La danse rouge (Raoul Walsh, 1928)

Pendant la révolution russe, une jeune paysanne et un grand duc tombent amoureux.

Voilà pour l’argument du film. Heureusement, The red dance ne se réduit pas à son argument. Si l’oeuvre contient son lot de niaiseries conventionnelles, un personnage secondaire introduit un peu d’humanité, surprend (légèrement) le spectateur par des actions guidées par un caractère entier, truculent et fondamentalement loyal. C’est le personnage joliment résigné joué par l’excellent Ivan Linow. En dehors de ça, le film bénéficie du lustre technique de la Fox, studio encore marqué par les expérimentations du grand Murnau qui venait d’y tourner L’aurore et qui, visiblement, influença Raoul Walsh autant que John Ford (cf Four sons). En témoignent les éclairages hyper-soignés, les cadrages stylisés, les surimpressions, la luxuriance des décors de studio et les nombreux mouvements d’appareil, soit tout un arsenal de virtuose assez peu typique de l’auteur de The Bowery qui, quand il n’est pas rhétorique éculée (exemple: exacerber le déchaînement d’une foule avec des surimpressions), apparaît souvent gratuit car sans nécessité dramatique. Reste que c’est assez joli à regarder.

Hitler à Hollywood (Frédéric Sojcher, 2010)

Maria de Medeiros part sur la piste d’un réalisateur oublié d’un film jamais sorti avec Micheline Presle et met à jour un complot d’Hollywood visant à anéantir le cinéma européen.

Pas assez documenté et trop mal argumenté pour avoir une quelconque portée politique, trop sérieux pour amuser une seule seconde, Hitler à Hollywod s’avère une vaine pochade qui, une fois le flou documentaire/fiction dissipé, s’articule principalement autour du cabotinage de Maria de Medeiros et de la désolante jactance de cinéastes européens divers et variés (mais tous installés voire institutionnalisés: Kusturica, Angelopoulos, Edouard Baer…) tellement sûrs de leur supériorité morale et esthétique et de la légitimité de leur combat d’arrière-garde contre l’ « impérialisme hollywoodien » et le « formatage de la télé ». On se croirait revenu au temps de la quâââlité frââânçaise. Sur le sujet, mieux vaut lire Hollywood contre Billancourt de l’excellent Philippe d’Hugues.

Les guerriers de l’enfer (Who’ll stop the rain, Karel Reisz, 1978)

De retour du Viet-Nam, un aventurier accepte d’acheminer de l’héroïne aux Etats-Unis pour le compte d’un ami correspondant de guerre…

Adapté du roman Dog Soldiers de Robert Stone puis intitulé d’après la chanson éponyme de Creedence Clearwater Revival, Who’ll stop the rain est un polar désespéré dans lequel la drogue cristallise la décrépitude morale d’une nation. Une seule chose empêche le propos de verser dans le nihilisme le plus complet: le sens de l’amitié qui, envers et contre tout, motivera le magnifique personnage interprété par Nick Nolte. Figurez vous un film de Peckinpah sans la vulgarité du style de Peckinpah. La mise en scène de Karel Reisz est plus retenue, plus sèche, plus élégante, plus simple. Classique en un mot. En filigrane de la fuite qu’il raconte, Who’ll stop the rain retrace avec acuité le fourvoiement des Américains idéalistes confrontés à la guerre du Viet-Nam. Avec une belle poésie mélancolique, il fait sentir comment le rêve hippie a tourné au cauchemar sous héroïne.

La joyeuse suicidée (Nothing sacred, William Wellman, 1937)

Un journaliste exploite l’histoire d’une jeune mourante avec le consentement de celle-ci, ravie de quitter son trou pour New-York.

Comédie américaine a priori assez particulière pour deux raisons. D’abord, elle est signée William Wellman, cinéaste plus célèbre pour ses westerns, polars et autres films de guerre que pour ses comédies. Ensuite, elle a été tournée en Technicolor à une époque, les années 30, où les -très rares- films en couleurs étaient plus épiques que comiques. En l’occurrence, cela ne s’avère pas une très bonne idée tant la lumière marronâtre est vilaine. Très court et elliptique, le film est à la limite de l’aridité. La concision est une vertu mais dans une screwball comedy, il faut que les personnages vivent, prennent le temps de se confronter. Ce qui est intéressant, ce n’est pas qu’un homme et une femme tombent amoureux, c’est de voir comment ils tombent amoureux. Ici, tout va trop vite. Les situations n’étant pas assez développées, l’inévitable histoire d’amour n’est pas crédible tandis que la satire des media, pertinente en soi, reste à l’état de note d’intentions. Le jeu hystérique de Carole Lombard et celui empesé de Frederic March n’arrangent pas les choses. Ce n’est pas que La joyeuse suicidée soit un navet mas il pâtit clairement d’une certaine raideur, d’un manque de naturel dans la fantaisie.

