Le rôdeur (Joseph Losey, 1951)

Au cours de ses rondes de nuit dans une banlieue cossue, un policier s’amourache d’une femme mariée enquiquinée par un mystérieux rôdeur.

Produit par l’indépendant Sam Spiegel, écrit par Dalton Trumbo (avec Hugo Butler) et réalisé par Joseph Losey, deux futures victimes du maccarthysme, Le rôdeur est un des grands chefs d’oeuvre du cinéma de gauche américain. Les auteurs attaquent aussi bien les valeurs de l’Oncle Sam que la société américaine. En montrant des individualistes dévoyés, un foyer sans amour, un policier pourri protégé par le système et en se moquant de l’illusion sécuritaire des bourgeois en banlieue résidentielle, ils signent un des films les plus corrosifs envers l’american way of life qui aient jamais été.

Ce ne sont certes pas les seuls à avoir émis un tel propos mais ils l’ont développé avec une finesse exceptionnelle qui insuffle une impression d’évidente vérité à leur oeuvre. Ce sont les trajectoires des personnages qui priment. Les charges politiques ne plombent jamais le film mais apparaissent naturellement au fur et à mesure du récit implacable de la descente aux enfers progressive d’un homme médiocre qui se fout parfaitement des entraves morales à ses envies.

Ce flic criminel n’est pas univoque. Guidé par un amour sincère autant que par l’appât du gain, il est foncièrement ambigu. Il est humain. A la différence d’un Lang duquel Losey est assez proche, le cinéaste américain ne surplombe pas ses personnages, il n’est pas le juge impartial d’une humanité irrémédiablement coupable. En témoigne le jeu de Van Heflin, acteur sympathique et bonhomme en plus d’être excellent, bien moins sec que celui du minéral Dana Andrews. Même si le héros du Rôdeur se trompe, il se trompe avec une bonne foi, une foi dans sa future famille, qui quelque part le rachète; alors que les personnages de Lang sont essentiellement cyniques.

L’excellente mise en scène va au cœur de chaque situation. Les éclairages savants mais non tarabiscotés d’Arthur Miller -chef opérateur de John Ford- dramatisent intelligemment les nombreuses scènes en huis-clos. Des gestes inattendus donnent vie aux personnages. Lors de la séquence de mariage, quelques plans suffisent à Losey pour évoquer la communauté provinciale. Sa subtilité est alors plus grande que celle de Fritz Lang, son ironie plus discrète que celle de l’auteur du célèbre raccord sur les poules dans Fury. De fabuleuses trouvailles tel que le disque enregistré par le macchabée amplifient le drame intime des personnages. Enfin, la force de l’ouverture rentre-dedans n’a d’égale que le tragique dérisoire de la fin. Bref, Le rôdeur est bel et bien un des meilleurs films noirs jamais tournés, sorte de chaînon manquant entre Désirs humains et L’enfer est à lui.

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