Columbo: Meurtre aux deux visages (It’s All In the Game, Vincent McEveety, 1993)

Commençons par une mise au point d’ordre sémantique. Les fictions télévisuelles américaines sur lesquelles il est aujourd’hui de bon ton de s’extasier, tout ce que les blasés professionnels vous vendent comme le « dernier bastion de la créativité à Hollywood », ce ne sont généralement pas des séries. Mad men, Twin peaks, Lost ne sont pas des séries. Ce sont des feuilletons. En effet, chaque épisode n’y est pas indépendant des autres mais constitue une partie de l’agrégat narratif potentiellement infini (ça ne se conclura que lorsque l’audimat ne sera plus au rendez-vous) formé par l’ensemble des épisodes.

Les ficelles pour capter l’attention du spectateur (le fameux temps de cerveau disponible) sont les mêmes que celles de ces programmes produits par les annonceurs publicitaires pour vendre leur lessive aux ménagères de moins de 50 ans que l’on appelait « soap operas ». Desperate housewives n’est jamais qu’une sorte de Feux de l’amour avec ce qu’il faut de références culturelles, de pseudo-subversion, de second degré et surtout de pognon (produire 24 épisodes par an plutôt que 250 permet de mieux soigner l’écriture et la mise en scène) pour séduire le spectateur se prétendant « exigeant ». Un soap opera pour classes supérieures. Aussi éclairé soit-il, n’importe quel amateur vous a déjà dit que s’il s’était enfilé une saison complète en un week-end, c’était que la « série » dont il vous parlait était vraiment géniale. L’addiction -donc l’aliénation- comme critère d’appréciation ultime. Voilà ce qui caractérise le feuilleton.

La série, au contraire, reconduit un concept d’épisode en épisode. Elle fonctionne sur l’art de la variation. Ses auteurs visent d’abord la concision puisque chaque histoire doit être racontée en une heure et demi. En cela, elle est plus proche du cinéma de genre hollywoodien que le feuilleton (qui lui descend directement des productions de série Z qu’étaient les serials). Columbo est une série. Défendre comme je vais le faire Columbo: Meurtre aux deux visages, c’est d’abord parler des qualités générales de la série puis des qualités spécifiques de l’épisode.

Vous connaissez tous Columbo. Un meurtre est commis dans la première partie de l’épisode. L’heure qui suit est un face-à-face entre le lieutenant Columbo et l’assassin. Puisque le spectateur a assisté à la scène de crime, l’enjeu de l’intrigue n’est pas « qui? » mais « comment? ». Comment le lieutenant va t-il confondre l’assassin alors que le crime semblait parfait? Quel est le grain de sable oublié qui va gripper la mécanique si bien huilée? C’est une affaire d’analyse, de déductions logiques et d’attention (attention à l’environnement, attention au discours de l’autre). Bref c’est une affaire d’intelligence. Et l’intelligence à la télé, c’est suffisamment rare pour être signalé. Le plaisir ressenti devant un épisode de Columbo est d’abord une jubilation devant la joute intellectuelle que se livrent le lieutenant et le coupable. Et plus ce dernier est brillant, plus l’affrontement est de haute-volée, plus l’épisode est réussi.

Ensuite, il y a évidemment Columbo lui-même. Un des plus beaux personnages créés par la télévision. L’idée d’avoir fait du fin limier un immigré rital ringard est en soi une bonne idée. Le fait que les méchants soient souvent richissimes donne aux affrontements un parfum de lutte des classes aussi réjouissant que subtil. Une poignée de signes distinctifs (le chien, la vieille 403, l’imper usé, la gueule d’endormi) suffit à caractériser le lieutenant. On aurait vite fait de le réduire à une caricature. Pourtant, l’immense acteur qu’est Peter Falk (son jeu sur les sourcils, les sourires, la voix…mériterait une étude actorale) a fait de son personnage un pur concentré d’humanité digne du petit théâtre de John Ford.
Entre deux joutes oratoires avec l’assassin, les discussions avec son pote barman apportent une chaleur bienvenue. Ce qui est génial dans Columbo, c’est que l’intelligence de l’intrigue va de pair avec la tendresse humaniste. Pour parler en cinéphile, les créateurs de la série ont réussi l’improbable mariage entre Mankiewicz et Ford.

