Ma femme, sois comme une rose! (Mikio Naruse, 1935)

Une employée de bureau qui vit avec sa mère poétesse envisage de se marier mais elle aimerait d’abord ramener au foyer son père parti vivre avec une geisha…

Ma femme, sois comme une rose! est un film aussi beau que son titre (encore que le rapport entre les deux m’échappe). Cela commence comme un mélo classique à base de famille délaissée et de dualité entre l’épouse et la geisha avant que le film ne bifurque vers quelque chose de plus inattendu où l’opposition schématique qui s’annonçait est déjouée au profit d’un beau récit initiatique dans lequel une jeune fille apprend la complexité du monde. Cette complexité va à l’encontre de ses sentiments et ce qui est beau chez Naruse, c’est que l’auteur ne nie pas ces sentiments. En d’autres termes, ce n’est pas la prise de conscience des justifications de son père qui va empêcher sa fille de tenter de le ramener à la maison.

Les personnages ont plusieurs facettes, parfois des contradictions. D’où une impression de justesse extraordinaire dans la peinture de leurs caractères. Ce sont vraiment les protagonistes qui font l’intrigue et non l’inverse. Chacun a ses raisons, sa beauté. Ce qui n’empêche pas Ma femme, sois comme une rose! d’être un film rigoureusement construit avec un début, une fin et un développement (qui brille par sa concision, le métrage ne dure guère plus d’une heure).

Le film n’est jamais pesant, il ne manque pas d’humour. Le fameux ton de Naruse, tout en demi-teinte, est déjà présent. Ma femme, sois comme une rose! est d’abord une jolie comédie « douce-amère ». Le découpage est parfait. Souvent, une séquence de conversation entre plusieurs personnages est filmée en divers plans d’ensemble et à la fin, le cinéaste opère un bref focus sur un personnage, un personnage qui généralement a été plutôt discret mais s’avère le plus affecté par ce qui vient de se dire ou décider durant la scène. Pudeur, justesse, délicatesse. Du Naruse pur jus.

Infidèlement vôtre (Preston Sturges, 1948)

Suite au malencontreux rapport d’un détective, un brillant chef d’orchestre fou amoureux soupçonne sa femme d’infidélité.

Cette comédie de Preston Sturges est basée sur une pseudo-originalité: durant son concert, le chef d’orchestre imagine trois scénarios pour faire face à l’infidélité supposée de sa femme. Le cinéaste représente ces trois scénarios. Successivement. Cette construction est nulle puisque le spectateur sait que c’est du virtuel et que pendant tout ce temps (les deux tiers du métrage), le récit n’avance donc pas. Ses rêveries ne font même pas évoluer les sentiments ou le caractère du héros, elles ne sont que prétextes à gags poussifs à base de meurtres et de suicides (actions vidées de leur potentiel dramatique puisqu’on sait que ce n’est que du fantasme). Sous-tendue par une vision du monde proche du nihilisme, l’inspiration de Sturges est souvent très sinistre, ce qui rend ses films beaucoup moins plaisants que ceux de ses collègues Hawks ou McCarey.
C’est d’autant plus dommage que l’exposition était brillante montrant avec beaucoup d’humour comment la jalousie, indissociable de l’amour, peut empoisonner les esprits les plus raffinés. Mais les sentiments n’intéressent pas Preston Sturges…

L’honneur d’un capitaine (Pierre Schoendoerffer, 1982)

La veuve d’un capitaine français tué en Algérie attaque en justice un homme qui a affirmé durant un débat télévisé que son mari avait été un tortionnaire.

L’honneur d’un capitaine est un pur film à thèse dans lequel les personnages n’ont pour ainsi dire aucune existence individuelle. Il s’agit donc de s’interroger sur la qualité de la démonstration de Schoenderffer qui veut ici redorer le blason de l’armée française, nous montrer que des civils bardés de bonnes intentions morales ne sauraient juger des soldats en guerre. Noble tâche entreprise à une époque (années 80) qui était déjà gangrénée par la niaiserie droit-de-l’hommiste. Malheureusement, l’auteur manque de finesse et de rigueur intellectuelle. A l’exception d’une salutaire nuance finale, son parti-pris est trop souvent visible pour que la reconstitution du parcours de son héros (invariablement parfait) par l’accusation et la défense soit réellement intéressante. On est très loin de la « justice dramatique » d’un Otto Preminger dans ses films à procès. L’avocat de la défense joué par l’excellent Charles Denner est une caricaturale tête à claques gauchiste qui mélange tout. Impossible de le prendre au sérieux.

On mentionnera également la musique pompière qui accompagne les images de batailles (Misere…) ainsi que le bâclage de l’exposition où une épouse découvre subitement le passé de son mari vingt ans après la mort de celui-ci et s’ébahit devant des images de l’Indochine en s’exclamant texto « ha, la guerre c’est ça! » pour finalement conclure que le talentueux réalisateur de La 317ème section aurait gagné à déchausser ses lourds sabots avant de s’embarquer: cela lui aurait évité de couler son film.

Nightfall (Jacques Tourneur, 1957)

Un brave homme est traqué par des truands qui l’accusent d’avoir volé leur magot.

Quoique se terminant dans la neige, Nightfall est un film noir tout ce qu’il y a de plus conventionnel. L’essentiel du mystère repose sur le passé du héros qui nous est progressivement révélé au cours d’un flashback morcelé. Lorsque ce procédé narratif est employé d’une façon aussi routinière (malgré des similitudes, Nightfall n’a rien à voir avec la magique Griffe du passé), son caractère profondément artificiel et même sa malhonnêteté sont évidents.
Je suis en effet d’accord avec Claude Sautet qui estime qu’un cinéaste doit fournir le plus rapidement possible les données d’une situation et qui ne croit qu’au suspense des évènements (cf Présence du cinéma n°12).  Ce genre de truc brise la continuité naturelle du récit pour instaurer un mystère purement factice basé sur de la bête rétention d’informations.

Heureusement, Aldo Ray et la jeune Anne Bancroft campent très bien leurs personnages archétypaux et la mise en images transcende l’intrigue de seconde zone. D’une part, le découpage est parfait. Il n’y a pas un plan en trop pouvant faire retomber l’attention. D’autre part, la lumière est superbe. Les plans urbains très sombres sont typiques des plus beaux films noirs tandis que l’éclatante blancheur des étendues enneigées du Midwest met Fargo à l’amende avec trente ans d’avance.

Sans être un chef d’œuvre, Nightfall est un bon film ne manquant pas de qualités propres à régaler les amateurs du genre.