Coeurs du monde (David W. Griffith, 1918)

Dans un village français, la première guerre mondiale sépare un couple récemment marié.

Il a beau avoir obtenu une autorisation exceptionnelle pour filmer les combats en France, il a beau représenter la violence avec une crudité inédite qui lui aliéna une partie du public, Griffith prend des libertés avec les plus élémentaires notions de réalisme militaire ou géographique puisque, par exemple, le héros qui a rejoint l’armée reste toujours près de son village. L’auteur d’Intolérance n’hésite jamais à synthétiser ou condenser temps et espace à des fins dramatiques. Quelle que soit la profession de foi claironnée par la publicité, la guerre est ici un prétexte à mélo. Si l’artifice du narrateur est visible, force est de reconnaître l’exceptionnelle maîtrise dont il fait preuve dans le domaine. Montage parallèle, gros plans, suspense…sont autant de procédés qu’il a pour la plupart inventés et qu’il réutilise ici pour le moins judicieusement, conférant à sa mise en scène une puissance spectaculaire alors inégalée.

Aussi virtuose soit-elle, cette mise en scène ne tourne jamais à vide et reste centrée sur l’humain. Ainsi, la première partie, celle du calme avant la tempête, est-elle aussi prenante que la suite. Griffith y dépeint le village français avec le même lyrisme tendre que celui qu’il déploiera dans ses chefs d’oeuvre americana, tel True heart Susie. Servi par une excellente troupe d’acteurs au premier rang desquels figure bien sûr la très gracieuse Lilian Gish, il présente des personnages vivants et touchants avec une suprême délicatesse qui lui évite toute caricature y compris lorsqu’il s’agit d’opposer la brune aguicheuse à la blonde vertueuse. Ce génie idyllique fait que le grand oeuvre de « Mr Griffith » sur la Première guerre mondiale s’avère très attachant. Comme par surcroît.

Printemps dans une petite ville (Fei Mu, 1948)

La jeune épouse d’un homme malade voit revenir dans son village reculé un médecin qu’elle aima autrefois.

Ce drame implacable, entre Flaubert et Le facteur sonne toujours deux fois, est considéré comme un des meilleurs films de l’histoire du cinéma chinois. La cruauté sans fard avec laquelle est présentée la situation, l’abstraction d’un environnement réduit à une maison et un mur en ruines, la sinistre voix-off de l’héroïne et le jeu anti-sentimental de Wei Wei installent une ambiance étouffante mais cette ambiance est illuminée par la nostalgie refoulée d’un passé toujours vivace. La mise en scène de Fei Mu, qui impressionnait déjà par sa justesse et son refus de la caricature, se montre particulièrement percutante dans ces évocations aussi lyriques que subtiles. Voir par exemple la promenade de l’ancien couple cadré de dos au milieu d’un sentier ensoleillé. Sans que la parole ne soit nécessaire, les vas-et vient contradictoires de la jeune femme rendent joliment sensibles les tourments de son coeur. La froideur désespérée de la narration est ainsi équilibrée par l’inscription des personnages dans les beaux décors naturels qui donne une ampleur cosmique au drame intimiste. Enfin, le dénouement achève de montrer que cette odyssée mentale au sein de la noirceur humaine n’est pas complaisance nihiliste mais terreau nécessaire à une salvatrice prise de conscience. Printemps dans une petite ville est un très beau film.