Dallas, ville-frontière (Stuart Heisler, 1950)

Après la guerre de Sécession, la vengeance d’un officier sudiste dont la famille a été massacrée. Ce n’est que le point de départ d’un western foisonnant. L’intrigue est compliquée, pas assez épurée, elle multiplie les enjeux dramatiques sans se focaliser réellement sur l’un d’entre eux. Gary Cooper, immense, est le principal intérêt du film. Son personnage annonce les héros tourmentés joués par James Stewart dans les westerns d’Anthony Mann.  Comme dans Tulsa sorti l’année précédente, un récit romanesque force les personnages face à l’Histoire en marche à faire des choix moraux. Un bon western de deuxième ordre.

Crime passionnel (Fallen angel, Otto Preminger, 1945)

Dans une petite ville californienne, les tribulations d’un escroc minable en relation avec deux femmes, l’une gironde serveuse et l’autre riche vieille fille.

Film noir à l’intrigue un brin alambiquée, Fallen angel figure parmi les joyaux qu’Otto Preminger a réalisés à la Fox. On y retrouve cette mise en scène unique qui n’a pas son pareil pour faire exister un décor conventionnel (bar, plage…) en deux plans trois mouvements. Le cadrage donne toujours l’impression d’être le cadrage idéal pour cerner l’action, faire ressentir l’atmosphère, les lieux, les états d’âme des personnages en un minimum de temps. Bref, Fallen angel c’est d’abord la suprématie d’un style omniprésent mais jamais ostentatoire. Si Linda Darnell est une actrice un peu trop vulgaire pour incarner une femme censée fasciner tous les hommes qui l’entourent (à la manière de Laura), Dana Andrews est, comme à son habitude, impeccable et Alicia Faye est émouvante dans son rôle de vieille fille qui se met à aimer. Quelques menues réserves sur un scénario manquant d’unité dramatique empêchent Fallen angel de figurer parmi les chefs d’oeuvre de Preminger mais le film n’en reste pas moins superbe.

Le diable par la queue (Philippe de Broca, 1969)

Un truand qui vient de dévaliser une banque sème le trouble dans une famille de nobles désargentés et un brin décadents.

Voici peut-être le chef d’oeuvre de Philippe de Broca. La fantaisie de l’auteur s’épanouit dans une comédie délicieuse et maîtrisée de bout en bout. Le désir sexuel est au centre du film. C’est la frustration entraînée par le déroulement de l’intrigue (les actions à mener pour voler le butin doivent passer avant la bagatelle) qui génère la plupart des gags. Certains passages sont dignes de Lubitsch quant à la portée des allusions, quant au niveau de maitrise du double-sens des scènes mais dans le même temps, le film baigne dans une atmosphère de volupté tranquillement désinhibée. Ca commence par la lubricité des personnages féminins. Le généreux décolleté d’une Maria Shell rayonnante, les jambes dénudées de Marthe Keller, les papouilles tendancieuse que se font la mère et la fille distillent un peu d’érotisme en même temps qu’elles participent à un tout d’une merveilleuse sensualité. La nature ensoleillée, les couleurs éclatantes, les pastiches baroques de Delerue, la jeunesse retrouvées des vieilles gloires Madeleine Renaud et Yves Montand…tout concourt à faire de ce film un plaisir de tous les instants. Ainsi des quelques digressions: les valses à l’arrivée au château, la famille qui cueille des fleurs sur le chemin de la messe…Ces séquences inutiles à une intrigue pourtant particulièrement bien huilée ne font rien d’autre qu’exalter la joie d’être au monde.

