Le fou de guerre (Dino Risi, 1985)

Dans le désert de Libye pendant la guerre, une unité de médecins italiens se retrouve commandée par un fou.

Dans une séquence capitale, le personnage du fou interprété par Coluche se fait examiner par des psychiatres. Après avoir facilement déjoué les pièges tendus par les premiers tests, il révèle sa psychose en parlant à une photo de petit garçon. La folie, dont les effets dévastent ses subordonnés, est alors montrée comme le dérèglement d’affects filiaux et c’est émouvant car assez fin. Malheureusement, le fragile équilibre de la séquence est rompu lorsque sa crise mène le personnage à crier, à s’accrocher à une table et à dire des textes peu crédibles. Ce fragment reflète bien l’ensemble d’une oeuvre qui, en basculant parfois dans l’outrance et le vouloir-dire, gâche sa singulière poésie. C’est d’autant plus dommage que Risi a un vrai génie pour rendre naturel le saugrenu, tel qu’en témoigne le bel enterrement du chacal.

 

Mandy (Alexander Mackendrick, 1951)

Contre l’avis de son mari, une jeune femme place leur fille sourde dans une institution spécialisée.

Le côté sociétal et documentaire du sujet est judicieusement contrebalancé par la liaison platonique entre le chef du centre et la mère. D’une façon très simple et très naturelle, elle est montrée comme le prolongement du travail pour éduquer Mandy, un travail reposant sur (et nourrissant) l’amour. Grâce à cette dimension intimiste, traitée avec un salvateur sens de la nuance, le film va au-delà de son programme informatif et, malgré de négligeables grossièretés stylistiques (dans l’utilisation de la musique notamment), émeut avec justesse. Les acteurs, en premier lieu la petite Mandy Miller, sont tous parfaits. Alexander Mackendrick a ainsi réalisé un bon film anglais.

Le gentilhomme de la Louisiane (The Mississippi gambler, Rudolph Maté, 1953)

A la Nouvelle-Orléans en 1844, un joueur professionnel s’entiche de la fille d’un grand propriétaire dont le fils est un bon à rien.

Énième petit film d’aventures exploitant le folklore de la soi-disant aristocratie sudiste (duels d’honneur, bateaux à aubes, robes à froufrous…). 1953, c’est encore la bonne époque du Technicolor donc ce Gentilhomme de la Louisiane se laisse regarder pourvu qu’on soit d’humeur indulgente envers la banalité, les facilités dramatiques et les acteurs qui commencent à être trop vieux pour leurs rôles (en l’occurrence Tyrone Power).

On borrowed time (Harold S. Bucquet, 1939)

Un orphelin et son grand-père immobilisent la Mort dans un arbre de leur jardin.

Des vertiges métaphysiques aussi profonds que dans le Septième sceau sont enfermés dans une sucrerie typique de la MGM. On borrowed times est une oeuvre extraordinaire où le jusqu’au boutisme du récit transfigure toute mièvrerie. Quelques fléchissements du rythme dus à son origine théâtrale n’empêchent pas ce film d’être tout à fait hallucinant.

Wind River (Tom Shell, 1998)

L’histoire d’un enfant mormon élevé par les Shoshones après une fugue.

Le doux pacifisme du ton est joli mais, rechignant aux plans larges, la caméra ne rend pas justice aux beaux décors naturels. Les ralentis et la musique accentuent le kitsch de l’ensemble. Karen Allen n’apparaît que très peu de temps à l’écran. Bref, cette adaptation des mémoires d’un ancien du Pony Express ne gagne pas à être connue.

Comédiennes (The marriage circle, Ernst Lubitsch, 1924)

A Vienne, un homme lassé de son épouse profite de l’infidélité de celle-ci pour s’en débarrasser.

A en croire les historiens du cinéma, Comédiennes serait la première comédie sophistiquée de Lubitsch, alors sous le choc de L’opinion publique de Chaplin. De fait, l’immigré berlinois n’a pas été long à assimiler les leçons du maître londonien. Tout le génie du découpage allusif plus tard vendu sous l’étiquette « Lubitsch touch » est déjà présent dans Comédiennes. Le seul problème lorsqu’on découvre ce film fondamental après les chefs d’oeuvre postérieurs, c’est qu’on ne peut se défendre d’une impression de déjà-vu. Le risque de lassitude est d’autant plus élevé que manque ici la pointe d’émotion qui viendrait enrichir la -très brillante- mécanique du vaudeville (contrairement par exemple à L’éventail de Lady Windermare tourné l’année suivante).

Je, tu, il, elle (Chantal Akerman, 1974)

Une jeune femme s’enferme dans une chambre où elle noircit plein de papier, va faire du stop, suce un camionneur qui lui raconte sa vie puis retrouve une amie avec qui elle fait l’amour.

Si un film comme Gentleman Jim est une parfaite expression de la jeunesse et de la vitalité de l’Occident, un film comme Je, tu, il, elle est un emblème non moins parfait de son avachissement le plus sinistre.

