Les musiciens de Gion (Kenji Mizoguchi, 1953)

Une geisha initie la fille d’une défunte amie abandonnée par son père.

Ce qui est génial avec les films de geishas de Mizoguchi, c’est que le metteur en scène s’y attaque comme à un véritable genre. Un genre, c’est à dire un creuset infini d’histoires à raconter. Du coup, le cinéaste ne se répète pas et chaque nouvel opus lui permet de traiter de thématiques nouvelles, d’ajouter une pièce supplémentaire à la fresque sur la condition des prostituées japonaises que constitue une bonne partie de son oeuvre. Ici, le cinéaste développe autour des rapports simili-filiaux qui peuvent s’établir entre une expérimentée et une novice. Sans jamais verser dans le sentimentalisme. Le style allie génialement la crudité la plus effroyable à la pudeur la plus noble. Il faut voir la scène de la morsure pour comprendre le génie du metteur en scène. Un plan sur la bouche de la fille en sang suffit à exprimer l’horreur de la situation. Et l’écriture crée toujours cette terrible impression de vérité car le drame nait d’un système et non d’une personnage arbitrairement défini comme étant « méchant ».

Le détective (Gordon Douglas, 1968)

Un policier new-yorkais quinquagénaire enquête sur le meurtre d’un homosexuel en même temps que son mariage avec une jeune sociologue part à vau-l’eau.

The detective est un polar ambitieux qui se veut adulte, préoccupé par la réalité sociale de son temps. Dans l’ensemble, ces ambitions sont concrétisées. The detective est la peinture d’un monde en décrépitude face auxquel les « bonnes vieilles valeurs » incarnées par le personnage de Frank Sinatra ne peuvent rien. Celui-ci a beau se voiler la face face aux névroses de son épouse nymphomane, celle-ci n’arrêtera pas pour autant ses infidélités. La principale limite du film est que les intentions de ses auteurs sont parfois trop visibles. Par exemple, la scène entre Sinatra et les amis de sa femme après le théâtre n’est là que pour signifier la différence culturelle entre les deux amoureux. Elle se réduit à ça, les amis sont de purs faire-valoirs. Dans ce genre de scène, comme lors des discours de Sinatra sur l’incurie de la municipalité, les intentions étouffent la vie. De plus, la construction alambiquée du récit n’est pas toujours convaincante.

Gordon Douglas est excellent lorsqu’il vise l’efficacité (l’arrivée au commissariat en plan-séquences, modèle de concision) mais contestable lorsqu’il expérimente (le raccord dans l’axe des deux regards caméras au moment de la demande en mariage).
Heureusement, la sensibilité des interprètes (et les yeux sublimes de Lee Remick) aide le cinéaste à faire face à une écriture pas toujours subtile.

Derrière la classe innée de sa star, derrière les jolies couleurs de sa photo, derrière les expérimentations douteuses de son réalisateur, The detective témoigne d’une noirceur bien plus cinglante que nombre de ses successeurs des années 70. En témoignent par exemple l’exécution capitale et ce qui s’ensuit.

Bref: aussi consternante qu’y soit la coupe de cheveux de Jacqueline Bisset, ce film vaut toujours mieux qu’un Cruising.

 

Chuka le redoutable (Gordon Douglas, 1967)

Un pistolero solitaire aide une garnison de cavalerie à faire face à des Indiens affamés.

Résumé de cette façon, Chuka le redoutable a l’air très classique mais l’intérêt de ce western tient aux idées avec lesquelles les auteurs régénèrent les conventions d’un genre alors moribond. Ces idées expriment une vision de l’Ouest particulièrement sombre. Ainsi, dès le début, le spectateur sait que tout se terminera par le massacre des soldats puisque le film commence par un flashback. Le héros est un mélancolique qui agit à la fois comme un mercenaire et comme un amoureux désespéré. Ses tourments ne sont pas relatés avec une exceptionnelle finesse psychologique mais ils contribuent à donner de la consistance à l’histoire racontée. Par ailleurs, les soldats du fort y ont été envoyés par punition, ayant auparavant péché par lâcheté ou par insubordination. Cette dernière trouvaille est clairement la meilleure. Faire de la garnison un tas de damnés permet d’avoir une superbe galerie de seconds rôles. Ces personnages profondément fêlés sont vraiment émouvants. En plus de ce bon vieil Ernest Borgnine, il faut citer John Mills, plus connu pour ses rôles dans les films anglais de David Lean que dans les westerns, qui joue un magnifique commandant. Sans se départir de son efficacité habituelle, Gordon Douglas réalise plusieurs scènes saisissantes de noirceur. Certains plans sont d’une violence terrible qui anticipe celle de Aldrich dans Fureur Apache.

