Retour (Coming home, Hal Ashby, 1978)

L’épouse d’un officier en mission au Viet-Nam trouve un poste dans un hôpital de vétérans et tombe amoureuse de l’un d’eux, paraplégique.

Authentique film de hippie attardé (le discours final!), Coming home est néanmoins un joli film. Certes Hal Ashby est un réalisateur au talent limité. En témoigne par exemple sa plate utilisation des standards du rock des années 60. Born to be wild, Sympathy for the devil ou Hey Jude ne font pas décoller une séquence mais au contraire écrasent celle-ci de leur poids énorme. Il faut une profonde symbiose entre le dynamisme d’une mise en scène et la mélodie d’un classique de la pop pour que ce dernier n’apparaisse pas plaqué sur les images. Cette symbiose, qui caractérise notamment les meilleurs films de Martin Scorsese, est généralement absente chez Hal Ashby.

Heureusement, Ashby a également exhumé certaines pépites peu connues tel la géniale Out of time des Rolling Stones qui ouvre et clot le film. Cela donne une dimension plus secrète à son esthétique, établit d’emblée une connivence avec l’amateur de rock averti. Mais ce genre de clin d’oeil, aussi agréable soit-il pour le happy few, n’a jamais contribué à la réussite d’un film.

Ce qui fait que Coming home, malgré son fort peu subtil message pacifiste, vaut largement le coup d’oeil, c’est la sensibilité avec laquelle les protagonistes sont dépeints. Ce ne sont pas les véhicules de la thèse de l’auteur, ce sont de beaux personnages de fiction. L’évolution des sentiments de chacun est particulièrement bien retranscrite. Les acteurs sont excellents et Jane Fonda est carrément sublime. Un plan sur sa chute de reins suffit à absoudre le passif Viet-Minh de la dame.

Le château des amants maudits (Beatrice Cenci, Riccardo Freda, 1956)

L’histoire de Beatrice Cenci

Revue et corrigée par Riccardo Freda, cette sordide affaire de parricide a été transformée en tragédie dans laquelle des jeunes amants sont confrontés au joug d’un père tyrannique et incestueux sans jamais se départir de leur pureté morale. Cette simplification de la grande histoire est celle du dramaturge maître de son art. Les tourtereaux évoluent dans un environnement de pourriture et de mort proche de de celui des Damnés de Visconti.

Le styliste baroque qu’est Freda est ici au plus haut de sa forme. Le Cinémascope est somptueux, les couleurs sont chaudes, la bande originale faite de standards de la musique symphonique. Le metteur en scène nous régale de plusieurs morceaux de bravoure (la course-poursuite nocturne en ouverture, la mort de Francesco, l’exécution finale…) mais la sûreté de son goût irrigue l’ensemble de Beatrice Cenci. Voir par exemple cette séquence d’embuscade nocturne au Colisée qui s’ouvre par un panoramique mettant en valeur le décor monumental avant que la caméra ne se focalise sur l’action. Il est simplement dommage que que la mauvaise post-synchronisation altère gravement la vérité des compositions des excellents acteurs que sont Gino Cervi, Micheline Presle et Claudine Dupuis (par ailleurs fort gironde).

Le vengeur (Hell’s Hinges, Charles Swickard, 1916)

Un révérend et sa soeur sont envoyés à Hell’s Hinges, ville sans foi ni loi.

Hell’s Hinges est un des films les plus réputés de la collaboration entre le producteur Thomas Ince (le pionnier qui a pour ainsi dire inventé le western) et l’acteur William S.Hart. L’amateur de western qui découvrirait ce film après les classiques de John Ford, Anthony Mann et compagnie se rendrait compte que tout ce qui fait la beauté du genre était déjà là en 1916. Notamment l’inscription de l’action dans un cadre naturel qui permet de marier la mythologie au plus pur des réalismes. Le découpage est d’une perfection toute classique.

Ancien comédien shakespearien, nettement plus sérieux que ses concurrents Tom Mix et Broncho Billy, William S.Hart incarnait des cow-boys tourmentés qui oscillaient entre le Bien et le Mal. Dans Hell’s Hinges, il est un bandit qui trouvera une amère rédemption en défendant la soeur du pasteur contre ses anciens camarades. La séquence qui le voit touché par la grâce est magnifique de simplicité, l’acteur exprimant l’évolution de son personnage en jouant avec son chapeau. De même le plan où il prend la jeune fille endeuillée dans ses bras. C’est simple, c’est pur, c’est beau.

Le jusqu’au boutisme puritain de l’intrigue est un peu lourd. Le parfum d’Apocalypse distillé par les grandioses scènes d’incendie finales anticipe Pale Rider et L’homme des hautes plaines. L’histoire racontée par Hell’s Hinges est subtile tout en restant profondément manichéenne. Ce qui n’est pas très gênant. La morale simple et dure est celle des pionniers; des pionniers de l’Amérique, des pionniers du cinéma.

Hell’s Hinges est visible dans de bonnes conditions ici. Qui plus est, le travail éditorial qui accompagne le film est excellent.

L’aigle solitaire (Drumbeat, Delmer Daves, 1954)

En 1876, la mission de Johnny McKay envoyé par le président des Etats-Unis pour pacifier les Indiens Modocs.

