Les forçats de la gloire (The story of G.I Joe, William Wellman, 1945)

Du désert tunisien à l’Italie, différentes campagnes d’une unité de fantassins américains pendant la seconde guerre mondiale.

William Wellman a voulu faire un film plus réaliste que la moyenne des films de guerre. Malgré les décors de studio, il y est parvenu. Les forçats de la gloire est un précurseur des grandes oeuvres de Samuel Fuller (Les maraudeurs attaquent, Au delà de la gloire), vétéran de la Big red one qui voyait d’ailleurs dans le film de Wellman « le seul film honnête sur l’infanterie tourné pendant la guerre à Hollywood ». Les forçats de la gloire est cependant moins sec et plus didactique. On sent souvent les intentions précéder l’exécution. Par exemple, indépendamment de la beauté du noir et blanc de Russell Metty, la composition très apprêtée de plusieurs plans tranche d’avec la crudité de la représentation. Le découpage de Wellman, plus soucieux de la force de l’image que du naturel de la séquence, n’a pas l’aisance de celui de Walsh ou de Fuller. La voix-off et la musique surchargent aussi l’image de sens. Il reste enfin quelques concessions au sentimentalisme hollywoodien qui apparaissent franchement déplacées dans cet univers de boue, de violence et de sang. Ainsi du coup de foudre amoureux. Ces réserves, si elles empêchent de faire figurer Les forçats de la gloire parmi les chefs d’oeuvre du genre, ne doivent cependant pas vous induire en erreur. Le film reste très intéressant et le style elliptique du cinéaste fait plusieurs fois mouche. En témoigne par exemple la surprenante arrivée des cadavres sur le dos des mules. William Wellman allait quelques années plus tard s’intéresser à la bataille des Ardennes avec l’excellent Bastogne qui est, lui, une réussite complète.

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La femme de nulle part (Louis Delluc, 1922)

Une femme revient dans une propriété où elle a vécu un grand amour et donne des conseils à la nouvelle maîtresse de maison qui vit elle-même une liaison extra-conjugale.

Si ce résumé vous semble particulièrement alambiqué, c’est normal. Le film l’est. A force d’abstraction et de symbolisme pesant, son déroulement paraît terriblement arbitraire. Le jeu excessivement théâtral des actrices, surtout Eve Francis, accentue encore la lourdeur de l’ensemble. Grand défenseur du western et du cinéma suédois, Louis Delluc n’a pas, en tant que cinéaste, le sens du naturel de ses chevaux de bataille critique. La femme de nulle part est donc un film épouvantable qui ne gagnerait pas à être exhumé des oubliettes de la cinémathèque.

La maternelle (Jean Benoît-Lévy & Marie Epstein, 1933)

Une jeune femme de bonne famille abandonnée par son fiancé devient dame de service dans une école maternelle.

La maternelle fut un immense succès critique en son temps. Son auteur, Jean Benoît-Lévy, avait une haute idée sociale du cinéma et allait plus tard occuper un poste important à l’UNESCO. Il adaptait ici un roman de Léon Frapié lauréat du prix Goncourt 1904. Marie Epstein, soeur de Jean, fut sa collaboratrice attitrée. La maternelle capitalise beaucoup sur les bêtises de gamins quasiment saisis sur le vif qui provoquent l’attendrissement et l’amusement du spectateur. Il y a ainsi une dimension documentaire qui anticipe celle de Etre et avoir. Mais le film ne se limite pas à ça. Même s’ils appuient parfois un peu lourdement le sens d’une situation, les auteurs sont guidés par ces qualités rares que sont le tact et la droiture, qualités qui  leur permettent de traiter sans faute de goût ni pusillanimité un matériau délicat qui contient son lot de cruautés.

