Porgy and Bess (Otto Preminger, 1959)

Dans le quartier noir de Charleston, une prostituée dont le souteneur est parti en cavale après un meurtre se met en ménage avec un estropié.

A l’opposé des tapages publicitaires (festival de Cannes, sortie de Batman, caraxeries…) prétendus tels par les puissances du marketing, c’est un véritable évènement cinématographique qui a eu lieu hier soir à la cinémathèque de Bercy puisqu’était projeté pour la première fois à Paris depuis 20 ans, dans des conditions quasi-clandestines (le programme annonçait un « film-surprise »), l’adaptation par Otto Preminger de l’opéra Porgy and Bess dont l’exploitation est bloquée depuis les années 70 par les héritiers de Gershwin. Grâce au concours d’un providentiel collectionneur, un public averti a pu visionner ce film dans une somptueuse copie Todd-AO, c’est à dire 70 mm et son magnétique stéréophonique sur 6 pistes. Soit les conditions rêvées pour découvrir ce qui resta le chant du cygne du prestigieux producteur Samuel Goldwyn.

Porgy and Bess est évidemment à rapprocher de Carmen Jones, précédent musical de Preminger avec des Noirs. Ces deux opéras filmés sont les travaux les plus stylisés de celui qui fut par ailleurs le plus réaliste des grands cinéastes hollywoodiens. Dans Porgy and Bess, l’emploi du 70 mm permet au metteur en scène d’aller plus loin que jamais dans sa quête de la fluidité: l’élargissement inouï du format permet de diminuer drastiquement le nombre de raccords. Ses compositions de plan sont remarquables d’harmonie. Le nombre élevé de personnages présents à l’image donne un sentiment de chaleur humaine qui transcende la précision millimétrée des déplacements des acteurs. A l’exception de deux séquences, le décor, superbe studio représentant une place du sud américain, est toujours le même. La caméra s’y mouvant avec l’aisance d’un alligator dans les Everglades, la familiarité du spectateur avec le lieu de l’action est totale. La mise en scène est aussi avant-gardiste que celle de Coup de coeur ou de Dogville.

Porgy and Bess se distingue aussi du précédent opéra de Preminger par sa photographie. Les teintes chaudes du grand Léon Shamroy sont à l’opposé du gris militaire de Carmen Jones. La lumière jaunâtre exprime la moiteur langoureuse et rêvée du sud profond. D’une façon générale, Porgy and Bess met en scène un fantasme du peuple noir américain comme pouvait le faire le sublime Hallelujah! de Vidor. Il n’a aucune ambition réaliste et sa vision des Noirs en proie à des passions archaïques et éternelles n’est alors pas plus raciste que celle des Juifs poursuivis par la fatalité dans The light ahead. Preminger travaille le mythe. Voir ainsi le personnage de trafiquant de cocaïne composé par Sammy Davis Jr, tout droit sorti d’un dessin animé de Tex Avery. Il volerait presque la vedette à Sidney Poitier et à la belle Dorothy Dandridge.

En fait, le seul défaut de ce magnifique drame lyrique est que le chanteur doublant Sidney Poitier manque un peu de coffre.

Un commentaire sur “Porgy and Bess (Otto Preminger, 1959)

  1. Ca y est, je l’ai vu moi aussi à la seconde projection de La Cinémathèque. Rien à dire sur ton texte, qui énumère point après point toutes les merveilles de ce qui est l’un des plus fascinants exercices de mise en scène que j’ai pu voir du cinéma hollywoodien. Un seul élément ne m’a pas convaincu, et ce n’est pas le moindre dans un Musical comme celui-là : les voix qui manquent d’ampleur et n’arrivent pas à déclencher l’émotion lyrique (le « Summertime » qui ouvre le film a été une de ce point de vue une sacrée déception). Sammy Davis Jr, en effet, steals the show et annonce, je n’avais pas réalisé pas à quel point, le body language de Michael Jackson. Quelle chance d’avoir pu voir le film dans de telles conditions de projection.

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