Les pionniers de la Western Union (Fritz Lang, 1941)

Les westerns de Fritz Lang ne sont pas ses meilleurs films. Ils sentent trop l’artifice du studio, artifice qui s’accommode très mal avec un réalisme de surface essentiel au genre. Certes, il y a L’ange des maudits, dans lequel Lang a su pousser cette fausseté apparente jusqu’à un paroxysme baroque qui rend le film intéressant mais qui du coup l’éloigne des canons du western classique. En revanche, comme dans Le retour de Frank James réalisé l’année précédente, dans Les pionniers de la Western Union, la raideur de la mise en scène n’apparaît pas comme une licence poétique mais comme un handicap. Les cow-boys sont constamment tirés à quatres épingles, la poussière (si essentielle, la poussière !) est absente. Bref, le vernis documentaire manque cruellement d’autant que le contexte historique (l’établissement du télégraphe après la guerre de Sécession) est lui assez précis.
Lang qui, à l’instar d’Adolf Hitler, s’était régalé des romans de Karl May dans sa jeunesse était sincèrement enthousiaste à l’idée de partir tourner à Monument Valley. Malheureusement, le Teuton n’avait guère le sens du paysage. Il n’insuffle aucune dimension particulière aux fameux rochers. Le style langien, qui s’épanouit dans la rigueur géométrique et dans l’épure du décor, n’est pas celui d’un chantre de la Nature comme peuvent l’être, chacun à leur façon, Ford, Mann ou Walsh. Ajoutons que le scénario manque de rigueur dramatique; de multiples enjeux s’entremêlent mais ne sont pas exploités jusqu’au bout. Ainsi du triangle amoureux.
Les pionniers de la Western Union serait donc sans intérêt ? Eh bien pas tout à fait. Après s’être laissé vaguement suivre pendant une heure et demi, le film surprend lors de sa fin. L’histoire prend son sens et s’auréole d’une dimension authentiquement tragique. L’oeuvre s’avère en définitive particulièrement sombre. Je songe également à l’avant-dernière séquence, un des rares éclats de la mise en scène, séquence qui exude le désespoir morbide et qui contient déja tout Peckinpah.

Quand une femme monte l’escalier (Mikio Naruse, 1960)

Les tourments intimes d’une hôtesse de bar derrière les sourires de la professionnelle impeccable. Quand une femme monte l’escalier est un sommet de la manière Naruse. Le style délicat, tout en demi-teintes et en suggestions ausculte les sentiments les plus profonds d’une héroïne dont la pudeur et le sens de l’abnégation font la beauté morale. Héroïne jouée par la superbe muse Hideko Takamine, juste parfaite dans ce rôle. Sa présence lumineuse apporte une sensibilité et une humanité essentielles à la vérité de l’oeuvre.

Gabriel over the white house (Gregory La Cava, 1933)

Après un accident de voiture, un président des Etats-Unis cynique se fait un devoir de sortir son pays de la crise et le monde de la course aux armements. Envers et contre toutes les diverses forces réactionnaires.
Gabriel over the white house est une extraordinaire politique-fiction. La première beauté du film est de faire apparaître les décisions politiques les plus folles comme évidentes. Rarement au cinéma croyance dans l’utopie aura été aussi manifeste. Le film est évidemment étroitement lié à son contexte historique puisqu’il est sorti quelques mois après l’accès de Roosevelt au poste suprême. Plusieurs péripéties de Gabriel over the white house ont eu des échos réels. Ainsi de l’armée pacifique des chômeurs qui est à mettre en parallèle avec la politique keynésienne des grands chantiers d’état. C’est comme si les auteurs avaient utilisé la fiction pour prodiguer leurs conseils à la nouvelle administration ! Le danger idéologique avec une oeuvre qui présente un homme providentiel et des solutions « pleines de bon sens » à tous les maux, c’est qu’elle peut verser dans le populisme à tendance fasciste. Heureusement, Gabriel over the white house contient en filigrane sa propre critique. Ainsi du panoramique sur la statue de la liberté au moment de l’exécution massive des gangsters. A ce moment, le risque d’éloignement des valeurs américaines d’un régime tel que présenté dans le film est évident.
Enfin, Gabriel over the white house est doté d’un sous-texte biblique d’autant plus beau qu’il reste suggéré. Cela enrichit l’oeuvre d’un caractère fantastique qui tend à la rendre définitivement inclassable.

