Decision at sundown (Budd Boetticher, 1957)

Injustement sous-estimé (voyez la façon dont il est expédié par les différents critiques du Positif spécial Boetticher de novembre 69), Decision at sundown est pourtant un film excellent, un opus qui ne manque pas d’originalité au sein d’une série, celle des collaborations entre Budd Boetticher et Randolph Scott, par ailleurs génialement uniforme. Ce qui est suggéré, latent dans Sept hommes à abattre ou Ride lonesome est ici  éclatant. Sans se départir de son sens de la litote, le cinéaste montre les affects du héros vengeur joué par Scott. Simplement. Sans pathos, la mélancolique minéralité cède la place à une expression profondément humaine de la douleur. Humaine car instable, imprévue. Les trémolos dans la voix de Randolph Scott au moment de l’assassinat de son ami par le shérif pourri sont remarquables pour trois raisons. D’abord, ils sont à peine perceptibles; ils sont là mais Boetticher reste Boetticher, Scott reste Scott, et il ne s’agit jamais que d’une inflexion de voix qui ne dure pas plus de trois secondes. Ensuite, ils sont d’autant plus tristes qu’ils sont complètement inattendus de la part du héros habituellement impassible. Comme si l’espace d’un instant, la mécanique implacable dérapait. C’est l’émotion qui surgit et l’émotion est par essence imprévisible. D’où, devant cette image, l’impression rare et précieuse de captation et non de simulation d’un état d’âme. Enfin, cet évènement précis renvoie à une tristesse d’ordre beaucoup plus général, comme si l’espace d’un instant le personnage de Scott laissait libre cours à son dégoût devant la pourriture du monde, dégoût accumulé durant ses années d’errance mélancolique.

Cette amertume, ce profond désaccord avec le monde, caractérise le héros tout le long du film. Cela apparaît notamment à la fin, fin exceptionnellement inhabituelle pour le genre. La belle subtilité du film, c’est que les erreurs du héros serviront au moins à une prise de conscience de la communauté. Decision at sundown est d’ailleurs le western le plus politique de Boetticher. Toute l’action y est concentrée dans une petite ville, ce qui le différencie des films « désertiques » du cycle. Il y a plus de personnages, plus de dialogues mais cela n’empêche pas la merveilleuse simplicité de la narration. La ville est représentée par une poignée d’endroits-clés et on retrouve l’unité de temps et l’unité de lieu qui caractérisaient d’autres joyaux du western de série B « politique », tel Quatre étranges cavaliers d’Allan Dwan.

Publicités

11 commentaires sur “Decision at sundown (Budd Boetticher, 1957)

  1. C’est Louis Seguin (critique quasi illisible par ailleurs) qui voyait dans le western un genre essentiellement urbain. Paradoxal, mais pas complètement faux.
    Budd B est un grand géomètre.

  2. M’étant replongé ces derniers temps, comme vous le savez, dans les anciens « Positif », je me permets de nuancer votre introduction.

    Voilà ce qu’écrit… Louis Seguin, dans le numéro de novembre 69 :
    « Il y avait une fois un certain Oscar Budd Boetticher qui, en quatre années, de 1956 à 1960, avait mis en scène, coup sur coup, sept westerns. De ce nombre sacré, qui haussait la série au rang des merveilles du monde et des femmes de Barberousse, trois étaient des enfants très normaux, robustes, sains et intelligents. Ils se nommaient, un peu comme dans la prophétie d’Osée, Decision at sundown, Buchanan rides alone et Westbound. Les quatre autres étaient tout aussi vigoureux, valides et futés mais ils appartenaient, on s’en rendait vite compte, à quelque race mutante. (…) Seven men from now, The Tall T., Ride lonesome et Comanche Station. »

    Vous avouerez que l’on a connu, à Positif et ailleurs, des sous-estimations plus injustes. De plus, je vous rappelle que l’article en question est titré : « Deux westerns d’Oscar B Boetticher » (Comanche station et A time for dying), ce qui explique assez logiquement que les autres films soient « expédiés ».

    Dans l’entretien qui suit on peut lire ce propos de Boetticher : « je n’aime pas du tout Decision at sundown (…) trop statique et le scénario trop bavard ».
    Bien sûr, il ne faut pas toujours croire les cinéastes quand ils se retournent sur leur oeuvre passée. Votre texte en est d’ailleurs la preuve.

    En revanche, je ne peux pas vous éclairer sur cette formule de Louis Seguin (que je ne trouve pas illisible). Sur le coup, elle ne me dit rien…

  3. merci de vos précisions mais je maintiens: je trouve Decision at sundown sous-estimé et il n’a pas sa place dans le même sac que Buchanan rides alone et Westbound, selon moi des canards boiteux au sein des magnificient seven de Boetticher et Scott.

    après, ok, ma mémoire m’a joué des tours puisqu’il n’est pas expédié par « différents critiques » mais par « un critique et un cinéaste ». Encore que bon, puisqu’on est dans la capillotractation, autant jouer le jeu jusqu’au bout, je pourrais avancer que c’est l’ensemble de la rédaction responsable du « Spécial Boetticher » qui expédie Decision at sundown en n’en parlant presque pas alors que c’est un film essentiel de l’auteur. Ce à quoi vous rétorquerez que le dossier en question ne comporte qu’un article lié à l’actualité du cinéaste et un énorme entretien et que donc ça se comprend. et vous aurez raison.

  4. Je n’arrive pas à remettre la main sur le bouquin de Seguin – Une critique dispersée, 10/18 -, il règne un certain désordre dans ma bibliothèque, mais je cherche toujours.

  5. Maintenant que ces pinaillages ont été faits, j’avoue avoir apprécié « Ride lonesome », mais sans excès. Cependant, c’était il y a fort longtemps (à la télévision) et peut-être qu’il faut avoir vu de nombreux westerns avant de goûter pleinement au cinéma épuré de Boetticher. Il faudrait que j’y revienne.
    Cette série de sept fait en tout cas très envie. Savez-vous si elle est disponible en dvd ?

  6. Toute l’action y est concentrée dans une petite ville, ce qui le différencie des films “désertiques” du cycle : Pour faire mon tatillon, L’AVENTURIER DU TEXAS (BUCHANAN RIDES ALONE) est aussi très urbain.

    Sinon j’aime bien ce que tu écris sur le jeu de Scott lorsque son ami est abattu, ce genre de détail est toujours plaisant à observer car il fait naitre l’émotion, le retrouver narrer dans une critique donne le sourire.

    …voyez la façon dont il … expédié par les différents critiques du Positif spécial…
    Il manque un mot 😉

  7. J’aime les tatillons salina, n’hésite pas à me reprendre !
    C’est vrai que L’aventurier du Texas est urbain mais d’une part je trouve que c’est, avec Le courrier de l’or, le seul film dispensable du cycle et d’autre part, la ville et le peuple citadin n’y ont pas l’importance dramatique qu’ils ont Decision at sundown. Ce qui donne à ce dernier film une certaine signification politique absente de l’autre.

    et merci pour avoir relevé une de mes coquilles !

  8. Bonjour,
    J’ai beaucoup apprécié votre plaidoyer pour « Decision at Sundown » mais je dois reconnaître ne pas avoir été très sensible à ce Boetticher-là. Ebloui, pour ne pas dire époustouflé par « Seven Men from now » et « Comanche Station », je suis nettement resté sur ma faim devant un spectacle assez terne qui ne vaut selon moi que pour la caractérisation très originale du héros (presque un anti-héros façon Ethan Edwards) et la conlusion accablante le concernant.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s