Bref, quelques moments plus platement conventionnels (le sauvetage dans le camp indien) que le reste n’empêchent pas Chuka le redoutable d’être un très bon film. C’est en fait un des meilleurs westerns américains de la décennie.

Les joueurs d’échecs (Satyajit Ray, 1977)

Alors que leur province est sur le point d’être annexée par l’Empire britannique, deux petits aristocrates ne cessent de jouer aux échecs.

Le parallèle entre les nobles décadents qui oublient leurs affaires et l’évolution de la situation politique ne mène pas à grand-chose d’intéressant. Il y a quelques jolies séquences qui apportent un peu d’humour et de fraîcheur, telle celles qui mettent en scène l’épouse délaissée de Mirza mais dans l’ensemble, cette énième méditation théâtrale de Ray sur le pouvoir, le colonialisme, l’aristocratie et tutti quanti est assez vaine. De plus, sa mise en scène abusant des zooms est un peu moins élégante que d’habitude.

Illusions perdues (That uncertain feeling, Ernst Lubitsch, 1941)

L’épouse d’un bourgeois new-yorkais s’amourache d’un critique d’art.

Génial et merveilleux. Lubitsch brocarde aussi bien le conformisme bourgeois que le snobisme arty. Le trait sur la veulerie du personnage de Burgess Meredith est peut-être un peu trop forcé à la fin mais dans l’ensemble, le style se caractérise par la suprématie du tact. Le regard de l’auteur sur ses personnages est gorgé de tendresse. En 85 minutes, Lubitsch en dit plus sur la communication dans le couple qu’Antonioni en 20 films. Rarement l’incompréhension entre un mari et une femme aura été aussi évidente que lors de la séquence du début où le mari « keekse » sa femme. Et tout ça est montré avec une divine légèreté, un humour irrésistible. Mais quelle classe ce Lubitsch, quelle classe!!

Napoléon (Abel Gance, 1927)

Du pensionnat de Brienne à la campagne d’Italie, l’ascension en pleine révolution française d’un bientôt célèbre Corse.

La première chose à préciser lorsqu’on s’apprête à faire une critique de Napoléon, sans doute le classique le plus tripatouillé de l’histoire du cinéma, c’est la version dans laquelle on l’a vu. Il s’agissait donc ce dimanche soir du montage de 5h15 réalisé par Kevin Brownlow en 1982.  Je n’ai pas d’information sur la vitesse de projection mais je pencherais pour du 18-20 images par secondes. L’accompagnement musical était signé Marius Constant qui a inclus dans sa partition la vingtaine de minutes composée par Arthur Honegger pour la première du film à l’Opéra de Paris le 7 avril 1927. Il y avait également des moments où un organiste, Thierry Escaich, et un pianiste, Jean-François Zygel, improvisaient. L’orchestre était dirigé par Laurent Petitgirard.  Ces détails apparemment triviaux sont en fait essentiels comme vous le verrez par la suite.

Ce qui frappe d’abord lorsque l’on découvre enfin ce monument, c’est qu’il ne s’agit pas d’un portrait de Napoléon. En effet, si l’on s’attend à une vision de la personnalité de Bonaparte par Abel Gance alors on risque d’être très déçu. Il n’y a pas d’analyse de son caractère, le personnage est essentiellement une icône. D’ailleurs, les scènes intimistes sont peu intéressantes. Le dépit amoureux du génial soldat face à Joséphine est certes esquissé lors de quelques jolis plans mais tout ce qui y a trait reste banal, n’inspire guère le metteur en scène. Les sentiments « normaux » (la cour à une femme, le retour au foyer natal…) ne conviennent pas au style de Gance. D’ailleurs, les quelques personnages non-historiques sont soumis aux lourds penchants naïfs et mélodramatiques de leur auteur. Soit ils sont gentils et ils s’aplatissent d’adoration (Violine Fleuri et son père) devant le génie qu’est Bonaparte, soit ils sont méchants et ils sont ridiculisés par lui. Dans les deux cas, ce ne sont que des faire-valoir.  De plus, l’accompagnement musical dans l’ensemble tonitruant n’aide pas à être ému par ces séquences peu subtiles. Je ne saurais dire si c’est la faute de Constant, d’Honegger ou de Gance mais le fait est que la musique apparaissait souvent en décalage complet par rapport à l’action à l’écran.

