Passage interdit (Untamed frontier, Hugo Fregonese, 1952)

Le turbulent fils d’un grand propriétaire terrien qui refuse que les immigrants traversent son territoire épouse une femme pour éviter qu’elle ne témoigne contre lui dans une affaire de meurtre.

Passage interdit est un western ambitieux qui n’est pas tout à fait à la hauteur de ses ambitions. C’est d’abord un film d’une richesse narrative extraordinaire. En moins de 80 minutes, il raconte en fait deux histoires: celle du conflit entre migrants et grands propriétaires (analogue à celui de La porte de Paradis mais traité ici avec plus d’honnêteté intellectuelle que chez Cimino) et celle de l’introduction forcée dans la famille d’une étrangère. Ces deux intrigues ne s’interpénètrent finalement jamais et la première, celle qui donne son titre au film, passe rapidement au second plan pour resurgir maladroitement à la fin. C’est là que le bât blesse. Le scénario ne tient pas toutes ses promesses initiales à cause d’un dénouement expédié. Il y a un hiatus entre le format très court du film et un récit qui aurait mérité davantage de développements.

C’est dommage d’autant que Passage interdit est par ailleurs magnifique. Les auteurs ont l’intelligence de ne pas montrer les propriétaires comme des monstres sanguinaires (ce que n’hésitait pas à faire Cimino dans La porte du Paradis) mais préfèrent présenter un conflit d’intérêts. Que ce conflit ne soit pas assez développé ensuite est un autre problème, déjà évoqué. De plus, les rapports entre cette famille et la jeune femme qui n’est pas de leur milieu sont assez fins et surprenants. Il y a évolution des personnalités de part et d’autre. Cette dialectique est certes, encore une fois, assez sommaire mais une scène magnifique comme celle où la femme assiste à l’encornage d’un cow-boy avant de le soigner vaut toute la virtuosité scénaristique du monde. Adoucir l’intransigeance du personnage à l’égard de la famille grâce à son empathie pour un de leurs employés est une idée lumineuse. A la fois logique, surprenante et pleine de grandeur. Il faut dire que Shelley Winters excelle dans ce rôle de fille pas très dégourdie qui s’insurge contre la pourriture morale de sa belle-famille.

Enfin, les lacunes du scénario sont largement compensées par le style du réalisateur argentin. Un style vif, percutant, dramatisant et discrètement baroque. La photographie est somptueuse. Les plans nocturnes sont grandioses. Les dominantes marrons et dorées donnent une tonalité hispanisante à l’image, la même que celle de Quand les tambours s’arrêteront; le chef opérateur, Charles Boyle, est le même et ça se voit. On a coutume de ranger Hugo Fregonese parmi les « petits maîtres ». Eh bien, il était au moins aussi maître que petit. Passage interdit, qui n’est pourtant pas son film le plus célèbre, est là pour en témoigner.

12 commentaires sur “Passage interdit (Untamed frontier, Hugo Fregonese, 1952)

  1. Tiens, nous sommes synchrones sur celui-ci que j’ai découvert la semaine dernière. Je partage tout à fait ton opinion sur le film comme sur Fregonese. J’ai aussi noté une façon originale de traiter les personnages mexicains, plus fouillés et moins clichés que dans les westerns de l’époque, ce qui tient peut être aux origines du réalisateur.
    Je ne suivrais pas sur Cimino, qui propose et assume sa vision, et qui s’appuie sur la bien réelle et cruelle Johnson County War, ce qui n’est pas le cas de Fregonese qui se situe dans un autre plan.
    Il est intéressant de rapprocher ce film du « Duel in the sun » de Vidor et Selznick dont il est une version « économique », Joseph Cotten jouant dans les deux films un rôle proche. J’aurais tendance à préférer le Fregonese, plus fin, plus concentré, moins grandes orgues, quoi !

  2. Cimino s’appuie en effet sur un fait réel mais n’en explicite jamais les tenants et aboutissements. Il y a les gentils opprimés et les méchants propriétaires, point barre. Eventuellement, par amour, un personnage peut passer d’un camp à l’autre (Walken) mais c’est tout. En une séquence, l’ouverture, le film de Fregonese en explique plus sur les enjeux d’un tel conflit que le film de Cimino dans son intégralité qui propose une vision de l’histoire ultra-simplifiée pour ne pas dire instrumentalisée. Cela n’empêche que le film soit par ailleurs splendide.

    Effectivement pour Duel au soleil, qui est un film que je préfère cependant.

  3. Je croirais presque que tu n’as vu que la version tronquée du Cimino. Je vois moins ce film comme une histoire de méchants et de gentils que de personnages qui se retrouvent coincés entre deux groupes antagonistes (Walken, Hurt, Kristofferson, même Huppert) et doivent faire un choix parfois contraints et forcés, et dans tous les cas tragiques. Chez Fregonese, ces choix qui me semblent assez proche dans leurs mécanismes débouchent sur du positif pour la plupart des protagonistes.
    Ensuite, la façon dont Cimino décrit les propriétaires, loins d’être très présents dans le film, n’est pas très différente du portait du banquier par Ford dans « Stagecoach » (seul personnage complètement antipathique) ou des propriétaires (encore !) qui engagent Liberty Valance pour faire le sale boulot et qui ne sont jamais montrés.

