Pattes blanches (Jean Grémillon, 1949)

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Dans un village breton, une femme amenée de la ville par le patron de l’auberge est manipulée par le fils naturel du châtelain qui entend ainsi se venger de son demi-frère.

Autant l’affirmer d’emblée, Pattes blanches est un chef d’œuvre du cinéma français. D’abord, le script élaboré par Jean Anouilh est parfait. Les relations de cinq personnages principaux à la psychologie et aux origines sociales variées sont patiemment suivies et leurs destinées sont subtilement entrelacées jusqu’à une inévitable tragédie. Il n’y a pas vraiment de gentil ou de méchant; chacun a ses raisons et même un personnage de garce, comme en regorgeait le cinéma français d’alors, connaît son instant de grandeur, touchée qu’elle est par une sorte d’attendrissement nuptial. On pardonnera aisément la langue parfois un peu trop soignée de ses dialogues au responsable d’un échafaudage dramatique aussi fin et implacable. Ensuite et surtout, le style de Jean Grémillon entre réalisme folklorique et romantisme vénéneux donne à cette histoire romanesque un cachet absolument unique.

Loin de se limiter à un découpage plan-plan comme l’aurait fait un artisan de la qualité française, Grémillon pense chacune de ses scènes de façon à lui insuffler un maximum de naturel et/ou de lyrisme. Ainsi de ces nombreuses séquences débutant par un travelling latéral qui, avant de se focaliser sur l’action dramatique, présente le contexte géographique et social de celle-ci. La Bretagne n’a donc jamais été aussi bien filmée qu’ici et ce quoique Pattes blanches soit dénué de toute fioriture décorative ou pittoresque. Plus qu’aucun autre réalisateur français des années 40 (si ce n’est Jacques Becker et Roger Leenhardt), Grémillon mérite d’être appelé « metteur en scène » car son travail met en évidence l’influence du milieu sur le drame comme personne ne le faisait alors. Voir encore ce plan-séquence extraordinaire qui interrompt le mariage pour montrer le demi-frère suivre le cortège nuptial depuis la falaise.

D’abord solidement réaliste, l’oeuvre flirte régulièrement avec le fantastique gothique sans jamais s’y abandonner car toujours conduite par la ferme rigueur du cinéaste normand. Plusieurs passages sont d’une poésie extraordinaire. Une servante bossue s’admirant seule dans sa chambre entrain de porter la robe somptueuse que lui a offerte un seigneur, une jeune mariée jetée d’une falaise la nuit de ses noces, une vieille femme en emmenant une plus jeune cueillir des herbes dans l’arrière-pays pour servir les sombres desseins de son fils…Tous passages au service du récit et admirablement servis par la sombre photographie de Philippe Agostini et une utilisation lyrique et insolite de la musique (signée Elsa Barraine).

Les acteurs sont tous excellents mais deux jeunes quasi-débutants se distinguent particulièrement. D’abord, il y a Michel Bouquet dans son premier rôle important au cinéma composant admirablement un personnage de demi-fou qui aurait pu si vite verser dans la caricature. Ensuite, il y a Arlette Thomas en amoureuse humble et transie. Elle est adorable. Son regard profond et sa voix si douce donnent toute sa dimension à une fin sublime dont la sècheresse ne fait qu’accentuer le lyrisme, lyrisme déchirant, lyrisme révélant le sens profond de ce qui s’avère un magnifique poème d’amour fou.

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15 commentaires sur “Pattes blanches (Jean Grémillon, 1949)

