Sept hommes…une femme (Yves Mirande, 1936)

Une jeune et riche veuve part dans une château à la campagne avec sept prétendants.

De toute évidence, Sept hommes…une femme a beaucoup inspiré La règle du jeu. On y retrouve non seulement la trame principale, à savoir marivaudage de la bonne société parisienne dans un pavillon de chasse mais également une multitude de détails significatifs: aller-retours entre domestiques et maîtres, entre cuisine et salle à manger, similitudes étonnantes dans le découpage de la séquence de chasse. C’est l’occasion de vérifier une nouvelle fois que la grandeur d’un film ne réside pas dans une addition d’éléments mais dans la mise en scène, c’est à dire la façon dont le cinéaste agence ces éléments. Dans le film de Renoir, l’utilisation révolutionnaire de la profondeur de champ, la mobilité de la caméra, l’originalité de la direction d’acteurs, la subtilité inéluctable de l’instillation du drame dans la comédie et l’absence de facilités narratives donnaient une présence et une vérité exceptionnelles à des situations et personnage archétypaux.

Le film de Mirande, lui, reste constamment sur ses rails. Les personnages sont déterminés de bout en bout par leur type de départ, l’intrigue est conventionnelle et son dénouement est prévisible. A cause d’une écriture paresseuse, l’étude de moeurs reste superficielle et le propos se résume à un cynisme démagogique et assez bas du front. Cependant, il serait injuste de disqualifier Sept hommes…une femme du fait qu’il n’a pas l’ambition de ce qui reste, tout de même, le plus sérieux des prétendants au titre de meilleur film de tous les temps. Les bons mots de Mirande et les numéros d’acteur (Larquey, Fabre, Gravey…), s’ils limitent la portée du film, le rendent assez agréable à regarder tandis que l’inversion des rôles habituels entre hommes et femmes lui donne une saveur féministe assez inédite. En somme, c’est un divertissement aimable et oubliable.

Stranger on horseback (Jacques Tourneur, 1955)


Un juge a bien l’intention d’arrêter le fils meurtrier du plus puissant propriétaire de la région.

Stranger on horseback est le moins bon western de Jacques Tourneur. Comme souvent chez lui, il n’y a pas beaucoup d’action et pas mal de dialogues mais le problème c’est qu’ici, toutes les scènes sont soumises à l’intrigue, très conventionnelle. Les fascinants méandres narratifs, le ton détaché et la poésie si particulière de Wichita, Great Day in the Morning et Canyon Passage sont absents ici. L’idiotie profonde du retournement final montre bien que la convention, en l’occurrence celle du happy-end, a été préférée à la logique (que cette logique soit narrative, psychologique ou plastique). Enfin, il faut préciser que l’état déplorable de conservation de l’AnscoColor, procédé de couleur qui n’a pas fait long feu, fait qu’aujourd’hui, il est difficile de voir une copie de ce film qui n’ait pas viré au rose orangé. C’est évidemment dommageable.

Les frères Karamazoff (Fedor Ozep, 1931)

Un débauché retrouve son père afin de lui emprunter de l’argent pour un mariage. Mais le père, sous l’emprise d’une charmante créature, n’a pas l’intention de céder quoi que ce soit.

Après le firmament de l’art muet que constituent les années 1927-1929, le début du cinéma parlant est souvent considéré comme une régression artistique tant le son a paralysé l’inventivité de la majorité des cinéastes. C’est un fait que beaucoup de films du début des années 30, y compris certains signés par de grands réalisateurs, pèchent par statisme, lenteur et platitude visuelle. L’éclairage et le montage ne sont plus les moyens d’expression privilégiés de cinéastes qui, très souvent, se contentent de mettre en boîte des dialogues.