Clairement, la psychologie n’intéresse pas Abel Gance. Pas plus d’ailleurs que l’analyse de l’évolution du contexte politique. Les tenants et aboutissements de la Révolution française, Gance s’en contrefiche. La continuité entre les divers évènements n’est pas rendue sensible, le film est une succession d’épisodes sans véritable récit pour faire le lien entre eux. Au contraire de La roue qui était d’abord un passionnant feuilleton, Napoléon est donc un film très faible d’un point de vue narratif et dramatique.

Mais alors pourquoi ce film s’avère t-il, en dépit de ces tares, un des plus beaux de l’histoire du cinéma? C’est que s’il ne se montre ici ni dramaturge ni historien, Abel Gance est un poète lyrique dont le souffle de la vision finit par balayer toutes les réticences. D’accord, l’absence de narration digne de ce nom fait parfois baisser notre attention. D’accord, le simplisme de l’écriture est parfois risible. D’accord, certaines séquences sont banales. D’accord, certains passages sont trop longs voire dispensables. D’accord, la mise en scène manque parfois de clarté (le génie stratégique déployé lors du siège de Toulon est mal rendu à cause d’une appréhension de l’espace assez primitive). En revanche, lorsqu’il s’agit de filmer le grandiose, le mythe, Abel Gance est le plus grand des cinéastes français. Et Napoléon, vous vous en doutez, regorge de séquences grandioses.

Mu par une vision mystique et exaltée de l’Histoire, le cinéaste enchaîne les morceaux de bravoure. Depuis la bataille de boules de neiges qui ouvre le film jusqu’au retour de Bonaparte à la Convention, Gance montre qu’il savait créer un sentiment de grandeur en filmant autre chose que des mouvements d’armée. C’est le style qui crée la dimension mythique. Chaque séquence est prétexte à des inventions cinématographiques qui viennent transfigurer le matériau. Au contraire des autres cinéastes de l’Avant-garde française, Gance n’est jamais tombé dans la vanité esthétisante. Sa naïveté l’a sauvé. Ainsi  le montage expérimental fait de surimpressions, d’accélérations, de raccords brusques entre des plans d’échelles différentes crée dans Napoléon un rythme musical qui insuffle une fougue exceptionnelle. Citons quelques moments en vrac qui montrent la variété du talent de Gance:

  • le bal des rescapés de la Terreur, petit tourbillon de jambes, de seins et de fesses dénudées dans lequel se manifeste l’inspiration érotique du futur réalisateur de Lucrèce Borgia
  • la présentation de la Marseillaise au club des Cordeliers, séquence d’un lyrisme apte à réveiller le patriotisme du plus borné des anarchistes
  • Violine Fleuri (jouée par Annabella débutante) enveloppée dans un rideau rêvant à son héros. Fondu enchainé sur le visage de Napoléon en route vers son Destin. La transition entre les fantasmes de la jeune fille et le grand homme à la rencontre de l’Histoire est imperceptible.
  • Bonaparte à la Convention avant sa campagne d’Italie:  le jeune général entre les portes immenses  de l’assemblée, le drapeau tricolore en arrière-plan. Un plan magnifique
  • un autre plan, celui des Anglais poursuivant Napoléon au clair de lune en Corse.  Un belle image dans une course-poursuite qu’il faut bien reconnaître comme étant longuette et peu palpitante

Et évidemment, les clôtures de chacune des deux époques qui composent l’oeuvre. Deux cimes d’une hauteur inégalée.

