Le diable par la queue (Philippe de Broca, 1969)

Un truand qui vient de dévaliser une banque sème le trouble dans une famille de nobles désargentés et un brin décadents.

Voici peut-être le chef d’oeuvre de Philippe de Broca. La fantaisie de l’auteur s’épanouit dans une comédie délicieuse et maîtrisée de bout en bout. Le désir sexuel est au centre du film. C’est la frustration entraînée par le déroulement de l’intrigue (les actions à mener pour voler le butin doivent passer avant la bagatelle) qui génère la plupart des gags. Certains passages sont dignes de Lubitsch quant à la portée des allusions, quant au niveau de maitrise du double-sens des scènes mais dans le même temps, le film baigne dans une atmosphère de volupté tranquillement désinhibée. Ca commence par la lubricité des personnages féminins. Le généreux décolleté d’une Maria Shell rayonnante, les jambes dénudées de Marthe Keller, les papouilles tendancieuse que se font la mère et la fille distillent un peu d’érotisme en même temps qu’elles participent à un tout d’une merveilleuse sensualité. La nature ensoleillée, les couleurs éclatantes, les pastiches baroques de Delerue, la jeunesse retrouvées des vieilles gloires Madeleine Renaud et Yves Montand…tout concourt à faire de ce film un plaisir de tous les instants. Ainsi des quelques digressions: les valses à l’arrivée au château, la famille qui cueille des fleurs sur le chemin de la messe…Ces séquences inutiles à une intrigue pourtant particulièrement bien huilée ne font rien d’autre qu’exalter la joie d’être au monde.

Le diable par la queue est donc un film lumineux, aussi lumineux que les derniers films de Jean Renoir. Mais il contient  également quelques traces de mélancolie qui le rendent encore plus précieux. La prédilection de Philippe de Broca pour les rêveurs en dehors du monde s’exprime ici à travers le personnage de Jeanne. La façon qu’il a de faire ressentir la nostalgie, mais aussi la niaiserie, de ce protagoniste en lui faisant jouer de façon récurrente un même motif au piano -encore un superbe thème de Delerue- est admirable d’évidence. En dépit de son état d’esprit qui l’éloigne des combines de sa famille, Jeanne aura d’ailleurs un rôle décisif dans l’intrigue. De plus, selon une figure de style typique des collaborations de de Broca et Boulanger, les seconds rôles parfaitement croqués révèlent parfois le temps d’une scène une vraie profondeur, une singularité qui est ici généralement liée à leur libido. Exemple: l’éditorialiste réac joué par Claude Piéplu qui régale le spectateur de ses diatribes anti-tout avant de se révèler amoureux déçu. Derrière les délices de la comédie épicurienne, la tristesse n’est donc jamais loin même si toujours mise en scène avec l’élégance coutumière du cinéaste.

Bref, Le diable par la queue révèle la poétique de son auteur sous une forme synthétique, lumineuse et ravissante. C’est  bien cela qu’on a coutume d’appeller « chef d’oeuvre », non ?

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17 commentaires sur “Le diable par la queue (Philippe de Broca, 1969)

  1. Chapeau bas pour cette aristocratique réhabilitation (restauration ?) de Philippe de Broca.

    (Tu es enfin dans mes liens sous le libellé « Rainette Gluante »)

  2. Je voulais dire la même chose depuis une bonne semaine. Merci pour cette nouvelle vision des films de De Broca. « Le roi de coeur », je l’avais vu très jeune et je n’avais rien compris. Mais j’en ai tellement entendu parler depuis en bien qu’il va falloir que je le revoie. Les autres, en fait je connais surtout ses plus célèbres, ceux avec Jean-Paul Belmondo surtout. Mis à part « Chouans » que j’avais détesté (et là je ne reviendrais pas dessus), j’ai toujours apprécié son humour, l’élégance et la vivacité de ses mises en scènes.
    Est-ce que vous avez vu « Un monsieur de compagnie » ?

  3. non, je n’ai malheureusement vu aucun de ses premiers films avec Jean-Pierre Cassel !
    ce n’est pas l’envie qui me manque.

  4. ha, la semaine de Broca est terminée mais celui ci, je l’ai vu il y a quelques années.
    lumineux alter ego de L’homme qui aimait les femmes, légèreté qui frôle l’inconsistance, plaisir de revoir Danielle Darrieux (à qui nous souhaitons un joyeux anniversaire !), plaisir d’une image ensoleillée comme jamais.
    c’est votre préféré ?

  5. le personnage survolté de Belmondo m’insupporte assez dans celui-ci. même si je sais que ça fait partie intégrante de sa caractérisation, je ne trouve le film qu’à demi-réussi, il ne traite pas à fond son sujet. mais je crois deviner (ce) qui vous fait aimer ce film. Pour sa mise en scène comme pour ses actrices, Philippe de Broca ne manquait pas de goût…
    Avoir choisi pour épouse Margot Kidder, ça vous situe un homme.

  6. Re-re-re-re-re revu ce film ce soir sur Paris Première. Votre analyse est parfaite. Peut-être pourrait-on ajouter qu’il s’agit là d’une forme de perfection « à la française » -par le décor, la légèreté, la place centrale du désir… Et saluer J.P Marielle, parfait, lui-aussi, comme si souvent… J.D

  7. bonsoir Dupuis,
    je suis tout à fait d’accord pour qualifier Le diable par la queue de chef d’oeuvre « à la française ». Ce n’est pas pour rien que j’ai fait le rapprochement avec Renoir…(comme chacun sait le plus français des grands cinéastes).
    Et c’est toujours un plaisir de revoir Marielle.

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