A l’opposé de cette tendance, Les frères Karamazoff est une magnifique tentative d’intégrer les acquis de l’art muet au cinéma sonore. Fedor Ozep a pensé son film comme un maelström d’images et a démultiplié les raccords et les angles de prise de vue. C’est sans doute le seul film des années 30 où le montage est aussi sophistiqué que dans les chefs d’oeuvre d’Abel Gance qui fut, avant et devant Eisenstein, le génie du procédé. Cela n’empêche pas Ozep d’être capable d’utiliser des travellings sinueux lorsque la nécessité de plan-séquences se fait sentir. Sa virtuosité est totale. Le travail sur le son est également exceptionnel pour un film de l’époque. Bernard Hermann citait la bande originale de Karol Rathaus pour ce film comme une de ses références majeures tant la fusion musique/images y est aboutie.

Pourtant, et c’est là un intéressant paradoxe, Les frères Karamazoff est un film foncièrement raté. C’est que ce foisonnement d’images n’est pas l’idéal pour raconter l’histoire. Par exemple, insérer un gros plan du doigt sur la sonnette au moment où le personnage sonne est un choix qui introduit de la lourdeur et de la redondance tout en détournant du coeur de la scène. Le volontarisme du cinéaste en vient à nuire à la vérité des situations et des personnages et donc à nous désintéresser d’eux. Le roman est foncièrement théâtral et Ozep n’assume jamais cette théâtralité. Il faut dire que les acteurs étrangers -et ils sont nombreux puisque le film a initialement été tourné dans une version allemande intitulée Der Mörder Dmitri Karamazov– sont doublés, et très mal doublés; ce qui est compréhensible vu que la technique de post-synchronisation en était à ses balbutiements. Cela non plus n’aide pas à l’implication du spectateur dans le drame.

Il est significatif que le clou du film -un morceau de bravoure absolument éblouissant- soit la fuite dans la maison close car alors le cinéaste n’exprime rien d’autre qu’un vertige sans objet: d’abord celui de la vitesse puis celui de la fête. Le tourment intime du quasi-parricide n’est que superficiellement évoqué. On ajoute à ça le fait que les scénaristes ont évacué toute la dimension spirituelle du roman  (Aliocha a disparu, Ivan n’est plus qu’une silhouette…) et on conclut que Les frères Karamazov se trouve ici réduit à un mélodrame policier, qui plus est pas très réussi pour les raisons déjà évoquées. Ce n’est que lors de la belle fin que les amateurs retrouveront un peu de la substance de l’ultime chef d’oeuvre de Dostoïevski.

Esprit avant-gardiste s’étant fait metteur en images plutôt que metteur en scène, Fedor Ozep  s’était trompé sur ce que serait le cinéma parlant: l’art de la mise en scène justement. Mais il s’est trompé en beauté.

Texte intéressant sur Fedor Ozep

Joe Dakota (Richard Bartlett, 1957)

Un étranger découvre un lourd secret dans une petite ville dont les habitants comptaient s’enrichir grâce à un puits de pétrole.

En quelque sorte, Joe Dakota est à Un homme est passé ce que Quatre étrange cavaliers est au Train sifflera trois fois. A savoir une version plus modeste, plus légère, plus dégraissée, plus directe, bref plus série B que le prestigieux, poussiéreux et ennuyeux film dont il s’inspire. Joe Dakota est un western original parce que son héros ne la ramène pas beaucoup. Pendant les 80 minutes que dure le film, il ne tire aucun coup de feu. Après s’être fait jeté dans une flaque de pétrole par deux malotrus, il ne va pas leur casser la figure, tel un John Wayne de base, mais s’en va se laver à la blanchisserie, comme si de rien n’était. Il encaisse les coups et les humiliations mais s’obstine à rester alors que tout le monde veut le voir partir. Richard Bartlett, fervent chrétien et véritable auteur de films, a signé ici une parabole christique dont le sens n’est cependant jamais surligné. Son héros n’est pas un saint mais un être de chair et de sang, ancien officier qui plus est.

La mise en scène est simple et discrète sans être impersonnelle. Richard Bartlett aplanit les tensions du scénario, aidé en cela par le jeu très intériorisé de l’excellent Jock Mahoney. Sans verser dans la pantalonnade façon George Marshall, son film est non dénué d’humour. Cette légèreté de touche permet à l’auteur de maintenir un certain mystère autour de son récit. Avant un dénouement certes conventionnel et éhontément simplificateur, les camps ne sont pas clairement délimités avec le gentil qui serait d’un côté et le méchant qui serait de l’autre. Enfin, le charme de la délicieuse et trop rare Luana Patten (Arlene Dahl en plus innocente) achève de faire de ce western joliment humaniste un film plein d’intérêt.