Il y a d’abord la séquence dite de la « double tempête ». Gance monte en parallèle la fuite de Napoléon à bord d’une barque au sein d’une mer déchaînée avec la Convention qui s’entredéchire au moment de la Terreur. Peu à peu, les deux séquences fusionnent. La lourdeur littérale du symbole s’envole par la grâce d’un montage génial, de l’imagination délirante du metteur en scène (qui a inventé une caméra oscillant comme un pendule pour filmer les députés) et des rugissements de l’orchestre. Ne reste que la folie de la Terreur. Il faut tout le génie avant-gardiste et passionné de Gance pour pouvoir exprimer une idée aussi abstraite avec une telle force sans l’aide du récit.

Enfin, le clou des clous. Environ une demi-heure avant la fin, le moment tant attendu arrive. Les rideaux latéraux de l’écran s’ouvrent. La triple projection commence. Et croyez en un spectateur qui a vu plusieurs films en Imax , en 3D et en Imax/3D, la polyvision d’Abel Gance n’a rien perdu de sa superbe. Parce que le visionnaire qui a inventé ce procédé était à la fois ingénieur et poète. La polyvision dans Napoléon n’est pas une démonstration technique mais l’ouverture de nouveaux territoires propres à stimuler la folie créatrice du génie.
C’est la campagne d’Italie. Bonaparte, avec son discours, va réveiller l’ardeur de soldats mal nourris, mal habillés et en infériorité numérique. Eh bien rarement au cinéma discours aura eu plus de force que celui-ci. Aussi muet soit ce discours. Au début, la polyvision sert simplement à élargir le cadre. Cela permet de cadrer la Grande armée dans toute sa longueur mais ce n’est pas plus qu’un super-Cinémascope et de surcroit, cela met du temps à être probant du fait de la difficulté pour le projectionniste d’ajuster strictement les trois images. Là où ça devient vraiment époustouflant, c’est lorsque Gance joue avec des images différentes sur les trois écrans. Sa frénésie créatrice est alors triplée. Il matérialise ses visions, mélange allègrement les diverses temporalités, les différents plans de conscience de Napoléon, les différents niveaux de réalité. Le montage va crescendo en même temps que l’orchestre. Le foisonnement formel transcende les éventuelles intentions d’auteur, il ne s’agit même plus de suivre Napoléon, le propos politique du départ est complètement dépassé. Ne reste que l’extase du sublime.

Ce qui fait que l’on ressort de la projection à genoux. Aussi inégal soit-il, on a le sentiment d’avoir découvert un film d’une beauté extraordinaire. Napoléon est un film monstrueux.

Au revoir Charlie (Vincente Minnelli, 1964)

Un scénariste mufle se fait assassiner par un producteur jaloux d’une de ses conquêtes. Il se réincarne en superbe blonde…

Cette comédie satirique réalisée à la Fox fait plus penser à du Wilder qu’à du Minnelli période MGM. Ce n’est malheureusement pas très réussi. L’idée de départ est riche de potentiels mais est mal développée. Le scénario manque de péripéties, de gags, d’idées. Et le film dure pourtant près de deux heures…Son rythme est du coup assez lent. De plus, le cinémascope semble -une fois n’est pas coutume- anesthésier la mise en scène de Minnelli. Blake Edwards sera plus inspiré trente ans plus tard lorsqu’il dirigera le quasi-remake qu’est Dans la peau d’une blonde. Reste Tony Curtis et Debbie Reynolds qui forment un sympathique duo.

Bug (William Friedkin, 2007)

Dans un motel de l’Amérique profonde, une jeune femme sentimentalement à la dérive rencontre un homme qui serait poursuivi par l’armée après s’être évadé d’un laboratoire.

Difficile d’en raconter plus sans déflorer l’intérêt du film qui est essentiellement basé sur le mystère de l’intrigue et le jusqu’au boutisme de la narration. Bug est un grand film sur la paranoïa dans lequel la froideur clinique, le refus de toute prise de parti de la part du metteur en scène instaure le doute jusqu’à la fin. Du coup, le film a un côté exercice de style démiurgique mais le personnage de la femme est suffisamment bien écrit et interprété (magnifique Ashley Judd) pour exister à l’écran autrement que comme un pantin soumis aux intentions de l’auteur. Brillant.

A bout de course (Running on empty, Sidney Lumet, 1988)


Un couple de militants gauchistes qui a fait sauté une usine lors de la guerre du Viet-Nam est traqué par le F.B.I. Dix-huit ans après l’attentat, ils ont eu plusieurs enfants. La cohésion de la famille en cavale est remise en question lorsque le fils aîné veut partir à l’université.