Voir le sérieux radical avec lequel est présenté le désespoir de l’enfant. Voir l’élégance de l’ellipse qui enchaîne les deux premières séquences. Voir la parfaite séquence de l’abandon où la mise en scène se charge de ne pas enfoncer la mère. La coexistence de la tendresse, du pathos et de la légèreté des jeux enfantins est rendue harmonieuse par la sensibilité des cinéastes et par la rapidité du rythme des images. Reste Madeleine Renaud: son jeu plein de sensiblerie détonne d’avec la sobriété du reste de la distribution (ainsi Alice Tissot qui atténue considérablement la dureté de la directrice) et pourra paraître désuet. Mais son personnage est le plus meurtri d’entre tous les adultes du film.

La fin du monde (Abel Gance, 1930)

Un savant qui a prédit la collision entre une comète et la Terre lutte pour réconcilier l’humanité avant sa fin.

Le contraste entre l’ambition démesurée du propos et la puérilité d’une dramaturgie basée sur des intrigues de romans de gare d’ailleurs mal ficelées contribue grandement au ridicule de La fin du monde. Mais ce n’est pas tout. S’ajoute au passif du film le consternant surjeu des comédiens. Abel Gance lui-même dans le rôle d’une espèce de Christ moderne est particulièrement risible. Génie hugolien de l’art muet, le cinéaste n’avait de toute évidence pas encore intégré cette nécessité première du parlant: le naturel des apparences.

Néanmoins, il ne faudrait pas être trop dur avec Abel Gance qui a ici le mérite d’être autrement plus ambitieux que ses collègues à une époque où la frilosité devant la nouvelle technique guidait la majorité des cinéastes sans d’ailleurs que leurs films ne soient forcément meilleurs (essayez de me trouver un bon parlant français sorti avant 1931). A tort ou a raison, La fin du monde a été ramenée d’une durée de 3 heures à une durée de 1h30 par ses producteurs mais l’auteur était le premier à reconnaître son échec en 1964 lors d’une présentation de son film à la cinémathèque. Reste les grandioses plans de destruction de la fin.

Cri d’un pacifiste hanté par la première guerre mondiale et les spectres politiques de son temps, La fin du monde est aussi un film dont la sincérité et le caractère éminemment personnel ne font jamais aucun doute (contrairement à Melancholia par exemple).

Les voyeurs (Uri Zohar, 1972)

A Tel-Aviv, des plagistes immatures courent les filles…

Film très populaire en Israël, Les voyeurs est une comédie naturaliste qui suit les tribulations de deux queutards. Le regard d’Uri Zohar est dénué de l’empathie de Cassavetes ou de la complaisance d’Appatow. Sans noircir le trait ni enfoncer plus que de raison ses personnages, il rend évidente la médiocrité de ses personnages (voir la scène à la limite de la tentative de viol). Son style dru fait penser au nouveau naturel de Pascal Thomas mais l’absence de ligne dramatique conséquente ou de sérieuse mise en perspective de protagonistes dont l’intérêt reste limité fait que le film ne décolle jamais vraiment. Sans ennuyer toutefois.

Une vie (Alexandre Astruc, 1958)

Au XIX siècle, la décevante vie conjugale d’une femme de la petite noblesse normande.

Le livre de Maupassant était un roman naturaliste destiné à montrer qu’une vie « banale » pouvait être aussi trépidante qu’une vie héroïque. Pour ce faire, l’auteur avait fignolé sa narration, ancrant ses personnages dans un terroir précis (la Normandie) et enchaînant savamment les évènements dramatiques les plus communs possibles (amours, décès de proches…). Ce n’est pas du tout le cas de l’adaptation d’Astruc. Le cinéaste a effectué un considérable travail d’abstraction, réduisant l’environnement social du couple à des silhouettes et évacuant délibérément la richesse psychologique des protagonistes. Son but était visiblement de montrer les désirs de ses personnages à travers sa mise en image.

