Comme les grands (No greater glory, Frank Borzage, 1934)

Pour s’intégrer, un enfant souffreteux redouble d’efforts dans la guerre qui oppose sa bande à celle des voisins pour la possession d’un terrain vague.

Frank Borzage a transformé le livre pour enfants de Ferenc Molnar en puissante parabole pacifiste. Montrer la folie des grands à travers les jeux des enfants était un pari casse-gueule. Le cinéaste le tient haut la main car il ne trahit jamais la vérité psychologique de ses petits personnages au profit de son message. L’enfance étant le moment où le besoin de reconnaissance par le groupe est poussé au paroxysme de son absurdité, la critique de l’héroïsme et du militarisme découle tout naturellement des rapports entre le jeune héros et ses camarades. La fin, étonnante de dureté et de lyrisme rentré, a, dans les années 30, consacré la gloire de Frank Borzage et reste aujourd’hui très émouvante.

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L’héritage de la colère (Money, women and guns, Richard Bartlett, 1959)

Un détective privé est chargé de retrouver l’assassin d’un chercheur d’or parmi ses héritiers…

Encore une fois, le pacifisme et l’humanisme chrétien de Richard Bartltett désamorcent joliment les attendus de son western. Les confrontations successives du détective avec chaque suspect, procédé propre au « whodunit », sont prétextes à la présentation d’une attachante galerie de personnages plus faibles que méchants. D’une façon ou d’une autre, chacun sera soumis à la tentation et aura la possibilité d’une rédemption. Fait rarissime dans le genre: aucune mort violente ne surviendra. La parabole se déroule sans la moindre lourdeur mais s’inscrit avec naturel dans un récit bien composé. Bref, la douceur et la bienveillance du ton rendent L’héritage de la colère assez attachant en dépit du fait que sa mise en scène soit, à l’exception de quelques idées ponctuelles (tel ce fort abandonné dans lequel un vieil homme vit entouré d’Indiens), terne.

Âmes perdues (Dino Risi, 1977)

Pour ses études à Venise, un jeune homme déménage chez sa tante, qui a une relation très étrange avec son oncle.

Dans un genre où on ne l’attendait pas -le thriller horrifique à la Bunny Lake a disparu-, Dino Risi livre un exercice de style limité car tout entier tourné vers le mystère autour de sa révélation finale (ainsi de l’amourette étudiante traitée par-dessus la jambe), mais assez efficace car, soutenu par l’interprétation démente de Vittorio Gassman, il fait preuve d’un talent aussi certain qu’inattendu pour susciter l’angoisse.

The bay (Barry Levinson, 2011)

Le jour de la fête nationale, une petite ville de la baie du Maryland est ravagée par une infection bactériologique.

Une excellente surprise qui montre que les vertus traditionnellement attribuées au meilleur de la série B -concision, vivacité, inventivité formelle, franchise de la critique politique- ne sont pas encore mortes! On avait initialement proposé au vétéran Barry Levinson de réaliser un documentaire sur les conséquences néfastes de la pollution dans la Chesapeake Bay. Il a jugé qu’un film d’horreur intégrant un maximum de détails réalistes serait plus à même d’alerter le spectateur. D’où l’idée formelle à la base du projet: faire croire que The bay est un montage créé par l’héroïne du film pour alerter les internautes du scandale étouffé par les autorités. Ce montage aurait été réalisé à partir de sources diverses et variées: reportages, téléphones portables, caméras de surveillance, conversations webcam, images médicales…Techniquement, seule la qualité de la prise de son contrecarre ce postulat du « pris sur le vif » et les situations canoniques du film d’horreur (on pense aux Dents de la mer, à Alien) voient leur crédibilité renouvelée. L’ancrage dans la réalité est ainsi tellement probant qu’on n’a qu’une envie après la projection: taper « isopode » dans Google.

Mais ce n’est pas tout! Si, au-delà de sa fraîcheur formelle, The bay s’avère aussi percutant et aussi effrayant, c’est que Barry Levinson y fait montre de tout son talent de petit maître ayant vite assimilé les secrets du genre. Le récit, avec son unité de lieu, son unité de temps et sa multitudes d’actions est conduit avec une belle rigueur et 80 minutes suffisent à son déroulement. De plus, la mise en scène est particulièrement soignée et intelligente. On sent que, à l’opposé de la tendance contemporaine à la surenchère visuelle et au découpage fait par des robots, notre vieux routier du cinéma s’est, pour chaque séquence, posé les questions de base en vue de produire un maximum d’effets sur son spectateur: qu’est-ce qu’il faut montrer et qu’est-ce qu’il ne faut pas montrer? A quelle distance poser la caméra? Et les résultats sont là: les passages horrifiques surprennent le spectateur blasé et n’ont rien à envier aux clous des films de Jacques Tourneur ou de John Carpenter.

Bref, The bay est un digne descendant de Silver Lode, cette autre série B politique où un vétéran du cinéma américain filmait, en 1954, les festivités du Jour de l’Indépendance tourner au vinaigre.

 

La carrière d’une femme de chambre (Dino Risi, 1976)

Dans l’Italie fasciste, la fulgurante ascension d’une femme de chambre dans le milieu du cinéma.

L’écartèlement de cette femme légère entre son arrivisme et un vague amour pour un fiancé qui essuie tous les plâtres de son ascension est la matière d’une virulente comédie où grotesque du régime fasciste et ridicule de l’industrie cinématographique s’exacerbent mutuellement. Ce qui a le mérite d’être assez conforme à la réalité fondamentale de Cinecittà, usine à distractions débilitantes (les « telefoni bianchi » du titre original) dont la première pierre fut posée par le Duce.

En dépit du mépris qu’il peut avoir pour ses personnages médiocres, il reste étonnant de voir combien Dino Risi sait aller au-delà des jouissances de la satire pour insuffler à son pessimisme une ampleur tragique et universelle. Ainsi de la scène du simulacre d’exécution. C’est en cela qu’il se distingue très nettement de ses confrères de la comédie italienne.