a le cahier des charges « Shirley Temple ». Certaines péripéties, dont le dénouement, consterneront tout spectateur âgé de plus de dix ans. Cependant la jeune star est une remarquable comédienne qui, loin de gâcher le potentiel dramatique du film, réhausse la valeur de certaines séquences par son jeu étonnant de naturel. Je pense ici notamment au passage le plus émouvant du film, une des plus belles morts qu’ait mises en scène John Ford. Shirley Temple s’est d’ailleurs, contre toute attente, très bien entendu avec lui et elle est revenue dix ans plus tard, dans Fort-Apache. Un chef d’oeuvre pas si différent de La mascotte du régiment.

La citadelle (King Vidor, 1938)


L’histoire d’une jeune médecin idéaliste qui succombe à l’appât du gain lorsqu’il s’installe à Londres.
Le film a été tourné en Angleterre avec des acteurs du cru (Donat, Harrison…). Est-ce pour cela qu’il est visuellement sans grand intérêt, est-ce pour ça que sa narration, par ailleurs schématique et prévisible, avance bien plus par le blabla que par l’action ?  
Restent quelques belles séquences comme celle du sauvetage au début suivie d’un magistral plan-séquence. Le film ne fait donc pas partie des oeuvres majeures de son auteur mais il est éminemment personnel: La citadelle finit par raconter la lutte d’un individu face à l’establishment (médical ici), lutte concrétisée dans un discours final beau et édifiant comme on en voyait souvent dans le cinéma américain d’alors (fin des années 30).

Victime du destin (The lawless breed, Raoul Walsh, 1952)

Je vous ai déja parlé de Bruce Springsteen ? Non, je ne crois pas. C’est un blog cinéma ici. Et pourtant, il y a toute une famille de films américains, tout un genre dont les contours n’ont pas encore été tracés, qui se définit par une inspiration springsteenienne. Prenez ce film avec un jeune con apathique aspirant à la tranquillité près de sa pompe à essence mais qui finira rattappé par les blanches ténèbres de son passé. C’est Darkness on the edge of town en film. « Everybody’s got a secret Sonny, something that they just can face ». C’est aussi, vous l’avez reconnu, La griffe du passé, chef d’oeuvre de Jacques Tourneur, film préféré de Bruce Springsteen. Quel rapport avec Raoul Walsh, poète de la volonté de puissance, chantre d’un individu qui se livre complètement à ses désirs les plus impérieux ? Un certain romantisme peut-être. Romantisme hérité d’un goût secret pour les romans européens du XIXème siècle pour l’un, romantisme hérité d’une enfance passée sur le toit de la maison familiale à s’évader avec les comptines d’Elvis et de Phil Spector pour l’autre. Et des deux côtés un génie de la narration fondamentalement américain.

The lawless breed donc, évocation ultra-romancée de la vie du mythique hors-la-loi John Wesley Hardin. John Wesley Hardin rêve de s’établir dans une ferme avec son amour de jeunesse (Rosie, prénom springsteenien s’il en est) mais le déterminisme social, le manque d’argent, l’impatience et une envie de jouer avec le destin liée à un conflit ouvert avec son père le conduisent à une fuite en avant jonchée de cadavres. Adam raised a cain pour l’Oedipe mal réglé, Johnny 99 pour les tueries, Thunder road pour l’envie de partir loin avec la chérie se rappellent tout naturellement à notre souvenir pendant la projection. Raoul Walsh auréole le fait divers d’un fatum. Finissons en mentionnant Rondo. Rondo, c’est un des chevaux les plus rapides du Texas. Dans cette hommage prescient de Raoul Walsh à Bruce Springsteen, Rondo se substitue à la fameuse « sixty-nine Chevy with a 396 » dans la course que doit gagner le héros pour remporter son argent.

Tourments (Mikio Naruse, 1964)

Une veuve qui s’occupe du petit commerce de ses beaux-parents voit son avenir menacé par l’ouverture prochaine d’un supermarché dans le quartier. Son beau-frère, un jeune homme brillant mais indolent, lui avoue qu’il l’aime…Tourments est un superbe film qui synthétise admirablement certaines des préoccupations de Mikio Naruse. Préoccupations liées à la situation des femmes dans un monde qui change. La dramaturgie, centrée autour de la magnifique héroïne jouée par Hideko Takamine, est un modèle de subtilité et de nuance. Au final, Naruse condamne bel et bien le mélange de tabou et de mélancolie qui l’empêche de vivre son éventuel bonheur; mais ce n’est qu’après avoir salué sa dignité, son abnégation et sa fidélité à un mari décédé trop tôt. Plus intimiste et plus sentimental que d’autres chroniques narusiennes car centré sur un couple de personnages en apparence sans histoire mais profondément décalés par rapport à leurs réelles aspirations, Tourments est un des films les plus émouvants de son auteur.

Courant du soir (Mikio Naruse et Yuzo Kawashima, 1960)

Encore une chronique d’un restaurant, entre travail et affaires de coeur des tenancières. Un peu en déça des meilleurs Naruse car ce qui menaçait d’autres films du genre est ici patent: les différentes intrigues n’ayant pour point commun que le lieu où elles se déroulent, un manque d’unité thématique les fait friser l’anecdotique. Heureusement, tout cela reste merveilleusement joué et superbement filmé (en Scope-couleurs). D’où un film qui apparaît plein de justesse sans avoir une portée aussi large que d’autres films du maître.

La main du Diable (Maurice Tourneur, 1943)

Un des rares fleurons du cinéma fantastique à la française. On peut regretter une fin un peu boîteuse. On peut discuter le fond moralisateur de l’oeuvre (en gros: atteindre le succès et l’argent éloigne des vraies valeurs). En dépit de ces menues réserves, le film reste excellent. Dans la mouvance du cinéma de l’Occupation mais avec plus de talent qu’un L’Herbier (La nuit fantastique) ou un Carné (Les visiteurs du soir), Tourneur père tisse une atmosphère onirique à l’aide d’images très stylisées. La poésie des décors en toile éclairés avec de forts contrastes donne à La main du diable une tonalité caligariste. Ce versant irrationnel de l’oeuvre est tempéré par une galerie de seconds rôles bien croqués (de Pierre Larquey à Noël Roquevert) qui fait exister de façon très concrète les pensionnaires de l’auberge dans laquelle s’est réfugié le héros incarné par Pierre Fresnay. Pierre Fresnay ici égal à lui-même, c’est-à-dire immense.