Le plus vieux métier du monde (Claude Autant-Lara, Mauro Bolognini, Philippe de Broca, Franco Indovina, Michael Pfleghar et Jean-Luc Godard, 1967)

A la Préhistoire, dans l’Antiquité romaine, pendant la Révolution française, à la Belle époque, de nos jours et dans le futur, l’histoire de la prostitution vue à travers six sketches.

Ça va du très nul (la Préhistoire selon Franco Indovina) jusqu’au pas mal (la Révolution française par de Broca ou la Belle-époque par Michael Pfleghar) en passant par le bellement improbable (l’anticipation de Jean-Luc Godard dans la droite lignée de Alphaville).

Comancheria (Hell or high water, David Mackenzie, 2016)

Au Texas, un shérif proche de la retraite traque deux frères qui braquent des banques pour racheter le ranch de leur mère qui a été saisi.

Un récit très bien ficelé et ancré dans une réalité contemporaine, d’excellents acteurs (surtout Ben Foster, Jeff Bridges cabotine un peu) et une mise en scène sans graisse donnent une raison de croire que Hollywood est encore capable de produire des films avec une dramaturgie puissante reposant sur des préoccupations adultes. Certes, quoiqu’elle soit bourrée d’intelligence, il n’y a aucun génie dans cette oeuvre qui effleure beaucoup de thèmes (sociaux, métacinématographique via la brillante relecture du genre western…) sans en approfondir aucun et qui manque d’un point de vue fort à même de synthétiser ces différentes tendances mais sa modestie même entretient la flamme de l’âge d’or hollywoodien. Rafraîchissant.

 

Premier bal (Christian-Jaque, 1941)

Au pays basque, les deux filles d’un doux rêveur, une s’identifiant aux stars de cinéma et une autre se passionnant pour les animaux, se préparent pour leur premier bal…

Aux côtés par exemple du Mariage de Chiffon, Premier bal est un parfait représentant de ce vibrant classicisme à la Française qui trop vite vira à l’académisme. Que ce soit la demeure bucolique qui sert de cadre à la majeure partie de l’intrigue, la musique de Van Parys, les dialogues ciselés de Spaak ou la grande finesse de l’interprétation, tout, dans ce film, respire le bon goût, la tendresse et la délicatesse; ce sans escamotage de la matière dramatique tel qu’en témoigne la naturelle transition entre gaieté primesautière du film de jeunes filles en fleur et gravité profonde de la tragédie amoureuse. Un plan comme celui de Ledoux, magnifiquement émouvant, seul dans son fauteuil avec le chien succédant à une scène de dîner parisien fait basculer la tonalité sans que les mots ne soient nécessaires. Par ses virtuoses recadrages, la caméra de Christian-Jaque précise les ineffables enjeux du drame et empêche la chronique apparemment désuète de sombrer dans l’insignifiance. Quant au problématique et désagréable dénouement, il est certes conforme à l’idéologie vichyssoise mais également à la logique perverse du désir amoureux. Un des plus beaux films sortis sous l’Occupation.

Émancipée (The real adventure, King Vidor, 1922)

Une jeune femme à l’esprit romanesque qui souffre de ne pas avoir la considération amicale de son mari quitte son foyer pour mener une carrière dans le spectacle.

Il est à noter que, sur cinq bobines, la deuxième a été perdue. Avec son appréhension réaliste de la vie de couple et du paysage urbain, la première partie est la plus intéressante. La suite -l’ascension d’une danseuse dans une troupe de music-hall-  semble plus convenue aux yeux d’un spectateur de 2017. Florence Vidor s’avère une actrice jolie et lumineuse. Le dénouement n’est pas réactionnaire mais conforme à la logique des sentiments dans le couple. Bref, The real adventure est un opus mineur mais plutôt réussi de l’auteur de La foule.

Beau travail (Claire Denis, 2000)

A Djibouti, un légionnaire devient jaloux d’une nouvelle recrue.

Le sens et la narration sont réduits à néant au profit d’un pompeux lyrisme de la fascination pour les corps virils et la nature grandiose (le bleu de la mer est un des plus sublimes jamais vus au cinéma): Claire Denis se montre ici digne héritière de Leni Riefenstahl. Un montage ouvertement insensé apporte la griffe arty-moderniste nécessaire à l’adoubement contemporain.

Julieta (Pedro Almodovar, 2016)

La rencontre fortuite avec une amie d’enfance de sa fille qu’elle ne voit plus depuis douze ans replonge une femme dans un passé douloureux.