Sidney Lumet délaisse un temps sa panoplie de cinéaste engagé pour réaliser un des films les plus justes sur la famille que le cinéma américain nous ait donnés à voir ces trente dernières années. La beauté de A bout de course vient de la sobriété d’une mise en scène entièrement focalisée sur les personnages. Elle vient des petits riens très évocateurs captés par la caméra. Elle vient de la sensibilité avec laquelle Lumet raconte un moment-clé de la vie d’un adolescent. Elle vient de l’excellence des acteurs, quel que soit leur sexe, quel que soit leur génération. Elle vient de la présence de la délicieuse et trop rare Martha Plimpton. Elle vient enfin des moments de grâce inattendus qui viennent génialement suspendre le récit. A ce titre, la séquence de l’anniversaire est peut-être la plus belle séquence d’harmonie familiale depuis La vie est belle de Capra.

The river’s edge (Allan Dwan, 1957)

Un fermier qui vit près de la frontière mexicaine a épousé une jeune femme en liberté conditionnelle. L’ancien amant et complice de celle-ci revient un jour avec un magot d’un million de dollars. Il entraîne le couple dans sa cavale…

The river’s edge est un polar dans lequel les conventions du genre sont complètement transcendées par les auteurs. Il y a d’abord la formidable inventivité d’une équipe de vieux routiers hollywoodiens aptes à créer avec trois fois rien. Voir par exemple la longue et passionnante séquence de la grotte dans laquelle trois protagonistes, un pistolet, un magot et un serpent suffisent pour faire rebondir intelligemment les situations et révéler la nature profonde des personnages. Une des marques du génie d’Allan Dwan dans ce film est sa façon de réduire un décor à quelques éléments clés pour en synthétiser l’essence. Par exemple, un feu de camp et deux arbres lui permettent de réduire la forêt à une scène de théâtre et de faire ainsi fusionner les dimensions du drame avec celles du cosmos. Les possibilités du Cinémascope sont magnifiquement exploitées. La lumière de The river’s edge est également extraordinaire. La vivacité des couleurs et l’épaisseur des textures des accessoires modernes (voitures, mobilier intérieur…) aussi bien que le scintillement des rayons solaires sur la rivière donnent à l’environnement une présence profondément irréelle, subtilement magique. Cette harmonie plastique est cependant régulièrement heurtée par des éclats de violence tel, au milieu d’une séquence nocturne, ce raccord brusque sur le corps ensanglanté d’un flic venant d’être écrasé.

En effet, Dwan n’est pas metteur en scène à faire de la joliesse pour esquiver le traitement du drame. Aussi panthéiste que soit son style, les passions des protagonistes sont au centre des préoccupations de cet authentique humaniste. Passion est d’ailleurs le titre d’un autre de ses chefs d’oeuvre. The river’s edge est d’abord un film d’amour avec des personnages magnifiques. Anthony Quinn est bouleversant de vérité. Lorsqu’il conduit la caravane et qu’il regarde dans le rétroviseur, les tourments intimes de son personnage sont exprimés en deux plans. Debra Paget, affriolante comme il faut, incarne parfaitement l’ambigüité féminine. Quant au personnage de Ray Milland, les auteurs ont eu l’idée de détourner la convention qui régit son caractère de méchant. Idée d’une simplicité biblique qui achève de  faire du polar un sublime poème élégiaque. The river’s edge est un des meilleurs films nés de la miraculeuse association entre Allan Dwan et le producteur Benedict Bogeaus.

Je relis ma critique et je me rends compte de la variété quasi-délirante des adjectifs que j’ai employés pour qualifier la beauté de cette série B. Elégiaque, panthéiste, humaniste…autant de termes parfois contradictoires qui devraient m’engager à revoir ma copie. Mais si le secret de ce joyau baroque et primitif (allez, deux de plus) résidait dans sa faculté à épuiser le cartésianisme de ses commentateurs?

Le Mauvais Chemin (La Viaccia, Mauro Bolognini, 1960)

A la fin du XIXème siècle, un jeune paysan italien légataire de son riche oncle s’amourache d’une prostituée.

