Tucker (Francis Ford Coppola, 1988)

A la fin des années 40, un brillant inventeur essaye de concurrencer les firmes automobiles de Detroit.

Le récit unidirectionnel et sans nuance ne fait qu’asséner la lutte du génie isolé contre les trusts établis. La mise en scène ultra-calculée, ultra-consciente de ses effets, décalque et hypertrophie plusieurs signes apparents du cinéma classique hollywoodien; le directeur de la photographie allant jusqu’à imiter le Technicolor. Le parti-pris est épatant cinq minutes mais phagocyte le sujet et s’avère finalement parfaitement vain. C’est du cinéma Disneyland qui tourbillonne mais qui ne vit pas.

Frank Capra a souvent été cité comme référence de Tucker. C’est oublier qu’avant d’être des tracts pour l’idéal américain, les grands films de Capra relatent des itinéraires moraux et émotionnels. Que l’euphorie y naît non pas de couleurs pétantes et de mouvements de caméra ostentatoires mais de la mise en scène de prises de consciences donc d’un facteur humain. En tant que tels, ils sont autrement plus surprenants, autrement plus intéressants et autrement plus riches de sens que le film de Coppola, succession d’effets de style dénuée de style.

Le grand critique Jean-Claude Biette avait trouvé un terme pour les virtuosités post-modernes préférant singer les films du passé plutôt que regarder le monde: « cinéma filmé ». Tucker, je dirais que c’est du cinéma filmé.

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12 commentaires sur “Tucker (Francis Ford Coppola, 1988)

  1. Man, you really should read the article Jean-Claude Guiguet (a great friend of Biette, btw) wrote about Tucker – it has MANY points of contact with what you just wrote; somethings are almost verbatim.

    I’d recommend you also buy Lueur secrète, which is a wonderful compilation of Guiguet’s critical writing, plus watch his films! (you should go after Le mirage and Faubourg St Martin, which are really trully wonderful and I think you’ll love, but try and catch Les passagers also).

  2. It’s been printed with the other articles on Lueur secrète, which was published by Aléas (I think you can deal directly with the publishing house through the internet; I bought my copy directly from them). It’s really great film criticism – some of the best stuff ever written on Visconti, Grémillon and Mankiewicz.

  3. Tiens, je pensais que l’expression de « cinéma filmé » venait de Daney à propos du cinéma de Pollack. Je serais intéressé de savoir à propos de quel film il a commencé à en parler et dans quel article. A +
    (et de Guiguet, il faut aussi voir les films ;))

  4. C’est Biette qui a commencé à en parler, à propos du cinéma de Wenders.
    Le recueil « Poétique des auteurs » qui reprend les articles de Biette publiés dans les Cahiers dans les années 70/80 est un must.

  5. Je suis quelque peu réservé sur ton dernier paragraphe. Disons que j’appliquerais plutôt la formule à « Cotton club » ou au premier volet du « Parrain » (ou à Leone si on parle de post modernisme). Dans le cas de « Tucker » (jamais revu de puis sa sortie) comme « Peggy Sue… » ou « Garden of stones », il me semble que la dimension d’imitation, les références parfois appuyée à un cinéma classique, ne suffisent pas à rendre compte de ces films. Coppola « regarde le monde » parce que c’est le sien et que cette forme qu’il utilise est justement adaptée à ce monde, fond et forme de concert. C’est le monde de l’Amérique moderne raconté par un homme qui y a vécu et grandit, qui bien au delà du cinéma décrit un état d’esprit. Le projet même de la voiture Tucker est clinquant par lui même. C’est déjà une voiture de cinéma.
    La référence qui me viendrait pour ce film c’est plutôt « Le rebelle » de Vidor, cette exhalation du créateur obstiné seul contre tous, cette mise en scène un peu grandiloquente. J’avais eu une discussion à propos de « Pulp fiction » de Tarantino, et là aussi il mes semblait que sous l’avalanche de citations, sous le cinéma (qu’on l’aime ou pas), il y a un portrait juste du monde, parce que le monde est lui même contaminé par le cinéma. L’interaction est certainement plus forte que du temps de Capra.

  6. Peggy Sue et Jardins de pierre sont des films mille fois plus vivants et mille fois moins passéistes que Tucker à mon avis, bien que, ayant revu le second il y a peu, je le trouve un peu trop appliqué en terme de mise en scène.
    Outre le très mauvais Cotton Club, s’il y a un film de Coppola que je rapprocherais de Tucker, ce serait plutot Coup de coeur, film que j’aime d’ailleurs beaucoup parce que le projet esthétique me semble beaucoup plus fort, beaucoup plus original.

    Le rapprochement que tu fais avec Le rebelle est intéressant mais n’est pas à l’avantage du film de Coppola…Dans le film de Vidor, il y a un point de vue, une vision du monde, une morale (aussi douteuse soit-elle) exprimée à travers les images. D’où un film mille fois plus puissant que le fort superficiel Tucker qui se contente d’agiter façon grand 8 des pantins télécommandés de bout en bout par les clichés narratifs les plus éculés.
    Après, que le film soit clinquant parce que la voiture filmée est clinquante franchement…ça m’est aussi égal que de savoir qui de la poule ou de l’oeuf est arrivé en premier. Je trouve ça complètement factice et parfaitement ennuyeux. C’est tout.

  7. J’avais bien compris que ce film t’a quelque peu pompé 🙂
    Je me suis mal exprimé sur la voiture, je ne la lie pas à l’esthétique du film, mais à la « vision du monde », au point de vue de Coppola, et la construction de l’engin à sa morale (quoique l’on puisse en penser par ailleurs). Pour moi cette vision existe au-delà d’un exercice (plus ou moins) habile de cinéaste-cinéphile passéiste et je fais moins d’écart que toi entre Cooper avec son marteau piqueur et Bridges devant sa chaîne de montage.
    Tu parlais de Disneyland, mais c’est aussi une vision du monde (que l’on peut déplorer mais très concrète).
    Ensuite, par rapport à cette idée de « cinéma filmé », c’est que l’on ne peut faire abstraction du fait, pour tous les « post-modernes », leur vision du monde est celle d’un monde lui-même influencé par le cinéma. Et aujourd’hui par de nouvelles choses. Je pense donc que l’on peut avoir une vision du monde en faisant du cinéma filmé.
    Sinon, d’accord avec toi sur « Coup de coeur », mais je me suis plus amusé à « Cotton club ». (Encore un qu’il me faudrait revoir)

  8. attention, je ne confonds pas post-moderne et « cinéma filmé ». Le post-modernisme, en soi ce n’est ni bien ni mal, c’est un mouvement comme un autre qui a d’ailleurs pu généré quelques cinéastes intéressants (Sergio Leone en premier lieu).
    « cinéma filmé », c’est quelque chose de plus spécifique, de plus subjectif, de plus orienté, un concept propre à Biette et ses potes (Skorecki…), plutôt péjoratif et qui, je trouve, s’applique bien à Tucker.
    Le post-modernisme ne tourne pas (pas toujours) à vide, ne fonctionne pas uniquement sur son esbrouffe, sur son coté tape-à-l’oeil. Par exemple, chez Leone, l’emphase formelle crée la nostalgie d’une ère mythique.

  9. Je suis assez d’accord sur la nuance entre « postmodernisme » (que j’adore chez Léone ou De Palma et Argento) et « cinéma filmé » qui est d’ailleurs souvent assez « pauvre » formellement et qui joue la carte du « néo-classicisme ». Daney en parlait à propos de « Out of africa » ou « Havanna » de Pollack…

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