  1. Bonjour, cela fait longtemps que je souhaitais laisser un commentaire sur votre blog, l’un des plus stimulants pour enrichir sa cinéphilie, loin des chapelles et d’une certaine tendance très contemporaine…
    J’aimerais donc dire tout le bien de votre travail qui permet d’élargir l’horizon en découvrant des films très peu connus ou commentés (« Déménagement » de Shinji Somai ou certains films de Hiroshi Shimizu ou le méconnu « Une femme dont on parle » de Mizoguchi que j’aimerais pouvoir découvrir un jour!) ou permettant de (re)découvrir des films trop méconnus comme « La Dernière fanfare » de Ford ou les films – « Le Dirigeable » et « Amour défendu » de Capra, ainsi que « Ce bon vieux Sam » de McCarey sont des titres que j’ai très hâte de regarder – ; parmi les films que vous défendez avec passion, avec une plume incisive et sûre, je suis très désireux de mettre la main en particulier – et les yeux – sur « Wait ’til the sun shines, Nellie » de King et « Un amour pas comme les autres » de Douglas », deux titres pas très connus en France, il me semble!, ou encore le film « Le Flambeur » de Karel Reisz, dont j’entends parler en bien ici et là. Dans le domaine français, « Les Dernières vacances » de Leenhardt, classique peu montré, fait partie des films que j’ai envie de découvrir depuis longtemps déjà!
    Je suis souvent enthousiasmé pour les mêmes films que vous même si je ne partage pas toujours certains goûts, votre goût par exemple – je vous cite – pour le « chef-d’oeuvre »de Philippe de Broca »: « Le diable par la queue » est par ailleurs un film que j’aime bien mais pas au point d’en faire un tel éloge…
    Vos goûts assumés vous conduisent à éreinter, de façon peut-être expéditive parfois, des films comme « Soleil » de Sokourov ou « Les Climats » de Ceylan… parmi tant d’autres « baudruches » selon vous. Vous n’hésitez donc pas à désacraliser les auteurs les plus réputés et à vous en prendre à des chefs-d’oeuvres patentés ou films adulés par des pointures critiques (comme « Au bord de la mer bleue » de Barnet).
    Comment ne pas partager cette exigence et cet amour très diversifié qui vous permet de faire l’éloge de films aussi différents qu’un film de Minnelli, un autre de Ray, un autre de Rohmer ou encore un de Paul Vecchiali! Pour résumer (très schématiquement) l’une de vos tendances, vous êtes amoureux d’un certain classicisme et d’un certain lyrisme au cinéma, et partant avez un goût assumé pour le mélodrame.
    Vous avez par ailleurs manifestement un grand accès à quantité de raretés! Comment faites-vous pour trouver des films comme « Printemps dans une petite ville » de Fei Mu ou « Le Trésor » de Lester James Peries?
    Quoi qu’il en soit, vous l’aurez compris, votre contribution à la défense d’un grand cinéma classique et profondément humaniste (ou un autre qualificatif conviendrait mieux?) ne me laisse pas indifférent!
    Comme ne me laisse pas indifférent ce magnifique personnage, de ce très beau film français trop peu connu à mon goût, qui vous a aussi touché:

    « Ensuite, il y a Arlette Thomas en amoureuse humble et transie. Elle est adorable. Son regard profond et sa voix si douce donnent toute sa dimension à une fin sublime dont la sècheresse ne fait qu’accentuer le lyrisme, lyrisme déchirant, lyrisme révélant le sens profond de ce qui s’avère un magnifique poème d’amour fou. »

    Un simple amateur heureux de rencontrer un tel amateur si passionné!

    • Monsieur l’amateur heureux,

      Je vous remercie profondément pour ce message très précis dans ses éloges. Cela me fait chaud au coeur de savoir que je suis lu et apprécié avec tant d’attention. Ce blog est pour moi une activité annexe mais je suis toujours heureux de constater, à travers des commentaires, que ce passe-temps pratiqué depuis maintenant 8 ans rencontre un écho chez les autres cinéphiles, a un sens concret en cela qu’il stimule découvertes et redécouvertes.

      Je me reconnais parfaitement dans votre expression « défense d’un grand cinéma classique et profondément humaniste ». Je pense que les deux qualificatifs vont de pair et que ce qui réunit des artistes aussi divers que Mizoguchi, Ford, Lubitsch et Grémillon est bien la place centrale que leurs cinémas accordent à l’humain, l’humain qui est comme le mètre-étalon de leur mise en scène. Conception ô combien désuète, bien éloignée des exégètes de Weerasethakul et Sokourov…

      C’est à la Cinémathèque de Bercy que j’ai vus « Printemps dans une petite ville » de Fei Mu (cycle « Portraits de femme dans le cinéma chinois ») et « Le Trésor » de Lester James Peries (cycle « Histoire permanente du cinéma »).