La construction en flashbacks pose problème et le début est un peu plan-plan mais à partir du décès, Julieta prend toute sa dimension. L’irréductible mystère de l’amour filial est la matière d’un récit prenant où les artifices de conteur sont au service de la vérité des personnages. Crise spirituelle des enfants et injustice fondamentale des liens du sang sont montrés avec une finesse (voir par exemple comment un éloignement entre la mère et la fille est déjà rendu perceptible dans la scène des retrouvailles endeuillées) et un sens de l’épure dont je ne me souvenais pas chez l’ancien pape de la Movida (mais je n’ai vu aucun film de lui depuis Parle avec elle). Un bémol: la bande originale, musiquette indigne d’une oeuvre aussi magistrale.

Granddad (Thomas Ince, 1913)

Parce qu’il a incité sa petite fille à lui planquer une bouteille, un vétéran de la guerre de Sécession est chassé du foyer par sa bru…

L’alcool, les vieux et la guerre de Sécession: on se rend compte que les thèmes chers à John Ford n’étaient pas follement originaux. Même la morale -un triste pessimisme quant au traitement des héros de guerre par une bonne société fondamentalement pharisienne- est typique du futur auteur de La chevauchée fantastique. De ce matériau, Thomas Ince ne tire certes pas un film aussi sublime les chefs d’oeuvre du borgne mais un beau moyen-métrage à cheval entre primitivisme et classicisme. Le grossier scénario abuse des coïncidences pour faire avancer l’histoire, William Desmond Taylor dans le rôle titre surjoue parfois et les angles de prise de vue ne sont pas très variés mais plusieurs séquences témoignent déjà d’un vrai sens du cinéma: l’émouvant enterrement à Arlington, le flashback de la bataille et, d’une façon générale, les extérieurs qui sont joliment photographiés.

L’argent de la banque (The silent partner, Daryl Duke, 1978)

Note dédiée à Pascal

Un employé de banque qui détournait des fonds se fait harceler par un braqueur s’estimant lésé…

Un astucieux polar canadien dont la variété de tons surprend. La narration qui avance par méandres autour d’un personnage ambivalent préfigure les films de Robert Duvall. Ce détachement nimbé de discrète empathie, auquel s’accorde idéalement la présence nonchalante de Elliot Gould, n’empêche pas certaines séquences, telle celle quasi-horrifique du premier coup de fil, d’être dramatiquement très intenses. Des déficiences occasionnelles de la mise en scène, tel le découpage ne restituant pas les enjeux des regards dans la séquence où la fille jouée par la sublime Céline Gomez se fait assassiner, n’empêchent pas The silent partner de s’avérer un des polars les plus attachants de sa décennie.

 

The habit of happiness (Allan Dwan, 1916)

Un fils de bonne famille passant son temps à égayer les clochards est sollicité par l’entourage d’un milliardaire qui ne sourit jamais.

Ce bref synopsis montre combien The habit of happiness fut conçu comme un manifeste à la gloire de sa star: Douglas Fairbanks, rayonnante incarnation de la vitalité, de l’enthousiasme et de la joie. Le contempler entrain de rire, de bouger, de faire le coup de poing est un plaisir euphorisant qui se suffit à lui-même mais les auteurs à son service ne manquent ni d’inventivité, tel qu’en témoigne le gag métacinématographique de l’intertitre avec les vagabonds, ni de maîtrise, tel qu’en témoigne la vivacité du rythme des images.

Venise, la lune et toi (Dino Risi, 1958)

A Venise, un gondolier sur le point de se marier ne peut s’empêcher de séduire deux touristes américaines…

Une comédie mineure mais rendue tout à fait plaisante par l’abattage de Sordi qui joue un héros d’une veulerie étonnante, l’utilisation habile des ficelles éprouvées de la comedia dell arte (le baiser dans le noir!) et le charme de Venise mise en valeur par un Eastmancolor à la somptuosité inattendue (la luxuriance de certains plans est digne de Minnelli).

Remous (Edmond T.Gréville, 1935)

Suite à un accident de voiture, un ingénieur très récemment marié devient impuissant…

C’est avec une grande élégance que Edmond T.Gréville a traité un sujet potentiellement très scabreux. La rapidité du rythme vivifié par des travellings enlevés et des ellipses percutantes, la sobriété de la direction d’acteurs, le scénario à la rigueur toute classique et le parti pris art-déco qui accentue l’abstraction de l’ensemble sont des qualités qui donnent à ce mélodrame une allure très moderne. Le désir brimé et le réveil de la sensualité sont analysés avec une précision qui n’exclut pas le lyrisme tel qu’en témoigne la fin littéralement grandiose.