Sur les ailes de la danse (Swing time, George Stevens, 1936)

Un pas de deux de Ginger Rogers et Fred Astaire, c’est une certaine idée de la grâce sur grand écran. Evidemment, il s’agit d’abord de danse, mais la variété des points de vue offerte par la caméra décuple l’émerveillement. L’histoire n’est ici pas très intéressante mais chaque numéro musical est l’occasion de bénir l’outil cinématographique qui a permis d’immortaliser la légèreté aérienne et l’élégance infinie de chaque mouvement du couple. Swing time, c’est la poésie du studio, c’est l’enchantement du factice, c’est l’usine à rêves à son rendement maximal, c’est le cinéma plus beau que la vie, c’est le témoin d’une époque à jamais révolue où l’idée de toucher une caméra n’avait pas encore effleuré des gens comme Michelangelo Antonioni.

Théodora devient folle (Richard Boleslawski, 1936)

L’effervescence d’une petite communauté puritaine après la publication d’un roman salace. Roman écrit sous un pseudonyme par une jeune fille de bonne famille qui joue de l’orgue à l’Eglise le dimanche…Théodora devient folle est une sympathique screwball comedy. Si le film ne se hisse pas au niveau des sommets du genre, l’énergie et la conviction de l’excellent duo d’acteurs font passer un bon moment.

Rogopag (Roberto Rossellini, Jean-Luc Godard, Pier Paolo Pasolini et Ugo Gregoretti, 1963)

Rogopag est un ensemble de courts-métrages nommé d’après les premières lettres des noms des cinéastes.
Pureté de Rossellini est l’histoire d’un homme d’affaire américain qui tente de séduire une ravissante hôtesse de l’air. Les férus d’analyse sans goût qui vénèrent Brian De Palma auront matière à s’amuser avec le cinéma auto-réflexif parce que le businessman prend plaisir à filmer sa dulcinée. Les autres oublieront rapidement cette oeuvrette de l’auteur de Stromboli. Le nouveau monde est l’histoire d’un jeune couple parisien typique de la Nouvelle Vague française. Comme c’est Jean-Luc Godard qui réalise, c’est saupoudré d’un péril nucléaire. La ricotta est un film-essai de Pasolini avec Orson Welles qui joue le rôle d’un cinéaste qui met en scène la passion du Christ. Pasolini ne cherche même pas à camoufler son autoportrait (« je suis un catholique marxiste qui pense que les bourgeois italiens sont des ignorants »). Il y a des accélérés (soit le procédé le plus hideux qui existe au cinéma) et un parallèle douteux entre le destin d’un comédien affamé et celui du Christ. On est à des années lumières de la splendeur de L’Evangile selon St Matthieu, qui sortira l’année suivante. Le dernier film, Le poulet de grain, est une grossière satire de la société de consommation réalisée par un intellectuel italien, Ugo Gregoretti. A voir ce film, on comprend pourquoi ce monsieur n’a pas fait carrière dans le cinéma.
Bref, Rogopag est un agrégat de films complètement anecdotiques. Ce quel que soit le prestige de leurs auteurs.

Barbe-noire le pirate (Raoul Walsh, 1952)

Abordages, duel au sabre, île au trésor…Tout le cahier des charges du film de pirates figure dans cette évocation de la vie du mythique Barbe-Noire. Pourtant, Captain blood semble bien loin. La piraterie est ici montrée dans toute son immoralité. Barbe-Noire est une pure incarnation du mal, un démon cupide, trahissant ses hommes, ne faisant aucun cas de la vie humaine et finissant même par revenir d’entre les morts. Sa seule motivation est l’or. Plusieurs séquences sont parmi les plus cruelles tournées à l’époque. L’interprétation de Robert Newton est outrageusement cabotine, délibérément outrancière mais elle s’avère in fine idéale pour incarner cette figure hors du commun. Face à lui, le gentil chirurgien joué par Keith Andes apparaît terriblement fade. Dommage aussi que le caractère répétitif et superficiel de la narration ne rende le film intéressant que par intermittences.