      • Je vous remercie Christophe pour votre chaleureuse réponse.
        Oui, vous n’êtes pas seul à apprécier à leur juste valeur des oeuvres qui relèvent pleinement du cinéma « classique et profondément humaniste ».
        Je suis aussi, plus modestement que vous, concerné « par la place centale de l’humain » au sein des oeuvres cinématographiques et suis toujours à la recherche d’artistes qui mettent en valeur l’humanité et non pas « l’art pour l’art ». Je n’aime pas le formalisme ni le maniérisme au détriment d’une vision de l’Homme.
        Je ne peux qu’aller dans votre sens quant au choix des artistes que vous citez: je suis un peu moins sensible à l’oeuvre de Lubitsch (je suis plus sensible à Mc Carey ou Capra) dont j’apprécie surtout un film « The shop around the corner » mais Mizoguchi et Ford me touchent particulièrement, même si je suis loin de connaître tout Ford et si Akira Kurosawa, dont je note cruellement l’absence sur votre site, me touche encore plus que Mizoguchi à tel point que j’en ferai le parangon du cinéma humaniste malgré la diversité de sa filmographie, le caractère parfois expérimental ou trop grandiose de certaines de ses oeuvres.
        J’aimerais donc que vous vous penchiez sur ce géant -parmi d’autres cinéastes japonais-, si le coeur vous en dit? J’aimerais aussi, j’avoue, connaître vos préférences parmi les films de John Ford: pourquoi pas un petit top? Cette manie des classements, peut-être devenue envahissante dans la cinéphilie, n’en reste pas moins amusante et stimulante lorsqu’elle provient de véritables passionnés, qu’elle se manifeste individuellement et qu’elle se cantonne à une catégorie restreinte…
        J’avoue bien volontiers être curieux de votre sélection précisément sur ce cinéaste que vous semblez considérer comme peut-être le plus important du cinéma américain et je confesse avoir été déçu par le film qui passe en général pour le sommet absolu de son oeuvre, à savoir « La Prisonnière du désert », étant manifestement beaucoup plus sensible à des oeuvres comme « Vers sa destinée », que je place personnellement très haut!
        Enfin, il est vrai aussi que la plupart des cinéastes contemporains les plus vantés brillent surtout par leur formalisme désincarné! Je partage votre avis sur Weerasethakul et -dans une très grande mesure- Sokourov. J’aimerais connaître le nom des artistes de notre époque qui, selon vous, semblent dignes d’appartenir à la famille des cinéastes essentiels. Je crains qu’ils ne soient pas légion!
        Autre interrogation: j’ai eu une grande admiration pour Ingmar Bergman, qui n’est hélas plus de ce monde, mais je reconnais que dans sa production très conséquente, tout n’est pas aussi abouti et nécessaire… Dommage en tout cas que vous ne présentiez de son oeuvre qu’un film qui me paraît en effet pas représentatif des qualités imminentes de l’auteur de « Fanny et Alexandre » entre autres…

      • J’ai un avis assez contrasté sur Akira Kurosawa. Pour moi, c’est une sorte de John Huston japonais. C’est à dire un spécialiste des adaptations des grands auteurs de la littérature dont la mise en scène ne me convainc pas toujours. Je trouve qu’il pèche régulièrement par lourdeur et par complaisance.
        Son découpage surabondant est à l’opposé de l’épure tranchante d’un Mizoguchi.
        Sa noirceur, aussi surlignée et grandiloquente soit-elle, n’a pas la force implacable de la fatalité mizoguchienne qui est souvent basée sur un réseau de causes sociales et psychologiques entremêlées par un scénario génial de concision qui exclut le manichéisme et l’univocité (merci Yoshikata Yoda).
        Sa direction d’acteur est, trop souvent, hystérique, grossière et caricaturale.
        Son imagerie, aussi habile soit-elle, n’a jamais produit de plan aussi renversant que le suicide dans L’intendant Sansho, la barque dans Les amants crucifiés ou la fin de Miss Oyu. C’est que dans ces instants, qui selon moi comptent parmi les plus beaux de l’Histoire du cinéma, la beauté plastique sert la situation et n’a rien à voir avec l’esthétisme académique de Ran ou Kagemusha…
        Bref, je vois en Mizoguchi un des grands noms du classicisme cinématographique, un cinéma où l’attention prévaut sur les intentions, tandis que chez Kurosawa, qui est plus tardif, ces intentions (culturelles, morales, esthétiques) sont nettement plus ostentatoires et peuvent oblitérer la vérité du regard sur le drame et les personnages. Ainsi, les protagonistes de Mizoguchi ne sont jamais décorélés de leur environnement (géographique, historique, social) tandis que les chefs de guerre de Kurosawa sont souvent des pantins théâtraux.
        Il n’est que de comparer un des rares chambaras réalisés par le maître de Kyoto, Miyamoto Musachi, aux fatigants Yojimbo et autres Sanjuro pour se rendre compte de la supériorité de Mizuguchi sur Kurosawa en terme de style. Là où Kurosawa aurait complaisamment accumulé les plans de trognes grimaçantes et de corps sanguinolents, Mizoguchi coupe en plein milieu d’un duel avant de raccorder sur l’image de la cascade avec le héros lavant son sabre dedans. Simplicité, précision, épure, hauteur de vue cosmique. Tel est la grandeur d’un cinéaste à mes yeux.
        Ceci étant dit, même si j’ai moins de plaisir à explorer sa filmographie que celle de Mizoguchi, Kurosawa a quand même signé trois quatre grands classiques auxquels je reste sensible: Rashomon, Les sept samouraï, Barberousse (chef d’oeuvre de cinéma humaniste en effet), Dersou Ouzala. C’est pourquoi il reste important à mes yeux (quoique secondaire, vous l’aurez compris).