Le rose et le blanc (Robert Pansard-Besson, 1982)

Dans un immeuble parisien, des évènements oniriques surviennent sous l’impulsion d’un romancier.

Cet unique long-métrage de fiction du réalisateur de Tours du monde, tours du ciel est une oeuvre d’inspiration surréaliste. On songe à Bunuel, Lynch et surtout Alain Resnais pour la fantaisie ludique et un brin franchouillarde. Moins solennel que les films de ce dernier, Le rose et le blanc s’avère tout aussi  vain et insignifiant à force de confusion délibérée et arbitraire.

De minuit à l’aube (Gordon Douglas, 1950)

Deux flics qui patrouillent dans la même voiture tombent amoureux de la secrétaire de leur chef.

Between midnight and dawn est un petit film à la gloire d’un corps de la police américaine comme Anthony Mann en a réalisé plusieurs à la même époque. Le talentueux Gordon Douglas n’a certes pas le génie de Mann en ce qui concerne la mise en scène mais on retrouve tout de même la concision, l’efficacité narrative et un côté vaguement documentaire, vertus typiques de la série B américaine d’alors.
L’écriture est schématique et facile quoique foncièrement honnête. Vingt ans avant Les flics ne dorment pas la nuit, la dureté du métier de flic est évoquée d’une façon embryonnaire mais claire. Ainsi, une ou deux scènes dures et fortes, telle celle où le héros éprouvé par la mort de son copain tabasse une chanteuse, frappent l’esprit au sein d’un ensemble plutôt niais.

La blessure (Cutter’s way, Ivan Passer, 1981)

Dans une ville américaine, un fils de bonne famille revenu infirme et alcoolique du Viet-Nam tente de convaincre son meilleur ami d’affronter le potentat local qu’il soupçonne de meurtre.

Genre superficiel et vain s’il en est, le néo-noir, cette resucée du film noir estampillée années 80, n’a pas engendré beaucoup de chefs d’oeuvre. Loin de là. Cutter’s way, qui ne bénéficie pas du quart de la notoriété de navets tels que Le facteur sonne toujours deux fois (Rafelson) ou Les arnaqueurs (Frears), en fait pourtant partie. Loin de décalquer les films du passé avec l’assurance cynique du virtuose qui se croit plus malin que ses aînés, Ivan Passer a investi le genre dans le but de raconter une histoire et des personnages éminemment liés à son époque. Il a adapté un roman de Newton Thornburg.

Sorti en 1981 -l’année des quatre mythiques concerts de Bruce Springsteen au Los Angeles Sports Arena pour des associations de vétérans- Cutter’s way est pleinement ancré dans cette période désenchantée de l’histoire américaine qui suit la guerre du Viet-Nam et qui précède le reaganisme triomphant. Figurez vous un film de Michael Cimino plus humble et moins démonstratif que ce à quoi nous a accoutumé le réalisateur de La porte du Paradis (également sorti en 1981). On retrouve la même envie, désespérée et révolutionnaire, de régénération d’un rêve américain perverti par une société fondamentalement viciée.

La beauté du film est d’abord celle de son trio de personnages, deux amis et une femme. Beauté discrètement originale de leurs caractérisations individuelles mais aussi beauté de leurs relations. Des relations troubles et opaques où beaucoup de choses sont suggérées mais où rien n’est surligné. Ce mystère n’est pas là pour installer un suspense éculé basé sur un quelconque ménage à 3 mais est l’expression d’une impossible harmonie analogue à celle de Jules et Jim.  Ici, la touche du réalisateur de Eclairage intime, cette touche douce et légère comme le doigté de George Harrison, se manifeste pleinement. C’est par exemple un plan sur le visage de la femme inséré dans le découpage d’une discussion entre les deux copains. C’est aussi la bouleversante pudeur, renforcée par la musique belle et ouatée de Jack Nitzsche, avec laquelle est mise en scène la révélation de la mort de Moe.

