Le petit fugitif (Ray Ashley, Morris Engel et Ruth Orkin,1953)

Réalisé complètement en marge des circuits de production et de distribution habituels, Le petit fugitif est un film resté dans les annales comme un précurseur des diverses nouvelles vagues. Le découvrir aujourd’hui est l’occasion de vérifier encore une fois que valeur esthétique et importance historique ne coïncident pas toujours. S’il est aisé de comprendre ce qui a pu attirer l’attention des critiques et festivaliers (de la Mostra de Venise notamment) de l’époque dans ce film tourné à l’arrachée dans les rues de New-York, il est difficile aujourd’hui de passer outre l’extrême indigence dramatique du film. Que raconte Le petit fugitif ? La fugue d’un gamin à la fête foraine de Coney Island.

-C’est tout ?, me demandez-vous.
-A une exposition et une conclusion près, c’est tout, vous réponds-je.
-Mais alors, c’est un court-métrage ?, me demandez-vous.
-Non, vous réponds-je, ça dure une heure vingt.
-Mais alors, que se passe t-il à l’écran pendant tout ce temps ? me demandez-vous.
-On a droit à toutes sortes de séquences pleines de « naturel » comme les affectionnent les lecteurs de Télérama qui n’aiment rien moins qu’infliger à leur progéniture des films qu’ils qualifient de « culturel » parce qu’ils sont projetés le mercredi après-midi dans des salles art et essai. Le gamin sur un cheval à bascule, le gamin mange une glace, le gamin monte sur un poney, le gamin fait un tour de manège, le gamin monte sur un autre poney, le gamin joue à chamboule-tout, le gamin mange une pastèque, le gamin remonte sur le premier poney…

Autant de séquences qui, en plus de n’avoir aucune fonction narrative, sont dénuées de toute dimension évocatrice ou poétique. Les réalisateurs ne montrent rien sur l’enfance mais se contentent de capitaliser sur l’attendrissement du spectateur devant un enfant haut comme trois pommes qui s’amuse. Sans souci aucun de la redondance, de la répétition. Sans le moindre esprit d’invention. A partir du moment où le film s’avère plus niais et lénifiant qu’une aventure de Lassie, le fait qu’il ait été réalisé « en dehors du système » fait une belle jambe au spectateur. Spectateur qui, dans son incommensurable ennui, aura tout le loisir de noter que la caméra est placée « à hauteur d’enfant », c’est à dire à 80 centimètres du sol. Procédé ô combien novateur je n’en doute pas mais procédé seulement. Procédé qui pour se transformer en figure de style pertinente aurait nécessité une intégration à un ensemble cohérent et évocateur, bref à une mise en scène digne de ce nom. Mais il n’y a pas de mystère. Le néant de la mise en scène répond au néant du scénario.

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5 commentaires sur “Le petit fugitif (Ray Ashley, Morris Engel et Ruth Orkin,1953)

  1. Bonjour, je trouve cette critique un peu dure. Les séquences ne sont pas si naturelles que ça. Puisque qu’il n’arrive rien de mal au gamin. Je ne suis pas sûre qu’aujourd’hui, il aurait pu rester tout seul sans que personne le remarque, voire lui fasse du mal. C’est du cinéma. Le caméra « à hauteur d’enfant » ne m’a pas frappée. J’ai surtout compris que la caméra était dissimulée pour ne pas pertuber les figurants « à l’insu de leur plein gré ». L’heure vingt passe vite. J’ai passé un bon moment mieux que pour certains films récents. Bonne journée.

  2. bonjour dasola,

    oui, la dureté de la critique est à la mesure de la déception éprouvée. en effet, le fait qu’il ne lui arrive rien, qu’il ne croise personne de mal intentionné nuit peut-être au réalisme du film. en tout cas, ça nuit à la dramaturgie, c’est sûr.

  3. Je suis pas vraiment d’accord avec la vision (que vous exagérer certainement avec un brin de « provoc » assumée ,je suppose ;-)) comme quoi le gamin ne fait qu’enchaîner une succession d’actions sans aucun « sens ».
    Il y a une raison bien précise pour laquelle, par exemple, il utilise la machine à base-ball: parce qu' »on » ne veut jamais qu’il fasse le batteur. Il accomplit (assouvit jusqu’à plus soif?) avec obstination (celle du gamin qu’il est) son envie. De même quand il s’entraîne,avec différents matériaux, pour arriver à la bonne direction d’abord, et force ensuite, du jet de projectile – jusqu’à ce qu’il atteigne son but (ensuite, il ne joue plus). Et je vais pas me plaindre qu’il se fasse violer, je suis plutôt « heureux » qu’il rencontre un « brave type » comme Jay. Empathie, peut-être? Deux gamins qui ont fait une grosse bêtise « fraternelle » – et qui s’en tirent…

  4. soit pour le sens psychologique que vous donnez à la séquence de base-ball (même si vu la façon dont la scène se déroule, j’y ai surtout vu une façon d’attendrir le spectateur devant la maladresse du gamin de six ans avec la batte, et vu les rires complices complaisants dans la salle, je ne devais pas être le seul) mais alors qu’en est-il de la séquence du hot-dog ? de celle de la barbe à papa ? de celle du manège ? de la glace ? etc etc etc.

  5. Hot-dog: il y a d’autant plus de profondeur (et de vécu?) que c’est le même gamin qu’on avait vu chipoter la nourriture imposée à la maison (… saucisse!). Là, c’est de la nourriture « festive ». Barbe à papa: j’y vois (en forçant le trait, puisque vous me le réclamez…) de la désillusion: ça a l’air merveilleux et mystérieux. Et puis, à l’usage, c’est pas très bon, « inmangeable », collant quand il y met les doigts – mais compressible. Et ça lui donne l’idée – qu’il n’avait certainement pas au départ – d’en faire un projectile de test de plus (densité faible). Les manèges: il a de la suite dans les idées: des chevaux, différents chevaux de bois, mais toujours des chevaux – et il n’a pas encore découvert les poneys vivants, si je me rappelle bien, quand il enchaîne ses tours de manège. Quand il voit l’autre gamin qu’on emmène « pour un tour » sur le poney vivant, avec Jay qui semble promettre de merveilleuses histoires, … il réalise qu’il n’a plus d’argent! Et son combat est d’en dénicher pour poursuivre son rêve. La glace? Pour « la glace », je suppose que vous voulez parler du miroir déformant (ça ne m’a pas particulièrement marqué). Par contre, j’ai été frappé par le fait que, au début, ses début pour « gagner de l’argent » sont rudes: le grand frère qui refuse que son « associé » (de son âge) lui reverse sa part de gain. La bouteille qu’il guignait à côté de la dame dont il a renversé l’eau. Il n’a pas rempli son « contrat » en ramenant de l’eau au bébé: il abandonne et quitte les lieux discrètement, « au lieu » d’aller VOLER cette bouteille comme il aurait pu choisir de le faire. J’y ai vu, moi, vraiment, des observations en profondeur, je le répète…

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