  4. j’ai vu les deux versions…dont une projection en salle, présentée par Cimino en personne.
    Le problème fondamental de La porte du Paradis selon moi, c’est son côté vague et nébuleux qui fait que je n’ai jamais vraiment compris les dilemmes tragiques dont tu parles. Je n’ai jamais ressenti les contraintes dont tu parles.
    Les actions et les motivations des trois personnages principaux me dépassent complètement à cause du manque de clarté et de précision dans leur exposition. J’ai vu le film quatre fois et je ne sais toujours pas pourquoi le brillant James Averill choisit d’aller se perdre dans ce patelin boueux du Wyoming.
    L’auteur exprime des idées générales mais cela passe plus par des discours décorrélés du reste du film (l’ouverture avec Joseph Cotten, tiens encore lui) que par un récit dialectique incarné dans la mise en scène.
    Et ce côté vague, ce manque de franchise se retrouve aussi dans la représentation des propriétaires qui sont des tyrans purs et simples mais dont on ne sait pourquoi ils en sont venus à recourir à la force contre ces malheureux immigrants. Ni d’ailleurs pourquoi ces migrants persistent à s’installer sur des terres qui ne leur appartiennent pas, au péril de leur vie.

    Après, on a que trop comparé Ford à Cimino. Stylistiquement (donc fondamentalement) parlant, le Cimino de La porte du Paradis a selon moi plus à voir avec Visconti.

  5. Puisque tu l’avais sous la main, tu aurais pu lui demander des éclaircissements 🙂 Blague à part je t’envie terriblement.
    Je ne puis que donner ma vision, toute relative. Averill par exemple, est dans ce trou parce qu’il va y épouser Ella ce qui vaut bien des raisons. Il est Marshall, donc je suppose qu’il a été nommé. Et puis ce trou est un territoire en pleine expansion, on peut imaginer que ça l’a motivé. A vrai dire je ne me suis jamais vraiment posé cette question. Qu’il soit Marsall là c’est une donnée d’entrée. Dans « Rio Bravo », Wayne est sheriff dans un trou. A un moment Angie Dickinson lui demande comment il y est arrivé et il a une vague réponse.
    Il me semble aussi que le décalage entre le brillante avenir évoqué dans la première scène (le discours idéaliste de Cotten) et ce que ces gens sont devenus est le sujet du film. Et peut être que cette confusion que tu ressens (et tu es loin d’être le seul, Pauline Kael disait aussi ne pas comprendre les personnages) est celle des personnages emportés par une vaste histoire sur laquelle ils ont du mal à avoir prise. Là encore c’est le contraire de ce qui se passe chez Fregonese. Mais du coup je suis d’accord sur la comparaison avec Visconti. il me semble que Cimino avait dit que la scène de 1913 était dans l’esprit du « Guépard ».
    Ford, question style, je suis d’accord aussi, mais Cimino, comme Peckinpah (que tu égratignes parfois), sont clairement des admirateurs de Ford, et leur travail se situe dans un étrange mélange de continuité, de volonté critique, et de regret mélancolique (regret d’une certaine forme de cinéma, d’un temps de valeurs plus solides) qui me plait particulièrement.

  6. Ah oui, a l’époque, les immigrants avaient autant de droits sur les terres que les ranchers, ces terres étaient « open range », ouvertes. D’où le problème entre petits fermiers qui s’installaient et gros éleveurs qui voulaient conserver de grands espaces ouverts pour leurs gros troupeaux. C’est le ressort classique d’un tas de très bon westerns, les barbelés sur la prairie, tout ça.

  7. mais un shérif est élu…Là, Averill est présenté comme un nouvel arrivant dans le patelin après un long voyage en train et dans la séquence précédente, certes censée se passer vingt ans avant, on le voit sur la côte Est.
    Dans Rio Bravo, la question ne se pose même pas.

    Donc on est finalement d’accord, le conflit et ses enjeux sont exposés plus clairement et plus concrètement dans le film de Fregonese.

    Quant à la mélancolie, oui, c’est d’ailleurs ce qui à mon sens fait la beauté de La porte du Paradis. Mais Ford ne l’était pas moins que Cimino, mélancolique (et il était plus critique en dépit des apparences).

  8. quant aux « open range » OK mais à l’époque je n’avais pas encore vu « L’homme qui n’a pas d’étoile » et ce que je reproche à Cimino, c’est justement que j’aurais dû avoir vu « L’homme qui n’a pas d’étoile » pour comprendre son film.

  9. Un shérif oui, mais un Marshall peut être nommé comme Rooster Cogburn. Mais peut être que Averill est shérif finalement, je ne me souviens plus assez. On va pouvoir vérifier ça bientôt, le film sera présenté à Venise dans une version restaurée (nouvelle ?).

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