Le diable par la queue est donc un film lumineux, aussi lumineux que les derniers films de Jean Renoir. Mais il contient  également quelques traces de mélancolie qui le rendent encore plus précieux. La prédilection de Philippe de Broca pour les rêveurs en dehors du monde s’exprime ici à travers le personnage de Jeanne. La façon qu’il a de faire ressentir la nostalgie, mais aussi la niaiserie, de ce protagoniste en lui faisant jouer de façon récurrente un même motif au piano -encore un superbe thème de Delerue- est admirable d’évidence. En dépit de son état d’esprit qui l’éloigne des combines de sa famille, Jeanne aura d’ailleurs un rôle décisif dans l’intrigue. De plus, selon une figure de style typique des collaborations de de Broca et Boulanger, les seconds rôles parfaitement croqués révèlent parfois le temps d’une scène une vraie profondeur, une singularité qui est ici généralement liée à leur libido. Exemple: l’éditorialiste réac joué par Claude Piéplu qui régale le spectateur de ses diatribes anti-tout avant de se révèler amoureux déçu. Derrière les délices de la comédie épicurienne, la tristesse n’est donc jamais loin même si toujours mise en scène avec l’élégance coutumière du cinéaste.

Bref, Le diable par la queue révèle la poétique de son auteur sous une forme synthétique, lumineuse et ravissante. C’est  bien cela qu’on a coutume d’appeller « chef d’oeuvre », non ?

Les caprices de Marie (Phillippe de Broca, 1969)

Note dédiée à Arnaud

A Anchevine, petit village français tranquille, la très jolie Marie, choyée par l’ensemble de la communauté, rêve d’évasion. Lorsqu’un milliardaire américain de passage dans la région décide de l’épouser…

Le film est difficilement résumable en deux lignes tant ses enjeux dramatiques sont nombreux. C’est d’ailleurs une de ses limites que de n’en privilégier aucun, que de bifurquer en cours de route sans avoir exploité correctement les pistes esquissées auparavant. La superficialité narrative qui caractérise souvent les films de Philippe de Broca est ici un vrai défaut dans la mesure où elle n’est palliée ni par une intrigue parfaitement huilée (comme dans Le diable par la queue) ni par une mise en scène en état de grâce (comme dans Le roi de coeur et Le diable par la queue). Les personnages se réduisent à des figures, affreusement caricaturales (l’Américain qui court dans tous les sens) ou franchement  sympathiques  (Marielle en maire socialo grande gueule!), mais dont l’épaisseur dépasse rarement celle d’une feuille de papier à cigarettes. D’une façon analogue, plusieurs bonnes idées de gags sont gâchées à cause de la grossièreté du trait comique.  

Pourtant, de Broca permet parfois à un personnage d’aller au-delà de son stéréotype, le temps d’une scène. C’est par exemple Marielle qui, dans la cave à vins, demande à sa fille de bien réfléchir avant d’accepter de se marier tout en rendant hommage à son épouse qui le supporte depuis vingt ans. Les trois personnages principaux sont confrontés à un conflit entre leurs rêves et la réalité. Que ce soit l’instituteur joué par Philippe Noiret incapable d’aborder l’objet de son désir, Marie qui rêve de gloire dans de minables élections de miss ou même l’Américain qui en tombant amoureux laisse tomber son empire, tous auront à surmonter une mélancolie qui les éloigne du monde.  Les caprices de Marie est raté dans la mesure où ce beau sujet n’est pas traité sous une forme évidente et synthétique. Cela n’empêche pas la touche de de Broca et Daniel Boulanger de fonctionner par intermittences, d’esquisser des beautés éparses, telle une charmante célébration de la paresse à la française (pétanque, anisette et parties de pêche qui font oublier ses affaires à l’homme d’affaires américain). Le magicien Delerue, soutenu ici par la grande Cora Vaucaire, aide beaucoup encore une fois.

On a volé la cuisse de Jupiter (Philippe de Broca, 1980)

Le couple improbable mais attachant formé à la fin de Tendre poulet par le professeur de Grec ancien et la commissaire énergique passe sa lune de miel en Grèce. Lune de miel qu’il va voir contrariée par des voleurs de statues antiques…
Cette suite est moins réussie que le film précédent. L’intrigue est faiblarde et il n’y a pas assez de scènes avec Philippe Noiret et Annie Girardot (dont l’alchimie était l’intérêt principal de Tendre poulet) pour compenser ça. L’idée  de confronter les héros à un jeune couple aurait pu être intéressante mais n’est au final qu’à moitié convaincante. Même si Catherine Alric, sosie de la jeune Catherine Deneuve en plus lubrique est pour le moins affriolante, le potentiel comique de ces nouveaux personnages s’essouffle rapidement.  Restent la jolie lumière naturelle de la Grèce ensoleillée et la tendresse nostalgique du regard de l’auteur sur ses héros masculins, de grands enfants charmants,  mais notre amour pour Philippe de Broca nous force à constater qu’On a volé la cuisse de Jupiter est un film franchement moyen.