        Sur John Ford, j’ai beaucoup de mal à ordonner mes préférences tant elles varient au gré des révisions. Aux dernières nouvelles, ça donnerait quelque chose comme:
        1. Le soleil brille pour tout le monde (indéboulonnable: c’est la quintessence de son art)
        2. L’homme tranquille
        3. Le convoi des braves
        4. L’homme qui tua Liberty Valance
        5. Steamboat round the bent
        6. Les raisins de la colère
        7. Toute la ville en parle
        8. Le massacre de Fort Apache
        9. Ce n’est qu’un au revoir
        10. La prisonnière du désert
        11. Les sacrifiés
        12. Vers sa destinée
        13. La bataille de Midway
        14. Qu’elle était verte ma vallée
        15. La charge héroïque
        16. La route du tabac
        17. Docteur Bull
        18. La poursuite infernale
        19. Judge Priest
        20. Les hommes de la mer
        21. Deux femmes
        22. Straight shooting
        23. The civil war
        24. Trois sublimes canailles
        25. La dernière fanfare
        26. Frontière chinoise

        Pour ne citer que ceux que je considère comme des chefs d’oeuvre.
        Quant à La prisonnière du désert, c’est un film plus froid que d’autres classiques de Ford et sa beauté ne m’a ému qu’après plusieurs visions. Je ne peux donc que vous encourager à le revoir…Tout en sachant que vous n’êtes pas le seul dans votre cas et que Lindsay Anderson, fordien émérite s’il en est, en a fait une critique assez négative mais très pertinente dans son ouvrage sur le cinéaste.

        Bergman, je ne suis pas très fan, je le trouve trop souvent pesant mais je considère son dernier film, Saraband, comme un des grands chefs d’oeuvre des années 2000. Je dois dire aussi que Cris et chuchotements m’avait grandement impressionné quand je l’ai vu (mais je n’ai pas du tout envie de le revoir pour vérifier la pérennité de cette impression).

        Je préfère moi aussi McCarey à Lubitsch (because Elle et lui).

        Quant au cinéma contemporain, je continue de m’y intéresser même si les grands films sont plus épars et les grands cinéastes moins constants dans la qualité et moins productifs qu’au temps de l’âge d’or des studios. Ainsi j’ai adoré le dernier film de Scorsese après qu’il ait passé vingt ans à faire des films moyennement enthousiasmants. Nous voilà loin de Mizoguchi mais quelle jubilation dans la satire!
        Je suis toujours content de découvrir un nouveau film du grand conteur qu’est James Gray même si son relatif manque de personnalité l’empêche d’être classé dans la même catégorie que son maître Visconti. Dans le style néo-classique, je continue aussi de suivre Eastwood, plus par nostalgie que par appétence réelle pour ses dernières réalisations (mais je défends le bêtement controversé American sniper).
        Dans la veine « Capra/McCarey », j’aime beaucoup les deux films de James L.Brooks que j’ai vus mais le fait est que le co-créateur des Simpsons est un réalisateur très peu actif.
        A vrai dire, je pense que le dernier bastion de la créativité à Hollywood, ce sont les studios Pixar. Depuis Toy story 2 en 2000, ils ont aligné les chefs d’oeuvre dont le dynamisme et la justesse émotionnelle transcendent le côté « formulaïque ».

