Le déserteur / Je t’attendrai (Léonide Moguy, 1939)

Octobre 1918: alors qu’un bombardement a stoppé le train de son régiment à côté de son village natal, un soldat s’octroie une permission avec l’aval tacite de son chef, le temps que le rail soit réparé.

Contrairement à ce que son titre originel -refusé par la censure qui imposa « Je t’attendrai » pour l’exploitation- peut laisser penser, Le déserteur n’a rien d’un pamphlet antimilitariste. Il n’a aucune portée générale et se contente de suivre pas à pas, minute après minute, un soldat en situation précaire vis-à-vis de sa hiérarchie. L’audace des auteurs n’est pas politique, elle est stylistique: avant Alfred Hitchcock (La corde) et Robert Wise (Nous avons gagné ce soir), Léonide Moguy et Jacques Companeez (un des scénaristes les plus novateurs des années 30) font du déroulement de l’action en temps réel leur principe dramatique de base. L’heure incertaine du départ du train est une épée de Damoclès qui pèse tout le long du film au-dessus de la tête du héros. Si les rebondissements relèvent trop souvent du mélodrame le plus grossier, la rapidité de leur enchaînement rend sensible une certaine ironie du destin, au-delà de l’invraisemblance.

La mise en scène de Moguy épouse cette unité temporelle avec réalisme et fluidité: ainsi ce travelling arrière qui filme la longue discussion entre Aimos et Jean-Pierre Aumont. La direction d’acteurs, sobre et précise, est à l’avenant. On notera aussi une photo soignée, aussi bien en ce qui concerne la grisaille des extérieurs brumeux que le clair-obscur des scènes d’amour avec la rare Corinne Luchaire. Bref: si plusieurs facilités d’écriture empêchent Le déserteur d’être le chef d’oeuvre qu’il aurait pu être, c’est un film qui se suit avec un réel intérêt grâce à une mise en scène solide et à une dramaturgie aussi efficace qu’originale.

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La proie nue (Cornel Wilde, 1966)

Au XIXème siècle, un Blanc est utilisé par une tribu africaine comme proie d’une chasse à l’homme.

Un récit de survie assez radical puisque seule l’action compte (les dialogues des indigènes n’étant pas sous-titrés). Il y a de beaux moments de barbarie mais il faut reconnaître qu’à la longue, ce récit aussi primitif que ses personnages est un peu chiant d’autant que la thématique du « retour à la sauvagerie » est appuyée par de -nombreuses- séquences de documentaire animalier. Son pseudo-remake, Apocalypto, est plus abouti et plus intense.

Klute (Alan J.Pakula, 1971)

Un détective est engagé pour enquêter sur la disparition d’un savant qui fréquentait une call-girl…

L’abstraction du style fait tendre le polar vers une sorte d’onirisme qui permet à l’inpiration plastique de Pakula de s’épanouir mais qui ne rend guère convaincant une histoire et des personnages schématiques.

Fantasmes (Bedazzled, Stanley Donen, 1967)

Un pauvre type qui se suicide reçoit la visite du Diable qui lui propose d’exaucer sept voeux.

Série de sketches sans grand intérêt tant les images soignées de Stanley Donen (Cinémascope précis et couleurs « pop ») donnent l’impression de tourner à vide. L’arbitraire de la narration reposant sur les facilités offertes par un contexte irréaliste n’est guère compensé par l’inspiration comique et encore moins par l’approfondissement des caractères, qui restent conventionnels de bout en bout. A l’exception du passage avec les mouches, les gags sont rares et peu inventifs. Peter Cook, en diable version membre caché des Who, est tout de même amusant.

L’Egyptien (Michael Curtiz, 1954)

Pendant le règne d’Akhénaton, grâces et disgrâces d’un médecin qui a sauvé la vie du Pharaon.

La première partie, transposition d’une intrigue de film noir dans l’Egypte antique, est sans intérêt d’autant que Bella Darvi n’est guère crédible en femme fatale. La suite, qui tourne autour des conséquences politiques de la réforme religieuse d’Akhenaton, aurait pu donner lieu à un film intéressant si son écriture avait été moins soumise au romanesque bon marché typique des superproductions hollywoodiennes. Tout cela manque d’unité dramatique. Un bon point cependant: le filmage de Michael Curtiz n’a rien perdu de sa vivacité avec le Cinémascope.

Variétés (Ewald André Dupont, 1925)

Un trapéziste vedette monte un trio avec un couple d’acrobates…

Variétés est un classique du muet qui, deux ans avant L’aurore, synthétise dix ans d’art cinématographique d’une façon éblouissante. Après Caligari, Nosferatu et Mabuse, il ne s’agit plus pour les réalisateurs allemands de créer un climat expressionniste mais de mettre complètement la caméra au service du drame. Le travail de Karl Freund est encore plus impressionnant que sur Le dernier des hommes. Les prises de vue subjectives depuis les trapèzes sont remarquables et furent d’ailleurs remarquées en leur temps. Cette virtuosité totale n’apparaît jamais gratuite. Elle est la manifestation d’un talent souple et varié qui permet à E-A Dupont de réussir toutes les scènes d’un récit canonique. Lorsqu’il le faut, le cinéaste sait préférer la suggestion au déchaînement spectaculaire: ainsi du meurtre se déroulant hors-champ. Il peut aussi s’appuyer sur un trio d’acteurs excellents (quoique Emil Jannings en fasse un peu trop avec son regard). Bref: aboutissement et perfection sont les deux mamelles de ce Variétés.

L’horizon (Jacques Rouffio, 1967)

En 1917, un fantassin en convalescence a une liaison avec la jeune veuve de son cousin.

Ce premier film de Jacques Rouffio, adapté d’un roman Georges Conchon, souffre d’une mise en scène trop statique et d’un rythme un peu plat que la musique de Serge Gainsbourg peine à vivifier. Il est pourtant intéressant à bien des égards. De même que celui de l’émancipation féminine pendant la première guerre mondiale, le problème du vide existentiel du combattant est abordé avec finesse. Les personnages sont caractérisés avec subtilité. Cette impression de tact vient notamment du fait que la désertion n’est jamais évoquée en tant que telle par ces bourgeois bon teint désirant préserver leur unique enfant d’un massacre dont l’absurdité est chaque jour plus flagrante. Jouant une anticonformiste amèrement revenue des illusions de sa classe sociale, Macha Méril est ensorcelante et il est aisé de s’identifier à son amoureux. Quoique insuffisamment présente à l’image, la beauté de la campagne française est fort bien restituée.