Meurtre aux deux visages tient une place à part dans la série. Aux habituels rapports de domination s’adjoignent des rapports de séduction. La meurtrière prénommée Lauren tente de charmer l’inspecteur pour le détourner de son affaire. Celui-ci feint de marcher. Jusqu’ici, rien que de très normal. Là où ça devient remarquable c’est lorsque ce jeu de séduction n’est plus purement utilitaire, c’est lorsque les personnages vacillent. C’est lorsque la « feinte » de Columbo n’a plus rien d’évident, c’est lorsque Lauren commence à s’attacher au brave lieutenant. C’est lorsque, à la façon des plus belles comédies américaines de l’âge d’or, le trouble des sentiments vient perturber et enrichir la mécanique habituelle.
L’épisode se voit alors doté d’une belle ambigüité. Le doute quant aux sentiments de Columbo est permis au spectateur alors que le scénariste a évidemment respecté les contraintes habituelles de la série (qui exigent que le lieutenant soit fidèle à sa femme invisible et que l’assassin soit arrêté à la fin de l’épisode). C’est très fort.

Peter Falk, qui avait lui-même écrit cet épisode, attendait depuis des années de trouver la meilleure actrice possible pour lancer le tournage. Et de fait, il embaucha rien moins que Faye Dunaway. En 1993, elle a 52 ans, elle a le visage affreusement « botoxé », L’affaire Thomas Crown et Bonnie & Clyde semblent appartenir à un autre temps. Et pourtant, son personnage est hyper-séduisant! Si ça, ce n’est pas une preuve éclatante du talent de la comédienne! Tour à tour manipulatrice, joueuse, séduite, blessée, elle incarne ici un des plus beaux rôles de sa carrière.

L’alchimie entre Columbo et Lauren est également rendue palpable par une foultitude de détails. Je pense au moment où le lieutenant reboutonne son manteau avant d’aller parler pour la première fois à Lauren. Je pense à tous ces objets autour desquels s’articule la narration. Tasse de café, cravate, bouquet de roses. Leur circulation entre les acteurs rend prégnante l’évolution des sentiments. Ces trucs de mise en scène sont plus parlants que bien des dialogues. Les deux personnages forment un des couples les plus attachants que l’on ait vu sur un écran dans les années 90.

Bref, Columbo: Meurtre aux deux visages est une merveille. La modestie de sa facture ne cache pas une noblesse de coeur qui est le meilleur antidote au cynisme vide de bien des feuilletons contemporains.

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6 commentaires sur “Columbo: Meurtre aux deux visages (It’s All In the Game, Vincent McEveety, 1993)

  1. Bravo et merci pour ce billet « décalé » (mais très intéressant !) par rapport à vos autres critiques…bonne continuation pour cet excellent blog.

  2. Effectivement un de mes Columbo préférés (et celui où un aveugle permet de coincer le coupable avec cette idée quasi-langienne que c’est justement parce qu’il n’a pu voir le meurtre qu’il pourra trouver l’assassin.)
    Pour le reste, quelques bémols.
    Ta séparation entre série et feuilleton me semble un peu tranché. Disons que depuis Steven Boccho (l’équivalent littéraire pourrait être Mc Bain) les deux sont extrêmement liés : un arc narratif qui se poursuit d’épisodes en épisodes et une plus ou moins grande autonomie de chaque épisode. Certaines séries privilégiant plus un axe que l’autre.
    D’autres part, le genre est très disparate amis force est de constater que Les Sopranos ou Mad men sont parmi les plus belles choses qui ont été produites ces dernières années et que la meilleur comédie américaine que j’ai vue ces derniers temps est justement une série : Eastbound and Down.
    Pour le reste, on peut aussi interpréter ce phénomène comme une sorte de reprise en main par le scénariste (qui est aussi producteur), le réalisateur n’étant plus qu’un technicien plus ou moins doué. S’agit-il d’une régression (politique des auteurs gna gna), je dois avouer que je n’en sais rien.

    • Bonjour P/Z, vous évoquez un épisode de Columbo où un aveugle permet de coincer le coupable, j’aimerais savoir quel est le nom de cet épisode que je cherche depuis longtemps!

      Merci d’avance.

  3. salut P/Z,
    Pour moi, la distinction est nette car la définition que j’ai donnée me paraît claire.
    Après, c’est vrai que certains feuilletons sont moins feuilletonnesques que d’autres. C’est vrai que les auteurs d’un truc comme Mad men dédaignent les basiques cliffanghers. Du coup, un indice de la qualité du feuilleton pourrait être son degré d’éloignement des codes du feuilleton. C’est clair que de ce point de vue là, Mad men n’est pas aussi putassier que d’autres.