        Si le pestiféré Jean-Claude Brisseau trouvait un producteur digne de ce nom, peut-être tournerait-il à nouveau des films de l’acabit de Noce blanche, De bruit et de fureur, Les savates du bon Dieu voire Choses secrètes. J’en serais alors très heureux. Même topo pour John McTiernan aux USA (que je considère comme l’héritier des contrebandiers hollywoodiens de la grande époque).

        Je suis attaché à des individualités comme Paul Vecchiali ou Pascal Thomas mais je crains que l’essentiel de leur oeuvre ne soit derrière eux.
        En ce qui concerne les « jeunes », après avoir été séduit par Un monde sans femme, j’ai attendu avec impatience le premier long-métrage de Guillaume Brac qui m’a quelque peu refroidi quand je l’ai vu. En décembre dernier, Nicolas Pariser a sorti un brillant premier long-métrage dont j’ai parlé ici. Je me demande aussi ce qu’attendent les distributeurs pour faire leur travail avec les films de Lucille Chaufour dont Violent days m’avait ébloui.

        De l’autre côté du globe, Ann Hui continue de faire des choses bien (Une vie simple ne vaut certes pas Passeport pour l’enfer mais c’est un beau film).

        …Bref, après beaucoup de déconvenues, j’ai perdu l’envie juvénile de voir tout « ce dont on parle » mais ce n’est pas pour autant que je ne regarde plus rien de contemporain. Je picore.

  2. Quelle réponse!!! Intimidé pour vous rendre la pareille,- je veux dire- être à la hauteur d’une si belle réponse qui mériterait un développement digne de ce nom.
    « J’ai perdu l’envie juvénile de voir tout « ce dont on parle » », joli sens de la formule comme toujours…
    Encore une fois, quelques similitudes touchant nos goûts respectifs, en l’occurence à propos du cinéma contemporain mais: j’ai quelques manques, n’ai pas vu « Violent days » ni les films de J L. Brooks et suis impatient de les découvrir;
    je ne suis guère enthousiasmé par le cinéma d’action, pas même celui de McTiernan, ni vraiment passionné par les créations des studios Pixar mais je reconnais leurs qualités;
    je suis sensible au parcours d’Eastwood même si le film que je préfère de lui remonte à « Breezy » et que sa filmographie reste inégale, je trouve aussi que celui de Brisseau est singulier même si ses films les plus intéressants ou aboutis sont plutôt ses premiers (comme vous semblez l’admettre aussi); je n’ai pas vu les derniers films de Scorsese car je suis déçu par ses films… depuis Casino! De même je pense que les auteurs français que vous citez ne devraient pas retrouver leur meilleur niveau…
    Triste constat d’autant que je suis (pour enfoncer le clou de mon dernier message) globalement plus que partagé sur bon nombre de cinéastes très côtés que l’on pourrait qualifier de maniéristes et caractérisés par un certain minimalisme (pour ne pas dire abstraction): Costa, Alonso, Serra, Tsai Ming Liang, Jia Zhang-Ke… m’ennuient plutôt à la première vision, voire à la deuxième…
    Exception notable: je suis moi aussi attentif au travail de James Gray, un des rares dont je vais voir chaque film avec certaines attentes.
    « Kurosawa a quand même signé trois quatre grands classiques auxquels je reste sensible: Rashomon, Les sept samouraï, Barberousse (chef d’oeuvre de cinéma humaniste en effet) », cela n’est pas du tout négligeable, ce dernier est l’un de mes films préférés. Cela est donc un peu injuste de prendre comme exemples « Yojimbo et autres Sanjuro  » ou bien de partir de « l’esthétisme académique de Ran ou Kagemusha »…pour illustrer le style de Kurosawa et je préfère ne pas opposer les deux géants du cinéma japonais Kurosawa et Mizoguchi comme cela a été fait trop souvent par le passé dans la réception critique. Je vous ai peut-être moi-même poussé dans cette direction…
    Bien sûr, on est en droit de préférer l’un à l’autre mais on peut admirer et « Barberousse » et « L’Intendant Sansho », à la fois « Rashomon » et « Les Amants crucifiés »…
    Pour revenir à John Ford, quelle belle liste offerte par vos soins! J’ai hâte de regarder « Toute la ville en parle », « Les sacrifiés » et « Les hommes de la mer » en plus de « La Dernière fanfare » que je n’ai toujours pas pu voir… Je me retrouve assez par la liste restreinte du TOP 10 faite par les rédacteurs du site DVDclassik, site que je consulte d’ailleurs régulièrement et que j’apprécie particulièrement.
    Quant à Bergman, d’autres que moi ont également réagi sur votre blog…

