The river’s edge (Allan Dwan, 1957)

Un fermier qui vit près de la frontière mexicaine a épousé une jeune femme en liberté conditionnelle. L’ancien amant et complice de celle-ci revient un jour avec un magot d’un million de dollars. Il entraîne le couple dans sa cavale…

The river’s edge est un polar dans lequel les conventions du genre sont complètement transcendées par les auteurs. Il y a d’abord la formidable inventivité d’une équipe de vieux routiers hollywoodiens aptes à créer avec trois fois rien. Voir par exemple la longue et passionnante séquence de la grotte dans laquelle trois protagonistes, un pistolet, un magot et un serpent suffisent pour faire rebondir intelligemment les situations et révéler la nature profonde des personnages. Une des marques du génie d’Allan Dwan dans ce film est sa façon de réduire un décor à quelques éléments clés pour en synthétiser l’essence. Par exemple, un feu de camp et deux arbres lui permettent de réduire la forêt à une scène de théâtre et de faire ainsi fusionner les dimensions du drame avec celles du cosmos. Les possibilités du Cinémascope sont magnifiquement exploitées. La lumière de The river’s edge est également extraordinaire. La vivacité des couleurs et l’épaisseur des textures des accessoires modernes (voitures, mobilier intérieur…) aussi bien que le scintillement des rayons solaires sur la rivière donnent à l’environnement une présence profondément irréelle, subtilement magique. Cette harmonie plastique est cependant régulièrement heurtée par des éclats de violence tel, au milieu d’une séquence nocturne, ce raccord brusque sur le corps ensanglanté d’un flic venant d’être écrasé.

En effet, Dwan n’est pas metteur en scène à faire de la joliesse pour esquiver le traitement du drame. Aussi panthéiste que soit son style, les passions des protagonistes sont au centre des préoccupations de cet authentique humaniste. Passion est d’ailleurs le titre d’un autre de ses chefs d’oeuvre. The river’s edge est d’abord un film d’amour avec des personnages magnifiques. Anthony Quinn est bouleversant de vérité. Lorsqu’il conduit la caravane et qu’il regarde dans le rétroviseur, les tourments intimes de son personnage sont exprimés en deux plans. Debra Paget, affriolante comme il faut, incarne parfaitement l’ambigüité féminine. Quant au personnage de Ray Milland, les auteurs ont eu l’idée de détourner la convention qui régit son caractère de méchant. Idée d’une simplicité biblique qui achève de  faire du polar un sublime poème élégiaque. The river’s edge est un des meilleurs films nés de la miraculeuse association entre Allan Dwan et le producteur Benedict Bogeaus.

Je relis ma critique et je me rends compte de la variété quasi-délirante des adjectifs que j’ai employés pour qualifier la beauté de cette série B. Elégiaque, panthéiste, humaniste…autant de termes parfois contradictoires qui devraient m’engager à revoir ma copie. Mais si le secret de ce joyau baroque et primitif (allez, deux de plus) résidait dans sa faculté à épuiser le cartésianisme de ses commentateurs?

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6 commentaires sur “The river’s edge (Allan Dwan, 1957)

  1. Je viens juste de commander celui-ci. Et puis de terminer le coffret Carlotta, je me suis même revu « Cattle queen of Montana » dont j’avais un mauvais souvenir et qui reste assez gratiné avec ses indiens d’opérette et Reagan qui a décidément bien fait de faire autre chose. Sinon, c’est quand même l’enthousiasme, même que je finis par trouver cela un peu louche. pour éviter d’épuiser mon cartésianisme (relatif) et mes superlatifs pour les lumières d’Alton, je me dis que ce n’est pourtant pas tout à fait Ford, ni Hawks.

  2. Je n’ai pas compris que ce tu voulais dire dans ton avant-dernière phrase mais j’adore Cattle queen of Montana.
    Effectivement, c’est très différent de Ford ou Hawks. La grandeur est moins évidente mais il y a une poésie vraiment singulière. Cette mise en scène archaïque, étrangère à toute modernité, au service d’une vision édénique dans laquelle Blancs, Indiens et Nature vivraient en harmonie m’enchante. Je vais me discréditer définitivement à tes yeux mais si je préfère La captive yeux clairs et La prisonnière du désert, je crois pouvoir affirmer en toute bonne foi que j’aime autant La reine de la prairie que La charge héroïque ou Rio Bravo. Comme les autres Dwan/Bogeaus que je connais, c’est un film que je peux revoir sans me lasser. Je dirais que Dwan est une sorte de chainon manquant entre Walsh et Tourneur.

    A noter sinon que ce n’est pas Alton qui a signé les lumières de River’s edge mais Harold Lipstein.

    En tout cas, je crois que River’s edge est plus susceptible de te plaire. J’attends impatiemment ton retour.

  3. Pas de discrédit entre nous, j’espère 🙂
    Ce que je voulais dire, c’est que je suis aussi très enthousiaste sur ces films mais que je me souviens que ce sont presque tous des séries B que je regardais vers 12 ans l’après-midi. Donc je me pose la question de mon enthousiasme et aussi de celui qui ressort de ce que l’on peut lire sur Dwan en ce moment. Qu’est-ce qui fait que l’on passe sur certaines naïvetés, sur le côté cinéma de genre, le premier degré et, par exemple, sur « Cattle queen of Montana », le fait que les indiens parlent un anglais d’opérette entre eux sans parler du casque du vieux chef. Bon, je n’aimais déjà pas ce film à 12 ans, la faute à Reagan. Aujourd’hui, je trouve qu’il n’est pas le seul à manquer d’épaisseur et Barbara Stanwick n’est pas aussi sensuelle ici que dans « Escape to Burma ».
    C’est peut être l’archaïsme dont tu parles, mais la lumière d’Alton, les mouvements de caméra de Dwan n’ont rien d’archaïques. Et cette façon de faire très carrée elle est aussi chez Ford et DeMille. Donc je m’interroge et j’attends avec impatience « The river’s edge ».

  4. DeMille c’est vrai, Ford je ne te suis pas…je trouve ça plus sophistiqué, plus adulte.

    Certains textes de Biette ou Lourcelles peuvent éclairer sur la joie que l’on peut ressentir à la vision de ces séries B qui ne payent pas de mine.

  5. Bonsoir, avec mon ami, on est en train de se faire une « cure » Allan Dwan avec le coffret Carlotta. Je ne connaissais que de nom, c’était une lacune dans ma culture. Quant à The River’s edge, je vais l’acheter. Je suis frappée par l’image: superbe et la réalisation qui va à toute allure. C’est du pur divertissement très agréable. Bonne soirée.

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