    En fait, ce qui me dérange avec le feuilleton, c’est le côté potentiellement infini du truc. Quand c’est simplement un moyen de raconter une histoire qui nécessite plus de temps qu’un long-métrage, je dis ok. Je tiens La maison des bois pour une des plus belles « oeuvres audiovisiuelles » (terme hideux mais je n’en vois pas d’autre regroupant télé et cinéma) qu’il m’ait été donné de voir. Et c’est un feuilleton (mais pas un soap opera). Mais dont la durée a été arrêtée dès la conception.
    Mais la durée illimitée des feuilletons américains (où même les saisons ne sont pas indépendantes les unes des autres) conduit fatalement les auteurs à la répétition (flagrant avec la saison 3 de Mad Men) ou aux aberrations (la dégringolade de Desperate housewives, de saison en saison). On peut aussi le voir d’un point de vue mathématique. La durée de l’ensemble qui tend vers l’infini fait que la pertinence de chaque épisode tend vers 0. C’est assez flippant quand on pense au temps que passe un amateur de fictions télé devant son écran.

    Quant à l’auteur qui ne se confond que rarement avec le metteur en scène, je m’en fous. J’ai passé le stade où, pour aimer un film, il fallait que je me pâme devant le génie du Cinéaste avec un grand C.
    Ce que je constate cependant, c’est qu’il y a une vision du monde derrière Columbo. Qu’elle soit celle de Vincent McEveety ou celle de Peter Falk ou même qu’elle ne soit imputable à aucune individualité en particulier m’importe peu. Mais derrière la mécanique il y a du contenu, il y du software comme dirait Skorecki. Il y a une façon de voir les gens. J’irais même jusqu’à dire une vision utopique de la société américaine. Un bon Columbo, ça me réchauffe le coeur comme un bon Capra (enfin presque, je n’ai pas encore vu d’épisode aussi bouleversant que La vie est belle).
    Ce supplément d’âme fait cruellement défaut aux constructions virtuoses mais terriblement vaines des scénaristes de feuilletons. Derrière la reconstitution ripolinée et les multiples références culturelles de Mad men, rien d’autre ne ressort qu’une espèce de dialectique répétitive et un brin artificielle entre la nostalgie et le dévoiement capitaliste.

  4. Il suffit de voir quelques épisodes de « Treme » (un feuilleton comme tu le dis) pour voir que tu as une vision extrêmement réduite du phénomène
    Chaque épisode pourrait déjà par lui-même être considéré comme un très bon film…
    Ta vision est également faussée puisque j’imagine aisément que les séries que tu dénigres, tu n’en as forcément vu que des miettes.

    Tu te bases sur quelques phénomènes particuliers comme Lost Desperate Housewives, 24 heures chrono ou quelques autres qui jouent sur leur aspect feuilletonnant infini en les prenant comme le modèle absolu télévisuel alors qu’il y a des dizaines de séries intéressantes qui ne jouent absolument pas sur ce ressort.

    Je crois que tu te fourvoies aussi largement quand tu dis que le fait que les séries durent une grand nombre de saisons fait que l’unité épisode a alors zéro pertinence.
    ça montre vraiment que tu ne comprends pas à quel point un film et une série n’ont rien à voir alors que tu continues à chercher à les mesurer sur les mêmes critères.

    Ce que tu ne vois pas aussi c’est qu’il y a justement une certaine beauté dans le fait que par leur « fabrication », pas mal de choses peuvent finir par échapper au canevas ou aux intentions initiales et ce, en bien ou en mal.
    Ton idée d’un objet maîtrisé et pensé de bout en bout, c’est l’exact négation de la production télévisuelle d’aujourd’hui.
    Le jour où je te verrais ici t’extasier ici sur la production cinématographgique actuelle (et notamment américaine), peut-être que ta diatribe trouvera alors un sens.

  5.  » Il y a une façon de voir les gens. J’irais même jusqu’à dire une vision utopique de la société américaine. Un bon Columbo, ça me réchauffe le coeur comme un bon Capra ». Parfaitement d’accord ! Columbo s’adresse à ses interlocuteurs de la même manière. Avec la même révérence. Qu’il s’agisse d’une standardiste, d’un groom ou d’un magnat de la finance. Cela m’a frappé dans Negative Reaction (Saison 4, épisode 2). La douceur, la politesse avec lesquelles il interroge un SDF dans un foyer d’accueil est aux antipodes des méthodes brutales utilisées ailleurs. En cela aussi, c’est un vrai démocrate américain.

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