  3. Bonjour,

    Je me permets de passer juste en coup de vent et pas longtemps pour défendre Kurosawa (car pour le reste, sur Pattes Blanches, Ford, Mizoguchi, James Gray, Elle et lui, etc, à peu près tout en fait, je suis en accord avec ce que dit Christophe – bon sauf, pour Lubitsch, j’adore Lubitsch). J’ai tout vu de Kurosawa, donc je crois avoir une vision à peu près globale de son oeuvre. Kurosawa est un des grands cinéastes humanistes de l’histoire de cinéma. C’est une erreur à mon sens de se référer à de la « noirceur » pour parler de lui, sauf à ne tenir compte que de la dernière partie de son oeuvre (à un moment plus difficile de sa vie), de loin sa moins bonne et la moins représentative de sa manière (Kagemusha par exemple, c’est creux et figé, c’est un tout petit Kurosawa). De Kurosawa, ce qu’il y a de plus beau, ce ne sont pas les » films épiques », qui sont en minorité dans son oeuvre, ce sont les grands films néo-réalistes et humanistes (Je ne regrette rien de ma jeunesse, Chien Enragé, L’Ange ivre, Vivre, L’Idiot, Un merveilleux dimanche) ou humanistes tout court (Barberousse, Dersou Ouzala, Les sept Samouraïs, Dodes’kaden, Rashomon), qui témoignent d’une philosophie de l’action selon laquelle l’individu peut changer le système, le monde figé de la société japonaise (il témoignait d’ailleurs de beaucoup d’optimisme à cet égard ; optimisme qu’il a fini par payer un peu ; à partir d’une certaine époque, on peut voir un glissement dans son oeuvre, de l’humanisme vers une glaciation du coeur, et ce dans la mise en scène où les échelles de plan changent progressivement ; c’est assez triste à observer). On peut remarquer que dans ma liste ci-dessus, il n’y a aucun grand romancier à l’origine des films, sauf Dostoïevski. Le fait que Kurosawa ait été un grand amateur de littérature russe ne justifie pas d’en faire un cinéaste similaire à John Huston. Et son âge d’or, c’est 1948-1954. Quant à Sanjuro et Yoyimbo, c’était pour lui des récréations, des véhicules pour son ami Mifune (avant la rupture), des films auxquels il attachait peu d’importance. Du point de vue de la mise en scène, Mizoguchi est un pur classique, comme Renoir et Ford, un cinéaste de la contemplation. Kurosawa est au contraire un baroque où le découpage dynamique exprime une philosophie de l’action. K et M n’étaient pas contemporains. Bref (bon, c’était plus long que prévu), j’admire autant Kurosawa que Mizoguchi, qui représentent des manières complémentaires ou parallèles de voir le monde, plutôt que des pôles qu’il faudrait opposer (avec obligation de se ranger du côté de l’un pour faire face à l’autre). J’ajoute pour terminer que son livre, Comme une autobiographie, est un régal de lecture.

    • Bonjour,

      Affirmer que Ford, Renoir et Mizoguchi sont des « cinéastes de la contemplation » ne veut à mon sens pas dire grand-chose. De plus, « Kurosawa est au contraire un baroque où le découpage dynamique exprime une philosophie de l’action » manque trop de précision pour que je puisse y répondre. Le découpage d’un Mizoguchi, avec ses plans-séquences souvent très mobiles, peut tout aussi bien être qualifié de « dynamique » que celui d’un Kurosawa. Ce qui diffère entre eux, c’est la longueur des plans et donc leur quantité.

