Le jardin des plantes (Philippe de Broca, 1994)

Après que son père trafiquant du marché noir a été fusillé par les Allemands, une petite fille est recueillie par son grand-père, naturaliste en charge du Jardin des plantes…

Ce téléfilm est une des oeuvres les plus personnelles et les plus achevées de Philippe de Broca. La facture, avec une lumière aussi travaillée que les mouvements de caméra, n’a rien à voir avec celle de Navarro. L’absence de concession de l’exposition, dont le ton est très grave, montre combien ce film tenait au coeur de son auteur. Le « je suis prêt à vous vendre des Juifs » hurlé par le père qui espère sauver sa peau devant ses bourreaux manifeste une audace aussi profonde que discrète de la part du scénariste et réalisateur. C’est avec beaucoup de finesse que seront ensuite montrés les mensonges dans lesquels se réfugie le grand-père pour oublier une réalité absolument insupportable.

Dans le contexte de l’Occupation allemande, l’archétype cher à de Broca du mélancolique confronté aux soubresauts du monde prend une dimension tragique. Il est remarquable que le cinéaste parvienne à maintenir l’équilibre entre cette dimension tragique prise à bras le corps et la légèreté, ce mélange d’humour, de fantaisie et de tendresse qui a toujours été sa marque de fabrique et qui demeure heureusement présent ici. L’interprétation de Claude Rich concourt évidemment à cette merveilleuse alchimie. Face à lui, Salomé Stévenin , 9 ans à l’époque, se tire très bien d’un rôle pas évident du tout.

Cette légèreté vivifie le rythme des images, empêche l’appesantissement et fait apparaître plusieurs des plus beaux instants du film comme comme saisis à la dérobée. Ainsi, la tonalité onirique du plan du grand-père et de sa petite fille sur le toit de la pension restera t-elle une tonalité et cette image ne fera pas dévier le cours du film vers une songerie hors de propos. Cette sobriété dans l’invention stylistique, cette humilité du regard, sont une évidente manifestation du tact de Philippe de Broca. Un tact sensible jusque dans les détails les plus anodins. Voir ainsi comment la mise en scène intègre l’handicapé mental à la petite famille: le plus naturellement du monde.

Bref, en dépit d’un dénouement qui accumule les facilités d’écriture au détriment d’une crédibilité jusque là maintenue, Le jardin des plantes demeure le film le plus émouvant de Philippe de Broca. Peut-être parce que c’est la plus récente de ses grandes réussites, il fait particulièrement réaliser combien cet auteur, noble et populaire, manque au cinéma français.

Pauvre petite fille riche (Maurice Tourneur, 1917)

Une petite fille vit dans un famille riche mais manque d’amour…

Comme si l’histoire racontée n’était pas assez inepte, Mary Pickford, 25 ans à l’époque, joue une fille de 10 ans. Parfaitement inintéressant d’un point de vue esthétique, Pauvre petite fille riche s’avère toutefois intéressant à titre historique car je ne crois pas qu’en 1917, trois ans avant l’expressionnisme allemand, un cinéaste avait déjà établi une dialectique entre le rêve et la réalité telle que Tourneur nous la présente dans la dernière partie de son film.

Une nuit seulement (Only yesterday, John M.Stahl, 1933)

Un notable reçoit une lettre où une femme avec qui il a couché il y a dix ans lui dit tout son amour.

Soi-disant adapté du livre historique éponyme de Frederick Lewis Allen, Only yesterday reprend en fait la trame de Lettre d’une inconnue de Stefan Zweig. La comparaison avec l’adaptation officielle de la nouvelle, réalisée par Max Ophuls en 1948, ne joue pas en sa faveur tant le style de John Stahl, sec et théâtral, tend vers l’académisme. Ainsi réduites à leur plus simple expression, les saugrenues péripéties du mélo -en particulier la fin- n’en apparaissent que plus consternantes. Cependant, Margaret Sullavan, peut-être l’actrice américaine la plus émouvante des années 30, insuffle à son personnage, et donc au film, une consistance inattendue. De plus, il faut être juste: quelques séquences sont mises en scènes avec attention et sensibilité. Je pense par exemple à la première nuit entre les deux personnages où les scintillements nocturnes, les gros plans sur le visage de l’actrice et un détail concrètement érotique évoquent L’adieu aux armes de Borzage, chef d’oeuvre du cinéma romantique s’il en est.

 

Le signe de Vénus (Dino Risi, 1955)

Une dactylographe cherche le grand amour en compagnie de sa cousine, canon de beauté.