On retrouve cette mystérieuse légèreté dans le traitement de l’intrigue policière. Celle-ci est basée sur les hypothèses d’un irascible alcoolique qui soupçonne un notable. Est-il fou ou est-il un héros en juste croisade? Sans que cette question ne soit le sujet du film, elle n’est jamais vraiment tranchée. Elle court en filigrane tout le long du métrage et alimente le jeu dialectique du récit.

Dans un film qui fait une telle part à l’humain, à ses fêlures comme à sa grandeur, il fallait que les acteurs excellent. Ils excellent. Jeff Bridges rappelle une nouvelle fois combien il a compté dans ce que le cinéma américain a produit d’intéressant dans les années 70 et 80, John Heard se tire avec les honneurs du rôle casse-gueule de Cutter et surtout, Lisa Eichorn, sorte de Jodie Foster gracile et mélancolique, est sublime.

Ces personnages sont filmés avec une tendresse qui est un parfait contrepoint au désespoir de l’oeuvre. C’est cette empathie du regard qui permet à la noirceur du constat d’atteindre à une déchirante profondeur tout à fait fait hors de portée de, disons, Joel et Ethan Coen.

 

Le grand appartement (Pascal Thomas, 2006)

Une bande de joyeux bohèmes vit dans un grand appartement parisien sous le régime de la loi de 1948. C’est à dire que le loyer n’y a jamais augmenté depuis cette date. Mais la propriétaire veut les expulser pour gagner plus d’argent.

Le sujet, à savoir la crise du logement et la hausse faramineuse des loyers à Paris, était particulièrement intéressant et prometteur d’autant que le talent de Pascal Thomas s’est souvent épanoui lorsqu’il partait d’un contexte sociologique très précis. Malheureusement, Le grand appartement est raté, certainement à cause de la paresse de son auteur. Le film est très mal écrit, il accumule les scènes où Pascal Thomas se livre sans ambages sur ses goûts et dégoûts (une référence mac-mahonienne dans une comédie française c’est amusant mais quatre, ça commence à faire beaucoup) sans se soucier d’ordonner un quelconque récit. Il n’y a pas de dialectique narrative, pas de progression dramatique, la résolution de l’intrigue est tellement facile qu’on se demande pourquoi elle n’est pas intervenue dès le début. Ce qui aurait certes épargné au spectateur la vision d’un film assez catastrophique.

C’est malheureux à constater mais la fantaisie de Pascal Thomas tourne ici à vide. Voir la séquence interminable, fatigante et parfaitement inutile à l’histoire racontée où le personnage de réalisateur (mal) joué par Arditi tourne son film. On sent que Pascal Thomas ne s’intéresse plus à son époque voire la méprise cordialement. On ne saurait lui en vouloir mais de ce fait tout sonne faux et creux dans son film alors que brillaient par leur justesse ses précédentes réussites. Son Paris villageois de pacotille n’est guère éloigné de celui d’un Jean-Pierre Jeunet. Plusieurs gags sont d’une vulgarité navrante et assez inédite chez le cinéaste. Enfin, il ne faut pas compter sur les acteurs pour sauver les meubles. Il est loin le temps du grand Bernard Menez. Mathieu Amalric a beau jouir d’un prestige qui ne sera jamais celui de son sous-estimé prédécesseur, c’est un piètre acteur comique.

L’affaire des poisons (Henri Decoin, 1955)

L’histoire, brodée autour de faits historiques, de madame de Monstespan qui alla voir une alchimiste pour retrouver les faveurs du Roi amouraché d’une gamine de 17 ans…

Ce genre de sujet qui aurait ravi un Riccardo Freda (le film est une coproduction avec l’Italie) ne sied guère au respectable Henri Decoin. Il y a bien quelques scènes de tortures assez impressionnante mais ce film foncièrement académique est à l’image de son Technicolor: falot. Le scénario est de plus assez mal construit: le drame, celui de ces femmes vieillissantes et jalouses, ne s’amorce véritablement que dans le dernier quart du film, le reste pouvant être considéré comme une exposition longuette mâtinée de scènes folkloriques ridicules et dispensables; ainsi de ce qui a trait aux messes noires. En ces conditions, la distribution d’actrices, a priori éblouissante, ne brille guère.

Louise (Abel Gance, 1938)

Contre ses parents, une jeune fille est amoureuse d’un artiste.

