Edouard et Caroline (Jacques Becker, 1951)

Deux jeunes mariés se disputent avant et pendant une soirée mondaine. Avant de se réconcilier ou de divorcer?

Résumé de cette façon, Edouard et Caroline n’est guère excitant. Quelque part, c’est l’ancêtre de tous les films de jeunes auteurs racontant « les déboires d’un couple dans un appartement parisien ».  Pourtant, une chose essentielle distingue très nettement Edouard et Caroline de sa descendance post-Nouvelle Vague: la sûreté de l’expression d’un grand cinéaste, Jacques Becker, alors au faîte de son art.

Cette sûreté d’expression se manifeste d’abord à travers une écriture subtile et rigoureuse qui permet une fusion complète de l’étude de moeurs et de l’analyse des caractères. Le fameux regard d’entomologiste de Becker ne l’empêche pas de restituer les états d’âme de ses personnages dans toute leur singularité. La vérité de leurs sentiments ne fait que mieux ressortir la vacuité d’un monde bourgeois croqué avec une ironie qui rappelle celle de Proust lorsqu’il écrivait sur les Verdurin. Il n’y a pas de méchant, pas de personnages chargé pour les besoins de l’intrigue, pas de personnage qui n’ait « ses raisons ». Plus encore que chez Renoir, ancien patron de Becker, la lucidité piquante n’exclut pas la tendresse.

La réussite de l’oeuvre vient ensuite de la précision de la mise en scène. Grâce à sa maîtrise technique, le réalisateur évite deux écueils qui auraient pu se dresser sur sa route avec un tel sujet.
D’abord, la convention: le naturel des jeunes acteurs Daniel Gélin et Anne Vernon ainsi que l’attention de la caméra aux détails à l’intérieur d’une scène (voir le bref passage avec le dentifrice) lui permet d’éloigner son film de toute forme de théâtralité qui aurait altéré le réalisme essentiel de son style. En effet, c’est la finesse des observations qui fait le prix d’Edouard et Caroline. Cette vérité de la représentation d’un jeune couple, on la doit sans doute aussi à la contribution d’Annette Wademant, scénariste alors âgée de 23 ans, qui entamait ici une fructueuse collaboration avec l’auteur de Casque d’or.
Ensuite, jamais le film, en dépit de la trivialité de son intrigue, ne tombe dans l’insignifiance. C’est que rien n’est laissé au hasard par le cinéaste. Ainsi, grâce au brillant découpage, un récital mondain devient le moment plein de tension où se joue l’avenir d’un amour.

Bref: attachant, vrai, inventif et maîtrisé de bout en bout Edouard et Caroline est un excellent film, de ceux qui ont fait de Jacques Becker l’idéal représentant d’un classicisme cinématographique à la française.

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2 commentaires sur “Edouard et Caroline (Jacques Becker, 1951)

  1. […] Où l’auteur veut-il en venir? De la même façon que le risque, en filmant l’ennui, est de film faire un film ennuyeux, le risque, en filmant des personnages creux, est de faire un film creux. Ce n’est pas l’ironie bon teint dont Stillman saupoudre son film qui cache la fascination un rien béate qui est la sienne envers ces jeunes gens en tenue de soirée buvant des cocktails dans les salons les plus luxueux de New-York. Il se garde bien de toute critique sociale conséquente. Par critique sociale, je n’entends pas « discours marxiste » mais précision d’un regard vif et pénétrant tel que celui de Fitzgerald dans Tendre est la nuit ou celui de Jacques Becker dans Edouard et Caroline. […]

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