      La noirceur est patente dans l’oeuvre de Kurosawa bien avant la fin de carrière: Le château de l’araignée, Dodes Kaden, Les bas-fonds…Mais, je me répète, le problème n’est pas « noir ou lumineux », c’est la façon dont est étayé ce pessimisme que, pour ma part, je trouve très souvent arbitraire de par la théâtralité des dispositifs et artificiel de par l’affectation de la narration.
      A mes yeux, Vivre et L’idiot, soi-disant de « grands films néo-réalistes et humanistes appartenant à l’âge d’or de Kurosawa », furent des pensums insupportables. Chien enragé est un peu mieux, grâce à sa fin, mais les gros plans sur Mifune grimaçant dans la chaleur du métro, ça relève du naturalisme le plus primaire et le plus lourdingue. Encore une fois, ce manque de nuance, de légèreté, de concision (donc de précision) sont ce qui me rebute souvent chez Kurosawa.

      La grande littérature mondiale ne comprend pas que des romanciers mais également des dramaturges: Kurosawa prisait Shakespeare autant que les grands Russes (et évidemment, pas le Shakespeare du Songe d’une nuit d’été, le Shakespeare qui aime majusculer).

      • J’ai parlé de Miss Oyu de Mizoguchi sur mon blog, et de plusieurs Kurosawa dont Les Sept Samouraïs et Chien Enragé où je parle de son style de manière plus détaillée que dans mon dernier commentaire. Dans un commentaire c’est difficile de rentrer dans les détails d’un argumentaire, tu en conviendras.

        Sur le dynamisme : chez Kurosawa, il dérive du découpage et du montage. Chez Mizoguchi, qui filme en plan séquence, là où Kurowasa découpe l’action, la mobilité est à l’intérieur du cadre. Par ailleurs, le cinéma de Kurosawa n’est pas du tout naturaliste, il ne recherche jamais le naturalisme, mais toujours le plan qui exprime un sentiment ou une idée. Il est expressif et son expressivité relève d’une philosophie de l’action (là encore, j’ai développé chez moi). Effectivement, ce n’est pas un cinéma « léger » et c’est un cinéma qui peut être dans l’excès. Logique, puisque c’est un cinéaste baroque, et non un cinéaste classique.

        Sur « Ford, Renoir, Mizoguchi cinéastes de la contemplation », qui pour toi ne veux « pas dire grand chose » : j’essayais d’exprimer l’idée que leur mise en scène aux diagonales parfaites me plonge dans un état de pur contemplation et parfois de pure extase. Bref, c’était un compliment (tu te souviens peut-être que j’adore ces cinéastes).

        Et comme je l’ai expliqué, plus haut, ce n’est pas le Kurosawa adaptateur de Shakespeare (Le Chateau de l’Araignée,bof) qui est intéressant et que j’aime (quant aux Bas-Fonds, je n’aime pas du tout, c’est un de ses films vraiment ratés, du théâtre forcé), mais le cinéaste néo-réaliste et expressionniste des décennies 1940-1950. Il me semblait que ton commentaire ne rendait pas justice à ce Kurosawa là et j’ai voulu y apporter un contre-point.

      • Je ne vois pas trop en quoi Kurosawa est « baroque ».
        Le baroque suppose une certaine folie, un dérèglement plastique (Powell, Minnelli).

        Or la folie chez Kurosawa, à part éventuellement dans le jeu des acteurs qui peut être outrancier jusqu’à l’hallucinant, je ne vois pas.
        Même les toiles peintes de Dodes Kaden donnent au film une tonalité renfermée, compassée et sinistre plus que « baroque ».

        Dans mon commentaire, j’ai dit que j’aimais quatre des cinq films que tu considères comme « des grands films humanistes »…(Dode’s Kaden, je l’ai revu il y a peu, et décidément, cette fable misérabiliste, artificielle et languissante ne passe pas).