L’ostentatoire virtuosité d’Abel Gance ne saurait réhausser l’irrécupérable platitude de l’opérette de Gustave Charpentier. Celui qui fut le plus grand poète lyrique du cinéma français ne s’accommode pas d’un sujet aussi léger, à savoir l’opposition entre une jeune fille et ses parents. Le surjeu des comédiens accentue le simplisme de l’ensemble.

Encore (Once more) (Paul Vecchiali, 1987)

De son divorce à son décès du SIDA, les dix dernières années de la vie d’un homme.

Si un gay passe dans le coin, il pourra confirmer ou infirmer mais c’est à ma connaissance le premier film français tourné sur le SIDA. Sans faire la morale d’aucune façon que ce soit, Paul Vecchiali montre le parcours d’un homme qui se libère de toutes sortes de jougs sociaux pour finir par assumer pleinement ses désirs, quitte à s’y brûler (l’amour ça fait mal). Le fait est que cette libération se fait sans excès de violence contre son milieu initial. S’il y a des scènes franches et dures de dispute conjugale, le personnage principal reste finalement lié avec sa famille, sans cependant leur raconter d’histoires. Malgré l’actualité brûlante du sujet et grâce à la franche audace du traitement, aucun discours militant ne vient plomber le film. Encore (once more) n’a rien à voir avec quelque chose comme Jeanne et le garçon formidable. C’est à une célébration pleine et entière de la vie, avec toute la douleur qui en découle, que s’est livré Vecchiali.

Pour ce faire, il s’est astreint à  l’emploi d’un dispositif  très contraignant: à l’exception de la séquence finale, le film est découpé en neuf plan-séquences, chacun représentant une année. Cela donne au film une stylisation très théâtrale qui l’empêche de verser dans le naturalisme sociologique. Plusieurs chansons de Roland Vincent ponctuent le film (Ducastel et Martineau n’ont décidément rien inventé). Il faut bien le dire cependant: cet artifice délibéré n’est pas toujours facile à admettre pour le spectateur. Ainsi, les ruptures de ton ou encore la bizarrerie de plusieurs protagonistes secondaires paraissent parfois trop arbitraires pour être féconds. Il y a néanmoins des instants magnifiques de justesse et de pudeur, tel celui où le héros malade retrouve son ancienne femme au mariage de leur fille. Et, toujours, le regard à la fois droit et empathique de Vecchiali sur son personnage.

M (Joseph Losey, 1951)

Remake du célébrissime film de Fritz Lang, M le maudit.

A priori, on peut légitimement s’interroger sur l’intérêt de refaire un tel classique. A posteriori, on ne s’interroge plus: force est de constater que le film de Joseph Losey complète idéalement le film de Fritz Lang voire lui est supérieur en bien des points.

La version de 31 doit sa postérité à la lecture pré-nazie qui en a été faite par la suite, à la géniale interprétation de Peter Lorre et à des trouvailles visuelles et sonores marquantes. Néanmoins ces trouvailles peinent à se fondre dans un tout organique et l’ensemble souffre des hésitations des débuts du cinéma parlant. Ainsi des scènes de réunions bavardes qui encombrent le film plus qu’elles ne l’enrichissent. Dans cette version originale, le portrait du criminel pulsionnel ne manque pas de force mais la critique sociale convainc moins. Ainsi, la pègre est désignée en tant que tel mais n’agit pas franchement en tant que tel. On ne voit jamais les gangsters effectuer de mauvaises actions, d’où une analogie pègre/police qui reste facile, littérale et finalement stérile.

Au contraire, chez Losey, les gangsters tabassent violemment le gardien du centre commercial dans lequel le tueur s’est réfugié afin de lui faire avouer s’il a des collègues. Pour un gangster, la fin justifie les moyens y compris la torture d’un brave type. L’ambiguïté morale a ici une toute autre portée que chez Lang. De plus, et c’est là la différence majeure avec le scénario de l’original, les motivations des truands sont également plus précises et plus claires: en arrêtant le tueur, la mafia s’entend avec la presse pour qu’elle les soutienne lors d’un futur grand jury. La gangrène qui ronge tous les niveaux de la société américaine est donc montrée clairement. Car c’est bien une attaque de la société américaine qu’ont entrepris Seymour Nebenzal, le producteur du M original alors troublé par la ressemblance entre l’Amérique maccarthyste et l’Allemagne dépeinte dans le film de 1931, et Joseph Losey, alors sympathisant communiste.