Edmond T.Gréville était un passionné de cinéma muet. En tant que tel, il a réduit les dialogues au strict minimum et a parsemé son film de trouvailles visuelles. Ces trouvailles sont d’inégale valeur -certains effets maximisent l’impact dramatique ou poétisent l’action tandis que d’autres relèvent d’un symbolisme primaire- mais assurent à Remous une vitalité formelle réjouissante et rare dans le cinéma français d’alors.

Noyade interdite (Pierre Granier-Deferre, 1987)

Pour y enquêter sur une série de meurtres, un inspecteur revient dans une station balnéaire où il a vécu.

L’intrigue policière est un peu incompréhensible mais les nombreux personnages de cette ville côtière assurent un certain tissu romanesque et les filles -Elisabeth Bourgine, Marie Trintignant, Gabrielle Lazure -sont jolies.

 

Cours privé (Pierre Granier-Deferre, 1986)

Le directeur d’un lycée privé parisien reçoit des lettres et photos anonymes mettant en cause une de ses enseignantes, jeune et jolie prof d’histoire.

C’est bien artificiellement que le mystère est ménagé (de la stupide rétention d’information) mais, par son travail sur les décors et la musique, le metteur en scène instaure un climat assez fascinant dans les scènes où la fort jolie Elisabeth Bourgine se retrouve seule dans son appartement. Cours privé n’est pas un très bon film mais révèle une actrice qui aurait pu (dû?) devenir une star.

L’étoile du Nord (Pierre Granier-Deferre, 1982)

A Charleroi dans les années 30, après un crime sordide, un homme s’installe dans une pension de famille après avoir rencontré la fille de la tenancière en Egypte…

L’exposition semble alambiquée mais à partir de l’installation de monsieur Edouard chez madame Baron, L’étoile du Nord prend toute sa dimension mélancolique. Le film se focalise alors sur les diverses répercussions de l’insertion d’un voyageur hanté par des souvenirs plus ou moins fantasmés dans un milieu où tout est réglé par la cadence de l’habitude. En particulier, le réveil chez la tenancière des tendres regrets de la jeunesse est évoqué avec une admirable finesse. Ce dernier rôle au cinéma permit à Simone Signoret une sortie digne de son talent. Nostalgique, lunaire, bonhomme et inquiétant, Philippe Noiret a trouvé ici une des plus belles occasions de rappeler quel grand acteur il est. L’ambiance douillette et un brin rance de cette pension de famille est parfaitement restituée grâce notamment à des seconds rôles consistants, une jolie musique de Philippe Sarde et une bonne photographie de Pierre-William Glenn. Avec Le chat, cette nouvelle adaptation de Simenon serait-elle le plus beau film de l’inégal Granier-Deferre?

 

Adieu poulet (Pierre Granier-Deferre, 1975)

Un commissaire cherche faire tomber un homme politique dont le service d’ordre a abattu un policier.

Le manichéisme, la faiblesse de la contextualisation (les autres candidats sont inexistants), des concessions comiques déplacées, l’héroïsation excessive du personnage de Ventura comme le manque de précision de ses soupçons rendent Adieu poulet assez inoffensif, pour ne pas dire tout à fait nul, en terme de « critique politique ». Le rythme assez soutenu de la narration, le piquant des dialogues de Francis Veber et la présence bourrue et attachante de Lino Ventua (le personnage de Dewaere est trop effacé) rendent toutefois son visionnage assez plaisant.

 

La veuve Couderc (Pierre Granier-Deferre, 1971)

Dans les années 30, une paysanne en conflit avec sa belle-famille embauche un vagabond…

Mou et conventionnel. En terme de réalisation, ce n’est même pas « du solide » tant Granier-Deferre se montre trop souvent bêtement mécanique dans son montage. Ainsi le beau plan-séquence sur la fuite de Delon dans le champ aurait gagné à ne pas être coupé aussi brusquement.

La maison Bonnadieu (Carlo Rim, 1951)

Croyant avoir affaire à un cambrioleur, le patron d’une maison de couture se retrouve nez à nez avec le jeune amant de son épouse…

Une vraie bonne comédie, pétillante et malicieuse. Des dialogues savoureux, de l’invention dans les situations comiques, la haute tenue du découpage (certains plans subjectifs frisent même la coquetterie) et, surtout, un personnage de cocu magnifiquement interprété par Bernard Blier dont l’amour vrai et profond insuffle une cruauté inattendue au vaudeville, font probablement de La maison Bonnadieu le meilleur film de Carlo Rim.