Le signe de Vénus est une sorte de transition entre les téléphones blancs et la comédie italienne des années 60. En plus d’être relativement ancrée dans la société de l’époque, la mise en scène du canevas à l’eau de rose -des jeunes femmes qui rêvent du prince charmant- a des accents satiriques; à l’image de la métamorphose de Vittorio de Sica, bellâtre emblématique de la comédie mussolinienne, en séducteur minable. L’inspiration comique est plus timide qu’elle ne le sera dans les chefs d’oeuvre ultérieurs de Risi mais le film étonne plusieurs fois par sa dureté assumée et son refus des conventions. Ainsi de la frappante amertume du plan final. De plus, la distribution est remarquable.

L’amant de cinq jours (Philippe de Broca, 1961)

Un jeune homme entretenu par une couturière tombe amoureux d’une jeune amie de celle-ci, mariée à un archiviste…

Adaptation d’un livre de Françoise Parturier, L’amant de cinq jours est, de loin, le meilleur des quatre premiers films de Philippe de Broca avec Jean-Pierre Cassel car c’est celui où la fantaisie est la moins forcée. Les personnages ne sont pas des pantins mais leur évolution sentimentale est appréhendée par un réalisateur attentif et déjà maître de sa technique quoique pas encore trentenaire.

Agencés dans un équilibre merveilleux de justesse, les dialogues ciselés de Daniel Boulanger, la musique lyrique de Georges Delerue et le noir&blanc de Jean Panzer, qui sied aussi bien aussi au Paris nocturne qu’aux jardins du château de Chantilly sous les feuilles d’automne, poétisent la comédie.

Contrairement à ce qui se passe dans les mauvais films de l’auteur, les artifices de mise en scène ne vont pas ici à l’encontre de la vérité des personnages mais expriment la singularité de leur être. Des moments suspendus comme la valse entre les « officiels » ou le retour à la maison du mari trompé révèlent de la part du cinéaste une générosité et un tact qui transcendent le canonique canevas sur lequel il s’est appliqué.

On notera particulièrement l’émouvante noblesse du cocu admirablement interprété par François Périer. Micheline Presle et, surtout, Jean Seberg sont filmées comme de Broca a toujours filmé ses actrices: avec autant d’amour que de goût. Jean-Pierre Cassel s’en sort très bien pour simuler une fragilité qui complexifie heureusement son personnage récurrent, celui du héros jouisseur et indolent. La fin, dans sa suprême élégance, évoque furtivement Madame de… et Diamants sur canapé (sorti un an plus tard).

Amours italiennes (Rome Adventure, Delmer Daves, 1962)

Une jeune bibliothécaire quitte son poste dans une école guindée de la Nouvelle-Angleterre et part en Italie pour, s’imagine t-elle, profiter de l’amour…

Dernier film du cycle de films sur la jeunesse de Delmer Daves avec Troy Donahue, Rome adventure se distingue de ses trois prédécesseurs de par son ton: apaisé, contemplatif, réflexif et donc à l’opposé de la flamboyance mélodramatique qui caractérisait Susan Slade, Parrish et A summer place. On est ici plus proche d’Eric Rohmer que de Douglas Sirk. Visuellement, le cinéaste s’en donne en coeur joie dans le registre touristique et filme avec gourmandise les monuments romains dans la lumière du soir aussi bien que les lacs du Nord de l’Italie. Le point de vue étant celui d’une touriste, on ne saurait lui en faire grief.

Ces délicieuses déambulations dans la ville éternelle pourraient même passer pour le nec plus ultra de la modernité tant il est vrai que le récit n’avance quasiment pas pendant les trois premiers quarts d’heure. Entre conversation dans une librairie avec sa future patronne et bagarre dans un club de jazz, ce sont de petites touches qui dessinent peu à peu le portrait d’une jeune femme découvrant les divers aspects de l’amour.

Un récit aussi ténu dans un cadre aussi somptueux fait qu’on n’est pas très loin du roman-photo mais, grâce notamment à la franchise de son traitement et à la jolie présence de Suzanne Pleshette, Delmer Daves parvient à restituer ces questionnements d’adolescente dans toute leur fraîcheur virginale. On regrettera simplement que la résolution de la confrontation de l’héroïne à ces différents types d’amour soit conventionnelle, aussi bien dramatiquement que moralement parlant. Le personnage d’Angie Dickinson est ainsi tristement sacrifié sur l’autel de la facilité scénaristique.