Ils ont oeuvré dans le cadre du film noir, genre qui était alors à son apogée. La vérité des décors urbains naturels se conjugue admirablement à l’abstraction de cadrages nus et contrastés. La facture visuelle est impeccable et, en plus d’être plus percutant politiquement parlant, ce remake s’avère plus fluide que l’original. On signalera tout de même deux regrettables concessions à la mode hollywoodienne: d’abord une caractérisation psychanalytique ridicule du tueur. La séquence qui le voit couper la tête d’une poupée en papier devant une photo de sa maman est pour le moins navrante. Pour le coup et malgré sa voix étrange, David Wayne ne fera pas oublier Peter Lorre. Ensuite, les auteurs ont trouvé le moyen de terminer le procès final par un happy end qui, en quelque sorte, dédouane les lyncheurs. Ce qui atténue la puissance expressive de ce polar par ailleurs génialement subversif.

Barbe rousse (Abel Gance, 1917)

Un journaliste tente d’arrêter le mystérieux criminel « Barbe rousse ».

A partir d’un scénario rocambolesque façon Fantômas, le jeune Abel Gance donne une preuve éclatante de son génie de la mise en scène. Son film est bourré de trouvailles visuelles qui mettent à l’amende Louis Feuillade. Citons comme exemples divers et variés le triple split-screen, le cigare qui tue ou encore les buissons qui bougent. Cette dernière séquence est particulièrement remarquable en ce sens que la présence du vent dans les feuilles vient se conjuguer à l’action dramatique proprement dite. Légèrement avant l’émergence des Suédois (reconnus comme les premier chantres de la Nature de l’histoire du cinéma), il y a ici un effet purement poétique qui donne à la scène un poids extraordinaire de réalité concrète.

Le travail du génial Léonce-Henry Burel à la lumière est également superbe. Il faut voir ce plan du cambriolage avorté avec l’assombrissement progressif du visage de la jeune fille suggérant que le bandit referme la fenêtre. La scène dans son entier est d’ailleurs magnifique. Les fonctions narrative et plastique du cinéma s’y conjuguent admirablement. D’abord, Gance filme Maud Richard avec une sensualité, une attention à son corps, au frémissement de sa gorge,  peu commune dans le cinéma français de l’époque. Ce travail de mise en scène autour de l’actrice rend crédible la sublime bifurcation narrative qui voit Barbe rousse lâcher son poignard devant tant de beauté. Ainsi, la convention du feuilleton est dynamitée et transcendée par le talent du cinéaste.

Bref, s’il manque à certains endroits de concision et s’il n’est pas aussi éblouissant que La dixième symphonie qui viendra un peu plus tard, Barbe rousse (et non Barberousse comme il est parfois référencé) est déjà un film remarquable de virtuosité et d’inventivité poétique. Il faut également noter la double ironie finale qui montre que, en même temps que le cinéma, Abel Gance inventait le méta-cinéma. En 1917. Brian De Palma peut aller se rhabiller.

Les braves (Alain Cavalier, 2007)

Deux résistants racontent leurs évasions. Ensuite, un ancien soldat raconte le moment où, pendant la guerre d’Algérie, il s’est opposé à un collègue qui torturait.

Contrairement par exemple au travail d’un Claude Lanzmann, Alain Cavalier a recueilli les récits de ces hommes sans opérer la moindre coupe, ce qui minimise la présence du réalisateur au profit de la parole des « braves ». Cavalier se contente en fait d’enregistrer, après avoir demandé à chacun de faire en sorte que la taille de son discours ne dépasse pas celle d’une cassette de sa caméra. Ce qui fait plus d’une demi-heure. Le temps laissé à chaque héros permet, au-delà du caractère édifiant de chaque intervention, aux différentes personnalités de poindre et le tout n’en est que plus émouvant. Pour autant, les récits ne manquent pas d’humour. Ainsi du froid glacial de la jeune fille de la Croix-Rouge que le résistant Raymond Levy espérait séduire. Ainsi de la bonne blague faite à Michel Alliot durant sa cavale lorsqu’il frappa à la porte d’une ferme:
« -C’est pas de chance pour vous, je suis le chef local de la milice.
-…
-Ha ha ha! j’déconnais, rentrez vous cacher! ».