La viaccia est un mélodrame romanesque qui confronte la ville à la campagne, les bonnes gens aux prostituées, la famille au bordel. Les oppositions sont relativement subtiles, les personnages plutôt bien dessinés. A l’exception d’une fin exagérément pathétique, les péripéties sont crédibles. Bref, le film est d’une facture tout ce qu’il y a de plus honorable. Il est simplement dommage qu’elle soit aussi académique. Le style précieux de Bolognini n’a pas encore atteint sa plénitude. Ici, les décors et les costumes sont soignés, la photographie est belle (j’ai songé à la peinture hollandaise devant certaines scènes de rue) mais la rigidité de la mise en scène n’est jamais dépassée, elle ne crée jamais de mélancolie comme dans les quelques grands films que le cinéaste réalisera par la suite (L’héritage). La faute peut-être à une musique banale qui ne donne aucun relief aux images, une musique à l’opposé des bandes originales qu’Ennio Morricone composera pour Bolognini dans les années 70. La faute aussi à des dialogues trop littéraires compte tenu des personnages qui les prononcent. La faute enfin au doublage de Claudia Cardinale, d’une fadeur insultante pour la bella donna.

La femme à l’écharpe pailletée (The file on Thelma Jordon, Robert Siodmak, 1950)

L’assistant de l’avocat général d’une petite ville américaine est entraînée dans une histoire sordide par une mystérieuse femme…

La femme à l’écharpe pailletée est un film noir aussi beau que son titre. On admirera particulièrement l’efficacité avec laquelle le personnage masculin principal est caractérisé. Wendell Corey est excellent dans le rôle. Ses troubles conjugaux, son sentiment d’échec personnel…Tout cela est présenté rapidement et annonce intelligemment le drame qui va s’ensuivre. Le scénario est impeccable, la photo superbe, Barbara Stanwyck égale à elle-même, la mise en scène aux petits oignons. L’oeuvre est tout à fait typique de cette perfection du film de studio où l’excellence des différents intervenants insuffle une réelle substance aux situations les plus conventionnelles. 1950, meilleure année du cinéma hollywoodien?

La femme de l’aviateur (Eric Rohmer, 1981)

Un jeune homme de 20 ans est amoureux d’une femme de 25 ans qui refuse de s’engager.

Dit comme ça, c’est sûr que le film ne s’annonce pas très excitant. Mais comme Rohmer est génial, le film n’a rien à voir avec son résumé textuel. La femme de l’aviateur est d’abord un film étonnamment ludique, où le cinéaste s’inspire de Hitchcock pour mettre en scène, donc mettre en perspective,  la caractère aléatoire des sentiments amoureux (fabuleuse filature aux Buttes-Chaumont). Ensuite, l’ironie du marivaudage s’estompe subtilement pour montrer les fêlures profondes qui peuvent se cacher derrière une attitude désinvolte. Marie Rivière est alors bouleversante.

Le rayon vert (Eric Rohmer, 1986)

Les vacances errantes de Delphine, une jeune femme qui peine à se remettre d’une rupture amoureuse.

Le rayon vert est assez à part dans la filmographie d’Eric Rohmer. D’une part c’est l’un de ses films les  plus sombres puisque Delphine, l’héroïne, est clairement une dépressive. D’autre part, on n’y retrouve pas son habituelle rigueur dans la construction dramatique. On n’y retrouve ni les personnages aux rôles bien définis ni les rapports subtils s’établissant entre eux au fur et à mesure d’une intrigue bien charpentée. Non, l’histoire du Rayon vert est celle d’une errance aux quatre coins de la France.

Il n’y a pour ainsi dire pas de récit. Ce parti-pris radical peut désarçonner le spectateur. C’est que l’oeuvre repose entièrement sur la mise en scène. Puisqu’il n’y a pas de fil conducteur narratif, l’intérêt du spectateur naîtra grâce à la vérité que le cinéaste et Marie Rivière, l’actrice principale, arriveront à insuffler aux diverses séquences; des saynètes qui fonctionnent presque indépendamment les unes des autres. Elles sont de deux ordres. Il y a d’abord celles où Delphine est dans un environnement social: copines, famille, vacanciers. Souvent, ces scènes n’ont pas pour sujet principal Delphine mais un autre personnage sans fonction dramatique. Par exemple, on va écouter un retraité francilien dans son jardin raconter ses premières vacances. Dans ces moments, le cinéaste est particulièrement attentif aux petits détails concrèts; par exemple, une bretelle qui tombe et dénude une épaule de femme. Merveilleux hasard préparé! L’impression de vie qui se dégage alors est unique. Les autres séquences sont celles où les tourments de Delphine sont intégrées à la Nature. On la voit notamment pleurer toute seule dans une campagne battue par le vent. Cette séquence magnifique est peut-être la plus « murnalcienne » de toute l’oeuvre de Rohmer.