    • Bonjour Christophe et Strum! Pour mettre un peu d’eau au moulin:
      Si je m’étais attendu à susciter une telle réaction…!
      Cela aurait pu tomber dans une polémique plus ou moins stérile, force pour moi d’avouer un certain soulagement et même un contentement à la lecture de Strum: son intervention est non seulement tout à fait à propos mais sa réponse me paraît très judicieuse et j’avoue aller dans son sens même si les quelques réserves exprimées par vous, Christophe, relevant du vocabulaire utilisé (« contemplation »…), ne sont pas déplacées.
      Je ne peux donc pas partager votre sentiment (trop?) général à propos d’Akira Kurosawa: « Encore une fois, ce manque de nuance, de légèreté, de concision (donc de précision) sont ce qui me rebute souvent chez Kurosawa. » car je peux en revanche reprendre à mon compte ce propos de Strum:
      « ce n’est pas le Kurosawa adaptateur de Shakespeare (Le Chateau de l’Araignée,bof) – encore que ce dernier soit pour moi une réussite!!! – qui est intéressant et que j’aime (quant aux Bas-Fonds, je n’aime pas du tout, c’est un de ses films vraiment ratés, du théâtre forcé), mais le cinéaste néo-réaliste et expressionniste des décennies 1940-1950. Il me semblait que ton commentaire ne rendait pas justice à ce Kurosawa-là » oui, regardons sa période géniale qui fait de lui l’un des génies du septième art!;
      oui, certains de ses films les plus réputés comme « Ran ou Kagemusha » sont surestimés – et les films qu’il a tournés après (d’après moi) son plus beau chef-d’oeuvre Barberousse sont globalement déceptifs – certes d’autres comme « Les Bas-fonds » sont alourdis par « la théâtralité des dispositifs (…) », de même que ses oeuvres les plus légères sont peu « artistiques »…
      Aussi, comme pour Strum (et au risque de me répéter) le rapprochement avec Huston s’avère pour moi peu fondé; quant à qualifier « Vivre » et « L’Idiot » de « pensums insupportables »…!!!, sans parler de votre registre très dépréciatif touchant « le naturalisme le plus primaire et le plus lourdingue » des plans du « Chien enragé »; cela me semble si tranchant, voire arbitraire pour le coup… Heureusement, vous rappelez votre amour pour les quatre films déjà mentionnés dans votre commentaire précédent!
      Du reste, connaissez-vous l’un et l’autre l’universitaire et écrivain Daniel Weyl, auteur d’un site remarquable de critiques de films où il montre avec discernement, du moins selon des critères définis strictement, la haute valeur des plus grandes oeuvres du maître (et d’autres « grands classiques tels que Bergman, Buñuel, Chaplin, Dreyer, Griffith, Keaton, Murnau, Ozu, Pasolini, Ray (Satyajit), Renoir, Sjöström, Stroheim, Tati, Vigo, ou futurs classiques : Carax, Kiarostami… ») ne faisant nullement preuve de dévotion devant les films qu’il estime peu « artistiques », n’épargnant pas des oeuvres comme Dodes’kaden ou Dersou Ouzala par exemple et n’hésitant pas à traiter ainsi Madadayo: « Le film qu’on dit testamentaire de Kurosawa témoigne d’une belle vitalité mais il est dépourvu de la moindre sève artistique. » Ce critique n’est pas un tendre mais on ne peut lui reprocher son conformisme!
      Voilà ma part pour ce qui est de ce « duel à 3″… mais -tous les 3- partageons l’amour de quelques-uns des plus beaux films de Kurosawa… et de Mizoguchi!

  4. J’ajoute que la toute fin de son dernier, Madadayo, est une des plus belles fin de carrière de toute l’histoire du cinéma, quand le vieil revient vers l’enfant qu’il était avant de monter dans un ciel de cinéma.

  5. Zut, je suis confus, j’ai posté trop vite. Je voulais écrire : « … quand le vieil homme redevient l’enfant qu’il était avant de monter au ciel du cinéma. »

  6. A propos de Kurosawa baroque :

    Exagération du mouvement et de l’expression, tension entre les parties composants le tout, exubérance, contrastes et contrepoints, effets dramatiques, excès formels, le tout exprimant une vision de l’existence : à mon avis, la mise en scène selon Kurosawa tombe pile poil dans la définition du baroque donnée par l’histoire de l’art. Après, tu n’es évidemment nullement obligé d’aimer Kurosawa.

    (Powell, c’est encore différent, c’est d’abord (avant d’être un baroque à sa façon) un héritier du romantisme anglais dans toute sa subjectivité et son invention de mondes à côtés du nôtre.)

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