Ce féru d’expressionnisme allemand a ainsi réduit la région normande à ses variations de climat et a assigné à celles-ci la fonction de refléter le drame. L’été, le couple s’aime, quand il neige, la femme est triste et quand le ciel est nuageux, la catastrophe ne va pas tarder à surgir. Cet aspect primitif, rare dans le cinéma français, est exceptionnellement réussi tant les couleurs de Claude Renoir sont splendides et mettent en valeur la campagne. Il faut le dire clairement: Une vie est le plus beau français en couleurs des années 50.

Ne les faisant guère parler, Astruc a aussi veillé à charger de sens le placement de ses acteurs dans le cadre ainsi que leurs gestes. Un plan sur un couteau qui déchire un corsage et un plan à la grue sur les amants courant dans les blés (ce plan-ci semblant tout droit sorti du City girl de Murnau) lui suffisent pour évoquer la passion amoureuse des débuts. On pourrait citer une demi-douzaine d’autres instants sublimes qui suffisent à faire de Une vie une oeuvre importante du cinéma français.

Le problème est que le film échoue à instaurer une continuité entre ces instants. Les gestes pré-cités sont souvent brusques, arrivant sans progression dramatique. Entretenant une distance entre le spectateur et les personnages via notamment la diction atonale des acteurs, le cinéaste nous force à regarde le drame de loin, comme au second degré. On est souvent ébloui par la mise en scène, qui n’a rien d’un enrobage purement esthétisant car est toujours en rapport précis avec les états d’âme des protagonistes, mais on ne vibre jamais tant le style reste froid (en dépit des accents lyriques de la belle musique de Roman Vlad). C’est tout le paradoxe de Une vie. Si on prend les scènes une par une, elles peuvent être somptueuses mais le récit qui les charrie n’a aucun souffle.

Peut-être aurait-il fallu que le film soit intégralement muet pour fonctionner complètement. Peut-être aurait-il fallu se débarrasser de la voix-off de l’héroïne (parti-pris d’autant plus étrange que le livre est raconté à la troisième personne) et des dialogues encombrants. En effet, comme l’a montré Michel Mourlet dans Sur un art ignoré, le cinéma parlant exige un réalisme plus poussé que le cinéma muet qui, amputé d’un aspect essentiel de notre réalité qui est la parole, utilise plus de conventions visuelles pour faire savoir ce qu’il veut faire savoir. Ces conventions étaient souvent basées sur des symboles archaïques pour montrer les forces élémentaires à l’oeuvre sur les personnages. Ce qu’on retrouve justement dans Une vie.

Quoiqu’il en soit, la tentative d’Alexandre Astruc de ressusciter l’expressionnisme dans la campagne française était peut-être vouée à l’échec dès le départ mais reste plus belle à contempler que n’importe quel film signé Bruno Dumont.

Marie, légende hongroise (Paul Fejos, 1932)

La déchéance sociale d’une bonne mise enceinte.

Quoique le sujet soit très mélo, la douceur du style de Paul Fejos atténue le pathos. La longueur assez exceptionnelle de ses plans fait qu’il a parfois été qualifié de précurseur de Mizoguchi. C’est quelque peu exagéré car c’est réduire le style du plus grand des cinéastes japonais à un procédé parmi d’autres et c’est oublier que son art est nettement plus concentré, plus dur et plus réaliste que celui du plus cosmopolite des réalisateurs hongrois. En effet, quasiment dénué de dialogues, Marie, légende hongroise est une sorte de conte naïf. Le jeu très schématique d’acteurs (le dos voûté qui suppose l’accablement) qui composent des silhouettes plus que des personnages, les métaphores primaires (le plan sur les chatons symbolisant l’enfant à venir) accusent la mièvrerie des situations et l’artifice de la mise en scène. C’est cependant lorsque cette naïveté est assumée jusqu’à un hallucinant paroxysme que Marie, légende hongroise atteint une certaine beauté. Ainsi de la fin littéralement fantastique. Drôle de film en vérité.