Toutes ces scènes sont autant de petites touches qui dessinent, en creux, un portrait impressionniste de Delphine. C’est bien là que réside la substance de l’oeuvre. Même si Le rayon vert fait partie de la série des « Comédies et Proverbes », même s’il y a une intention moraliste derrière, sa beauté essentielle est celle de son personnage principal. Ce sont les états d’âme de Delphine qui font le film. C’est pourquoi on peut dire qu’il repose sur les épaules de Marie Rivière qui a d’ailleurs écrit ses textes. Marie Rivière est merveilleuse donc le film est merveilleux. Elle incarne l’héroïne avec une sensibilité inouïe, une sensibilité rarissime chez le cinéaste profondément classique qu’est Rohmer.

Le rayon vert confronte l’enfermement romantique de la jeune fille à la réalité de la vie. Dans les tablées de vacanciers, lors des discussions avec ses amies, le metteur en scène, qui garde toujours une juste distance, n’a pas peur de faire passer son héroïne pour une idiote.  Parce que le bon sens, le confort bourgeois, le consumérisme sexuel brandi comme un idéal et l’obligation sociale de se montrer heureux montrent qu’elle a tort de se complaire dans sa mélancolie. Or finalement, Delphine a raison contre toutes ces conformismes plus ou moins infâmes. Comme dans Conte d’hiver quelques années plus tard, Rohmer récompense la foi absurde de son héroïne pure de coeur et d’esprit par une fin quasi-miraculeuse. Et c’est sublime. C’est évidemment plus beau que la vie.

L’arbre, le maire et la médiathèque (Eric Rohmer, 1992)

Le maire socialiste de Saint-Juire en Vendée entreprend la construction d’un complexe culturel grâce à une subvention accordée par le ministre de la culture. C’était sans compter l’opposition de l’instituteur attaché à son paysage…

L’arbre, le maire et la médiathèque est une charmante comédie dans laquelle Eric Rohmer porte un regard amusé sur les tendances politiques de son temps: l’écologie, l’avenir du socialisme, la pertinence du clivage gauche-droite, l’exode rural…sont autant de thèmes abordés avec la sagesse d’un artiste qui sait regarder les choses avec une juste distance.

Une scène résume bien l’esprit du film. Il s’agit d’un débat improvisé entre le maire et une fillette de 10 ans à propos du projet de médiathèque. C’est d’abord la drôlerie qui naît de cette situation incongrue. Rohmer s’amuse à faire ressortir la langue de bois du politicien grâce aux questions directes de l’enfant et c’est simplement irrésistible. Par la suite, faisant fi de tout réalisme, l’auteur met dans la bouche de la gamine des arguments qui contredisent la position du maire avec pertinence. Or comme le projet est lancé et que les discussions à son propos n’ont d’autre objet que de simuler la démocratie (« Exprimez votre désaccord, je sais que votre parole n’aura aucune incidence sur le déroulement des travaux »), on voit le maire intégrer le discours de sa jeune opposante à sa propre vision. Et c’est montré de telle façon que l’on ne peut distinguer si cette récupération procède de la roublardise du politicien ou de la sincérité de l’homme de conviction. C’est toute l’intelligence de Rohmer que de ne condamner aucun personnage. Leur complexité n’est jamais éludée. La finesse de son écriture lui permet de donner à chaque personnage des motivations légitimes tout en croquant subtilement leurs vanités.

Avant 1992, on n’aurait pas parié un kopeck sur une politique-fiction réalisée par l’auteur des contes moraux. Pourtant, son style qui mêle allègrement le réalisme quasi-documentaire (voir ici les interviews des villageois au milieu du film) à la fantaisie la plus pure convient parfaitement à ce genre de film. Et de fait, y a t-il eu depuis vingt ans film politique français plus pertinent que L’arbre, le maire et la médiathèque?