Elle est terrible (Luciano Salce, 1962)

Suite à une panne automobile, un ingénieur italien passe du temps avec une bande de jeunes…

Le surplace du récit, la convention superficielle des caractères, les limites du talent de Catherine Spaak, la grossièreté d’une écriture qui abuse des flash-backs bêtement explicitant et la nullité à peu près totale de la mise en scène font que cette comédie italienne est très justement tombée dans l’oubli.

Susan Slade (Delmer Daves, 1961)

Sur le bateau qui ramène sa famille en Californie, une jeune fille a une aventure avec un jeune homme en partance pour l’Alaska…

Encore une fois, Delmer Daves magnifie la confrontation entre l’amour de jeunes bourgeois et les préjugés de leur classe. Cette magnification est d’abord morale en ceci que les personnages d’adultes sont globalement bienveillants. Une grande douceur revêt les rapports entre Susan et ses parents. Ainsi une norme sociale est-elle condamnée sans que ses promoteurs, qui finiront par abandonner d’eux même cette norme devenue absurde, ne le soient. La magnification est ensuite esthétique: mouvements d’appareil à la grue, musique de Max Steiner, décors superbes et Technicolor de Lucien Ballard fournissent un écrin somptueux aux passions des protagonistes.

Vanité décorative direz-vous peut-être? Je dis non car d’une part, l’utilisation d’une mise en scène aussi grandiose pour exprimer des amours d’adolescents est le signe émouvant de la générosité de l’auteur (qui a écrit, produit et réalisé le film). D’autre part, poussé à un tel extrême et couplé à la sensibilité paysagiste de Daves, un style décoratif tend nettement vers l’expressionnisme. Témoin cette séquence où la jeune fille se retrouve seule sur son cheval face à l’océan déchaîné de sa douleur. A ce titre, l’artifice théâtral du dénouement dénote d’avec le reste du film, torrent de lyrisme qui intègre avec une aisance déconcertante les rebondissements les plus improbables par la grâce de sa forme.

L’appel de l’or (Jivaro, Edward Ludwig, 1954)

Une Américaine débarque en Amazonie pour retrouver son fiancé qui cherche un trésor jivaro…

Un excellent petit film d’aventures qui en dit long sur la supériorité du Hollywood de naguère. En effet, quoique dénué d’action pendant la majeure partie de son déroulement, Jivaro est humainement et dramatiquement plus riche que l’intégralité des trois Indiana Jones. Servi par un couple d’acteurs d’une extraordinaire sensualité -Fernando Lamas et Rhonda Fleming-, Edward Ludwig excelle à faire naître la tension, une tension érotique notamment, à partir de trois fois rien. Un exemple d’idée judicieuse: le fait de différer de quelques heures le cassage de gueule lorsque le héros sauve la jeune femme de son violeur. Cela fait apparaître la bagarre non comme l’effet conventionnel d’une cause factuelle mais comme le pur surgissement d’une pulsion trop longtemps enfouie. A l’exception d’une poignée de stock-shots sur des animaux sauvages et d’une scène d’action ratée car trop vite expédiée (celle du passage de pont suspendu), Jivaro ne semble jamais « toc » grâce en premier lieu au tournage en décors naturels, exceptionnel pour ce genre de production. Les petites communautés d’aventuriers du bord de l’Amazone, leurs transactions douteuses et leurs rêves frelatés sont rendues présents dans une atmosphère moite et fascinante.

Crazy mama (Jonathan Demme, 1975)

Après que leur propriétaire les ait expulsées, une famille de coiffeuses s’en va braquer des banques…

Produit par Roger Corman, le deuxième film de Jonathan Demme est une sorte de variation fauchée et déjantée des Raisins de la colère. La vitalité d’une mise en scène mouvementée et percutante alliée à une vraie tendresse pour un panel de désaxés d’âges et de sexes divers et variés qui se trouvent unis par la force des circonstances rend cette série B particulièrement attachante. La bande originale, composée de standards américains du début des années 60, ajoute évidemment au plaisir.

Fille d’Ecosse (The pride of the clan , Maurice Tourneur, 1917)

En Ecosse, deux amoureux sont troublés lorsqu’une riche femme vient chercher le jeune homme, son fils naturel…

La large place accordée au folklore, la mise en valeur des éléments naturels que sont le vent et la mer, la qualité de l’interprétation et, d’une façon générale, la splendeur burinée des images éclairées par John van den Broek donnent beaucoup de relief à un récit qui, sur le papier, devait paraître étriqué. Fille d’Ecosse est un nouvel exemple de la maîtrise très avancée de Maurice Tourneur en matière de cinéma.