Hello sister! (Erich Von Stroheim, 1930)

L’unanimité autour d’Erich Von Stroheim réalisateur m’a toujours interrogé. Au contraire des grands du muet (Murnau, Sjöström, Borzage…), son style est dénué de poésie visuelle et se réduit à un naturalisme lourdaud. De fait, il est généralement encensé pour des raisons extra-cinématographiques: longueur démesurée des métrages, affrontements avec les studios, tournages épiques…Toutes anecdotes qui ont contribué à faire de Stroheim un génie maudit broyé par l’industrie. Comme si refuser de sortir un film d’une durée de huit heures était une marque de philistinerie de la part d’Irving Thalberg, producteur immense s’il en est. Comme si réaliser un film de huit heures n’était pas la marque d’une incapacité à raconter correctement une histoire de la part d’Erich Von Stroheim. A cela s’ajoute une vision immanquablement sordide de l’humanité qui ne manque jamais d’exciter les nombreux critiques en herbe qui confondent pessimisme cynique et vérité.

A priori, ce dernier film est l’un des moins personnels du cinéaste. Durant le tournage pour la Fox, Winfield Sheehan a été remplacé par Sol Wurtzel qui était hostile à Stroheim et qui a fait tourner de nouvelles séquences par Raoul Walsh, Alfred Werker et Alan Crosland. Pourtant, la marque de Stroheim est bien là. Ce qui fait de Hello sister! un film plus intéressant que, disons, Folies de femmes, c’est qu’il y a un cadre: celui d’une bluette tout ce qu’il y a de plus conventionnel. Ainsi, l’oeuvre ne se résume pas à la peinture attendue d’une société décadente et vicieuse. Au contraire, en instillant sa dose de perversité habituelle à une commande standardisée, Stroheim lui donne une épaisseur inattendue. Il crée une tension absente de ses films où il se laissait complètement aller à ses obsessions. Ici, l’audace de certaines représentations sert la fiction puisqu’elle rend les personnages plus authentiques dans leurs comportements et leurs réactions. Ainsi de plusieurs séquences qui frappent d’autant plus le spectateur qu’elle sont intégrées à une trame mélodramatique: tentative de viol, bagarre violente entre un homme et une femme…Notons aussi un  personnage rare et beau: celui de la « fille moche » jouée par Zasu Pitts. Un personnage de vieille fille qui n’a rien à voir avec une Katharine Hepburn mais qui souffre de sa solitude. C’est une idée géniale de la part de Stroheim que de laisser la caméra s’attarder sur elle à la fin de la séquence où un futur marié laisse exploser sa joie. Enfin, ce dernier film, un film qui a en fait pour objet la vertu d’une jeune mariée, confirme qu’il n’y a pas plus puritain que les peintres des vices.

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7 commentaires sur “Hello sister! (Erich Von Stroheim, 1930)

  1. Jamais vu ses films, mais ton point de vue est intéressant. Je me suis toujours demandé si Les Rapaces était un chef d’œuvre et je n’ai toujours pas eu le courage de le regarder…

  2. Les rapaces est souvent considéré comme un des plus grands films de l’histoire du cinéma.
    c’est à mon sens, vu la banalité plastique du film, très exagéré mais c’est un film à voir et qui, grâce au foisonnement romanesque qui caractérise son intrigue (du moins dans sa version de quatre heures), n’est pas ennuyeux à regarder.

  3. Autant je vous suis sur la façon dont on a fait de Von Stroheim une sorte d’archétype du cinéaste génial et maudit, ce qui se discute, autant je ne suis pas d’accord sur la « banalité plastique » de « Greed ». Je trouve qu’il a ds visions assez fortes, comme la séquence d’ouverture ou le finale dans la vallée de la mort avec une superbe mise en valeur du cadre naturel. Et puis Zasu Pitts couchant avec son or, ça annonce Marisa Mell se roulant dans les dollars ! Enfin bref, moi j’y suis sensible.
    Sur les histoires de durée, je suis assez circonspect. Après tout, sortant de Clermont Ferrand, je sais bien qu’il y a des films de 20 minutes interminables et, comme vous le dites, les 4 heures de « Greed » passent bien. Alors, pourquoi pas un film de 8 heures ? Il faudrait pouvoir juger sur pièce pour se rendre compte de la capacité, ou non, de Stroheim à tenir la distance.

  4. j’en conviens, « banalité plastique » est un terme un peu fort parce qu’aucun autre ne m’est venu au moment où j’écrivais mais « Zasu Pitts couchant avec son or », c’est typique de ce qui me laisse complètement indifférent chez Stroheim: de la métaphore lourdingue (il me semble d’ailleurs que l’image est jaunie à l’endroit de l’or: kolossale finesse!). Il filme une idée avant de filmer un personnage. La comparaison avec Danger:Diabolik ne me serait jamais venue à l’esprit mais Bava ne s’encombre pas de symbolisme moralisateur, lui.

    pour la durée, oui, ma virulence envers Stroheim frôle la mauvaise foi mais j’ai toujours trouvé les procès faits à la MGM complètement idiots sur ce coup. quel candide faut-il être pour s’attendre à voir un studio distribuer un film de huit heures ????

  5. Studio mis à part et à une heure près, Béla Tarr l’a fait avec Sátántangó
    …et il aurait mieux fait de s’abstenir !

  6. ceci dit, ayant vu ou revu ces derniers mois Folies de femme, Queen Kelly et Symphonie nuptiale, je suis pas mal revenu sur mon opinion à propos de Von Stroheim.

  7. personnellement il ne me passionne pas autant que d’autres maîtres du muet américain comme DeMille ou Griffith. De ceux que j’ai vus mon préféré reste La Veuve Joyeuse où son cinéma est plus féroce que jamais sans pour autant qu’on y ressente les gros sabots de Greed ou Queen Kelly. C’est un opus moins pesant, plus « éthéré ». Symphonie Nuptiale m’a relativement ennuyé.

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