L’impitoyable (Ruthless, Edgar G.Ulmer, 1948)

L’ascension dans le milieu de la finance d’un homme parti de rien au coeur sec.

Ruthless est un des rares films pour lesquels Edgar G. Ulmer a bénéficié d’un budget décent. C’est aussi une de ses pleines et entières réussites. L’histoire de cet homme sans pitié qui se hisse au sommet après avoir écrasé son entourage est a priori archi-rebattue mais est en fait racontée avec une subtilité toute dialectique. Ainsi, l’ascension du héros est le fruit d’un vague opportunisme amoureux avant d’être celui d’une supposée volonté de fer. Par bien des aspects, ce requin de la finance est un homme faible. Quoique retraçant toute sa vie depuis une enfance douloureuse, Ulmer a l’intelligence de ne pas réduire le caractère de son personnage à un unique trauma. Pas d’explication artificielle façon « Rosebud » ici. Les longs flashbacks sont là pour montrer toute la complexité du personnage, non pour la simplifier abusivement. Les décors de la Nouvelle-Angleterre et de Wall Street n’étant pas particulièrement propices aux envolées du poète expressionniste qu’était Ulmer, la mise en scène est classique. Classique et parfaitement maîtrisée. Les acteurs sont excellents. Louis Hayward restitue jusqu’au bout le mystère de son personnage grâce à un jeu très sobre et est entouré de grands seconds rôles, à commencer par un inoubliable Sydney Greenstreet qui se montre ici plus shakesperien que jamais. Tout au plus regrettera t-on la convention du deus ex-machina final qui retire un peu de sa force à la superbe dernière séquence.

La gaucho (Way of a gaucho, Jacques Tourneur, 1952)


Un gaucho (un cow-boy argentin, pas un trotskiste) se rebelle contre les puissances étrangères qui s’accaparent son pays au nom de la modernité.

Le quasi-simplisme de l’intrigue est transfiguré par le style du metteur en scène qui ne prend pas parti pour son héros mais restitue progressivement l’impasse sociale et affective dans laquelle le mène son intransigeance. Grâce à cette saine distance, schématisme de la caractérisation ne rime pas avec convention. Ainsi, le militaire opposé au héros n’est pas un salaud et dans plusieurs scènes, c’est clairement lui qui a raison face au gaucho. De plus, l’immense douceur du personnage de Gene Tierney n’a rien à voir avec les stéréotypes de flamboyante latine généralement associés aux Argentines. D’une façon générale, Jacques Tourneur atténue le romantisme de son matériau. Cette atténuation n’empêche pas le cinéaste d’atteindre régulièrement au sublime: ainsi de la scène de renoncement final.

L’éclat impressionniste de la lumière de Harry Jackson, la variété des couleurs et la beauté naturelle des paysages de la pampa font du Gaucho une splendeur visuelle sans que jamais la recherche de la beauté plastique n’apparaisse comme une fin en soi. Le film baigne dans une sorte de lyrisme omniprésent et tranquille. Tout semble couler de source, à l’image de ce découpage parfait où un simple champ-contrechamp peut concentrer l’essence d’un drame. Ainsi de Gene Tierney qui assiste à la capture du gaucho. De loin.

Le voyageur du temps (Beyond the time barrier, Edgar G.Ulmer, 1960)


Alors qu’il essaye un nouvel avion, un pilote de chasse américain se retrouve dans un futur dévasté.

L’indigence de cette série Z n’empêche pas un singulier travail sur les décors dessinés par Ulmer lui-même. Si le film n’est pas des plus passionnants, on notera qu’il n’est pas complètement nul non plus. Son intrigue n’est pas simpliste et il fallait oser réaliser un film ouvertement anti-nucléaire en 1960, c’est à dire au plus fort de l’équilibre de la terreur. Avec trois bouts de ficelle, le cinéaste arrive à exprimer une certaine désolation quant au devenir de l’humanité.