Ce western est donc basé sur des faits historiques et la volonté de sérieux des auteurs est indéniable. Moins angélique et plus âpre que La flèche brisée, précédent film de Delmer Daves sur un sujet similaire, L’aigle solitaire montre combien il est dur d’obtenir la paix. Le chef indien incarné par un excellent Charles Bronson est franchement méchant mais digne.  Comme dans La captive aux yeux clairs, la violence surgit brutalement, sans que le spectateur ne s’y attende. Assez bavard et démonstratif, le film impressionne cependant par sa beauté plastique. Les paysages verdoyants de Monument Valley filmés en Cinémascope sont somptueux.

Hara-Kiri (Masaki Kobayashi, 1963)

Avant de se faire hara-kiri chez un riche seigneur, un ronin (samouraï sans maître) tombé dans la misère raconte son histoire.

Pesant. L’auteur délaye pendant deux heures et demi une attaque contre les valeurs antiques. Pas de nuance, aucune rupture de ton mais une succession de péripéties mélodramatiques jouées par des acteurs grimaçants surlignant à traits épais la déchéance matérielle des samouraï et la cruauté des seigneurs défendant l’ordre féodal. La composition des cadres en Cinémascope est soignée mais académique. Les images sont austères (le récit avance plus à travers des dialogues de gens à genoux filmés en champ-contrechamp qu’à travers l’action) mais le style est dénué de toute rigueur: le découpage est à l’opposé de l’épure qui caractérise un Mizoguchi. Je songe notamment à cette fin qui n’en finit pas, sombrant allègrement dans la surenchère sanglante et mettant sérieusement à mal le sérieux d’une entreprise qui se prend pourtant terriblement au sérieux. Bref: si Yves Boisset avait un cousin japonais, il s’appellerait Masaki Kobayashi.

Les chaînes du sang (Bloodbrothers, Robert Mulligan, 1978)

Un jeune homme issu d’une famille italo-américaine hésite entre une carrière toute tracée par son père dans le bâtiment et son envie de s’occuper d’enfants.

Bloodbroothers est un joli film racontant la lutte d’un individu contre l’emprise de son milieu. Cette emprise est aussi bien extérieure qu’intérieure. Il faut qu’il trouve sa propre voie et assume un choix.

Le film est très écrit, trop parfois (je songe au drame du personnage de Tony Lo Bianco) mais ne manque pas de vie. Le focus se fait sur la confrontation entre le fils et son père mais le récit est polyphonique et chaque personnage secondaire existe amplement. Entre bars, boîtes de nuit et chantiers de construction, l’évocation du Little Italy des années 70 ne manque pas de pittoresque. La bande originale d’Elmer Bernstein, funky à la limite de la parodie, est pour beaucoup dans la réussite de cette atmosphère urbaine.

Par ailleurs, Mulligan conduit son récit en se ménageant des digressions qui donnent de l’épaisseur aux personnages. Par exemple, à la fin d’une scène familiale importante où l’avenir du cadet est discuté, le père se réconcilie avec son épouse en lui chantant Maria. Grain de folie, étincelle de vie qui insuffle une vérité émotionnelle à la mécanique narrative.

Bloodbroothers est d’autant plus réussi que les acteurs sont tous excellents. Que ce soit Tony Lo Bianco et Paul Sorvino dans le rôle des vieux briscards italiens ou Richard Gere qui joue le jeune héros, tous sont finement dirigés. Richard Gere est un acteur inégal mais il est vraiment à son aise dans ce rôle éminemment springsteenien qui pourrait bien être le meilleur de sa carrière. Son mélange de charme et de fadeur sert idéalement son personnage timide.

Smith le taciturne (Whispering Smith, Leslie Fenton, 1948)

Un détective engagé par la compagnie des chemins de fer est partagé entre son sens du devoir et son amitié avec un fermier qu’il soupçonne de cacher les pilleurs de train.

Le scénario présente des personnages intéressants car leurs motivations sont multiples. Il est simplement dommage que le héros, joué par Alan Ladd, soit pur et parfait au delà de toute vraisemblance; cela donne au film un côté niais dont il se serait bien passé (Whispering Smith n’est pas Shane).  De plus, la matière dramatique est intéressante mais le développement narratif est somme toute basique. Il n’y a pas de point de vue donc il n’y a pas de mystère. Un exemple: le fait de voir Robert Preston participer à un braquage enlève de l’intérêt à la scène suivante qui confronte Smith à l’épouse du fermier, tous deux ignorant où est parti Preston et s’interrogeant sur son comportement. Le spectateur, lui, sait déja et s’ennuie. La mise en scène est purement fonctionnelle. Whispering Smith reste tout de même un bon film, représentatif de la santé d’un art d’usine au sommet plus que du style d’un auteur.

Taking off (Milos Forman, 1971)

Autour de 1970, des parents dont les enfants fuient le foyer pour rejoindre des musiciens se réunissent pour faire face au problème.

Premier film américain de Milos Forman, Taking off a beaucoup vieilli car il a pour sujet un fait de société circonscrit aux deux ou trois années ayant suivi 1968: les fugues massives d’ados hippies aux Etats-Unis. Milos Forman et son scénariste Jean-Claude Carrière, deux auteurs européens qui découvraient alors les Etats-Unis, ont visiblement plus chercher à capter un instant qui les intriguait qu’à oeuvrer pour la postérité. Le récit est très faible. Des séquences de fumette succèdent à des séquences d’auditions musicales sans souci de rythme ou de progression dramatique. De par la longueur de ses séquences, de par son montage éclaté, Taking off s’apparente plus aux films tchèques de Forman qu’à ses films américains ultérieurs. Le tout a beau être nimbé d’une certaine ironie, seule une poignée de belles séquences représentant les rapports entre parents et les adolescents reste intéressante par delà les années.