La poudre d’escampette (Philippe de Broca, 1971)

L’odyssée d’un trafiquant, d’un soldat anglais et de l’épouse d’un consul suisse dans le désert de Libye en 1942.

Une sympathique comédie d’aventures typique de de Broca. Compte tenu du contexte, La poudre d’escampette est un opus relativement grave dans l’oeuvre de son auteur. La violence n’est pas escamotée, ainsi des traces de sang qui restent sur la portière après que le personnage de Michel Piccoli ait eu à tuer un soldat allemand à bout pourtant pour permettre la fuite du trio. Ce film n’est toutefois pas une des réussites majeures de de Broca. Deux raisons à cela. D’abord, un rythme inégal. Après un début enlevé, le film révèle quelques longueurs. Ensuite, certains personnages sont mal écrits. La vraisemblance du caractère de l’Anglais est trop souvent sacrifiée à un comique facile. Je songe à la séquence où il parie la jeep pour obtenir de l’eau de la part de deux bédouins: son idiotie est ici caricaturale et de plus, l’effet comique en résultant est attendu. D’une manière générale, force est de constater que de Broca n’est pas aussi à l’aise qu’un Comencini lorsqu’il s’agit de mettre en scène la tragicomédie qui peut naître de certaines situations chaotiques engendrées par la guerre (La grande pagaille, ce chef d’oeuvre absolu).

Ces quelques faiblesses étant constatées, on peut apprécier les cuisses de Marlène Jobert qui porte le mini-short aussi beau que Marthe Keller la minijupe dans Le diable par la queue, chef d’oeuvre sur lequel nous reviendrons très prochainement. On peut s’émouvoir de la discrète mélancolie qui vient de la conscience qu’ont les équipiers qu’ils ne se reverront pas et qui est probablement le véritable sujet du film. On peut aussi apprécier la poignée de moments de grâce de la mise en scène; voir l’émotion distillée en trois plans à la fin qui révèle la profonde élégance du cinéaste.

Tendre poulet (Philippe de Broca, 1978)

Alors qu’elle enquête sur une série de meurtres de parlementaires, une femme commissaire de police retrouve un amour de jeunesse, devenu professeur gauchiste.

Une comédie sentimentalo-policière ancrée dans son époque qui s’amuse du gauchisme, du féminisme et d’autres mots en -isme. Le ton est léger, il y a les dialogues d’Audiard qui sont une force en même temps qu’une limite du film à cause de leur apparence parfois surécrite. Heureusement, les acteurs les font généralement sonner d’une façon naturelle. On n’est pas dans le bon mot pour le bon mot. L’intrigue policière n’est pas très bien ficelée mais on y  retrouve la gentillesse foncière de de Broca, sa tendresse pour les doux rêveurs mélancoliques fussent-ils des assassins. Tendre poulet fut une commande bouclée en attendant de pouvoir réaliser Le cavaleur mais on y retrouve sans peine la personnalité de son auteur.
Ce qui rend ce film éminemment sympathique, c’est la relation entre Annie Girardot et Philippe Noiret. C’est finalement rare au cinéma les histoires d’amour entre personnes, disons, « mûres ». Du coup, on pense d’emblée  à Sur la route de Madison; ce qui est évidemment très -trop- flatteur pour un film aussi modeste. Il n’en reste pas moins que les deux vedettes forment un très beau couple, un couple si attachant que Philippe de Broca tournera une suite à leurs aventures sur laquelle nous reviendrons très prochainement. Pour finir, un mot sur la musique de Delerue qui insuffle ce qu’il faut de nostalgie à la comédie.