Embrasse-moi, chérie (Kiss me Kate, George Sidney, 1953)

Un comédien met une scène une adaptation musicale de La mégère apprivoisée avec son ex-femme dans le rôle principal…

S’il n’était parfois ralenti par des tours de chants scéniques sans rapport avec la narration, Kiss me Kate se hisserait à la hauteur des meilleures comédies musicales parmi lesquelles figurent notamment Chantons sous la pluie et Tous en scène. Les auteurs ont repris une armature canonique du genre -le spectacle dans le film- qu’ils ont galvanisée dans une solution contenant tous les ingrédients d’une bonne comédie de remariage. L’entrain, la drôlerie et la vitalité du résultat sont irrésistibles. Ces qualités doivent beaucoup à la virtuosité des auteurs. D’abord, une virtuosité scénaristique transfigure le vaudeville à unité de temps et de lieu en démultipliant protagonistes et intrigues autour du couple principal. A l’instar du cocasse duo de mafiosi, chaque personnage secondaire a droit à son morceau de bravoure dans ce récit renoirien (on songe à French cancan sorti l’année suivante).

La virtuosité est ensuite plastique: George Sidney s’avère, plus que jamais, un des réalisateurs les plus doués pour filmer et restituer le mouvement; ce alors que sa mise en scène est soumise à des bornes spatiales très contraignantes. Salons minuscules, petites terrasses, loges et couloirs de théâtre sont en effet les décors qu’il doit se coltiner. En fait, ces  limites, exploitées par des danseurs extrêmement brillants, ont pour effet de redoubler l’intensité spectaculaire des numéros en concentrant leur dynamisme (à l’inverse de l’ampleur chorégraphique déployée dans d’autres chefs d’oeuvre du musical tel Pique-nique en pyjama). Il faut voir Ann Miller danser sur une table basse, encore plus éblouissante et sexy que Cyd Charisse, ou Tommy Rall faire des entrechats sur la rambarde du toit pour se rendre du compte de la géniale singularité de Kiss me Kate à l’intérieur du genre le plus enchanteur de l’âge d’or hollywoodien.

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12 commentaires sur “Embrasse-moi, chérie (Kiss me Kate, George Sidney, 1953)

  1. D’accord en presque tout sauf que Kiss Me Kate s’élève bien au niveau de Chantons sous la Pluie et des lieues au-dessus de Tous en Scène (celui-là, revu il y a peu, m’a semblé plombé par la laideur rédhibitoire des acteurs – un Musical se doit à la Beauté – et la présence de la toujours exécrable Cyd Charisse). Et quand même, la qualité de la partition de Cole Porter : paroles et musique, je ne crois pas qu’il ait jamais fait mieux que pour Kiss Me Kate, son chef-d’oeuvre à mon avis dans une carrière qui plaçait déjà la barre au sommet. La version scène passe au Châtelet fin janvier-début février.

    • hérésie ! Tous en scène est le plus beau musical hollywoodien qui soit avec Lili de Charles Walters. Aucune laideur des acteurs, à moins que Fred Astaire ne vous révulse ?! À ce moment-là, c’est comme si vous aimiez le burlesque et aviez un problème avec Chaplin ou Keaton… D’accord tout de même pour la Charisse qui, lorsqu’elle joue et ne « performe » pas, a toujours dégagé quelque chose d’extrêmement insipide, voire stérile. J’aime beaucoup ce Kiss Me Kate mais de là à le placer sur le podium du genre il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas.

      • Je n’ai pas vu « Kiss me Kate », mais la valeur de « Tous en scène » m’a moi aussi semblé surévaluée – bien que n’ayant perso pas de problèmes avec la beauté du casting 🙂

        Le film compte deux scènes parmi les plus fortes de toute l’Histoire du ciné (Dancing in the night et le final), et je suppose que ça suffit à le rendre indispensable, mais le reste me semble assez déceptif, avec un scénario qui ne raconte finalement pas grand chose, malgré la jolie ligne narrative de la rencontre de deux générations, et le côté « vie de la troupe itinérante » sur la fin à l’ambiance un peu effleurée.

        (off-topic, bonjour)

      • C’est votre avis. Fred Astaire, bien sûr, est la grâce incarnée dès que ses pieds et ses mains commencent à bouger mais je le préfère dans les années 30 que dans les années 50. Dans Tous en Scène, c’est l’accumulation de visages et de silhouettes disgracieuses (Oscar Levant, quand même !) qui me bloque. Le rapprochement avec Keaton ou Chaplin n’est pas valide, là on parle de comique ou burlesque, pas de musical, la critère beauté n’a pas d’importance, peut-être même au contraire.

      • Je n’avais pas vraiment l’intention d’évoquer le concept de beauté mais plutôt de faire un bref parallèle entre un genre ou l’autre (musical, burlesque, etc.) et ses plus illustres représentants, pensant que vous aviez une dent contre le pauvre Fred ! Pour ma part je le trouve à son meilleur dans le chef-d’oeuvre de Minnelli: un « has-been » avec l’élégance d’antan, voire encore plus d’élégance.

  2. quelle sympathique façon de commencer l’année qu’un débat sur Tous en scène!

    D’accord sur la maigreur du scénario mais ça fait justement partie de ce qui m’a séduit la dernière fois que je l’ai vu: le fait que le propos (sur le vieillissement et tout) soit incarné « en filigrane », essentiellement à travers les numéros de danse qui constituent en fait la quasi-totalité du film.

    Tom (Peeping), oui, un musical « se doit à la beauté » mais c’est justement la grandeur d’un danseur comme Fred Astaire que de transcender sa laideur physique par la grâce de ses mouvements. Et de fait, je ne connais pas grand chose de plus beau au cinéma qu’un pas de deux de Fred Astaire (que la partenaire soit Cyd Charisse ou Ginger Rogers). Comme les westerns classiques, les comédies musicales sont des films où le plan large importe plus que le gros plan (de visage par exemple). Ce qui permet à Fred Astaire d’être le plus grand acteur du genre.

    Bonne année à vous trois sinon!

    • *Débattons d’un surnom pour nous différencier.*

      Assez d’accord pour le coup : étant particulièrement allergique aux films essayant de nous vendre des vieux beaux en costume, sans se rendre compte qu’ils demandent à leurs spectatrices de fantasmer sur un papy, je suis d’autant plus content que ce film-là mise tout sur une espèce d’élégance naturelle d’Astaire, de dignité dans la vieillesse qui arrive, une sorte de politesse charmante – il a l’air de danser d’un pas léger même quand il marche.

      Et bonne année à tous !

  3. Pour revenir sur Kiss Me Kate, le scénario/livret en jeu de miroir entre la coulisse et la scène (et le sujet même de la Mégère Apprivoisée) est une idée géniale, parfaitement bien exploitée et qui donne au film une profondeur rare dans le genre du Musical.

    Et un moment du film est à marquer d’une pierre blanche : l’irruption de Bob Fosse et Carol Haney dans leur partie de séquence de « From that moment on » et les instants de chorégraphie qui suivent. Le contraste chorégraphique entre leur morceau et les deux autres qui précèdent est saisissant, ça me transporte à chaque fois. Ca n’enlève rien à tous les autres comédiens-chanteurs-danseurs mais quelle belle idée d’en extraire deux du lot pour dynamiser la séquence et le film.

    Pour revenir à Fred Astaire vieillissant, on pourrait parler de Funny Face, mais ce n’est pas sujet…

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