Noose (Edmond T.Gréville, 1948)

A ses risques et périls, une journaliste récemment fiancée enquête sur un caïd…

Film noir anglais propulsé par une forme survitaminée et une interprétation très variée. Le jeu de la trop tôt disparue Carole Landis, inspirée par son idole Carole Lombard, tire le polar vers la comédie américaine et le très vif Nigel Patrick accroît l’élégante rapidité de la mise en scène. C’est ainsi que, malgré un scénario verbeux (tiré d’une pièce de théâtre), Noose est un film très grisant qui justifie la réputation de Edmond T.Gréville.

La part des lions (Jean Larriaga, 1971)

A la mort de leur père adoptif, un écrivain et un truand organisent un casse pour restaurer la maison de leur enfance.

Jean Larriaga n’a pas laissé son nom dans l’Histoire du cinéma et c’est logique. Molle et approximative, la mise en scène ne compense pas la faiblesse d’un scénario qui recelait pourtant des thèmes intéressants (notamment le lien entre Résistance et pègre d’après-guerre). L’anarchisme amer de la fin émeut par sa dureté et j’aurais aimé que l’ensemble soit mieux. Mais en l’état, La part des lions n’est pas défendable.

The ghost writer (Roman Polanski, 2010)

Après la mystérieuse noyade du nègre chargé d’écrire les mémoires d’un ancien premier ministre britannique, un jeune écrivain est embauché pour le remplacer.

The ghost writer est un film le cul entre deux chaises. Son héros ouvertement calqué sur Tintin, une course-poursuite rocambolesque, l’humour insidieux et le sens de la pirouette de Polanski le tirent vers le film d’aventures léger mais il manque de péripéties pour pleinement satisfaire sur ce terrain. D’un autre côté, les enjeux politiques et psychologiques de l’intrigue sont désamorcés par la désinvolture du scénario et l’absence d’épaisseur des personnages. La souveraine élégance de la forme et les comédiens, tous parfaits, font quand même de The ghost writer une oeuvre plaisante.

Le repas (Mikio Naruse, 1951)

Un couple récemment marié est perturbé par l’arrivée d’une nièce fugueuse.

En adaptant pour la première fois un roman de Fumiko Hayashi, Mikio Naruse a signé un de ses chefs d’oeuvre. Ici, ténuité n’est pas absence de dramaturgie et attention au quotidien n’est pas platitude. Le découpage, aussi pudique que précis, transforme des objets triviaux en caisses de résonance pour les tourments existentiels des protagonistes. De plus, le sourire des actrices, la musique et les extérieurs lumineux empêchent Le repas d’être plombé comme peuvent l’être les sinistres Derniers chrysanthèmes ou Nuages flottants. Plusieurs séquences, tel le retour chez les parents, sont même transcendées par un lyrisme magnifique. En très peu de plans, tous composés avec un oeil admirable, le cinéaste sait insuffler aux gestes les plus banals une gravité qui n’est jamais pesante. Cette délicatesse du style traduit une sorte de sagesse suprême, particulièrement patente dans les passages où l’héroïne, lassée de passer ses journées sur des tâches domestiques, se retrouve face à des femmes que l’après-guerre force à travailler. Grâce à cette infinité de nuances, Le repas s’avère le film le plus juste sur la femme au foyer et la reconquête de ses rêves brisés.

La dilettante (Pascal Thomas, 1998)

Après avoir plaqué son dernier mari, une femme débarque à Paris et retrouve ses deux enfants…

Où Pascal Thomas et Jacques Lourcelles ont-ils voulu en venir? Ce portrait féminin manque d’unité. La faute en incombe d’abord à la construction narrative: plusieurs séquences sont redondantes (l’héroïne qui annonce à trois personne différentes qu’elle est amoureuse d’un prêtre) tandis que certaines ellipses apparaissent comme des facilités (les collégiens qui nettoient leur bahut dans la joie et la bonne humeur). Le temps d’un flash-back inattendu ou d’une crise de nerfs dans un parloir, on discerne bien les déséquilibres induits par une existence de « dilettante » mais le traitement du drame, notamment la relation avec la fille, demeure aussi superficiel que le personnage.

Pourtant, en dépit de ces lacunes, La dilettante est un des derniers vrais bons films de Pascal Thomas. Il y a d’abord cette qualité de regard propre à l’auteur des Zozos. Aussi à l’aise à Pantin qu’à Neuilly, il filme la France de son époque sans vouloir-dire sociologique mais avec un décalage léger et douillet (pour ne pas dire doucereux). Après Les zozos mais avant Le grand appartement, la distance entre patrie rêvée et patrie réelle reste supportable et stylisation n’est pas encore mise sous cloche. Dialogues ciselés, loin de tout naturalisme, et comédiens typés (merci d’avoir été dégoter Odette Laure!) participent de cette tendre ironie. Enfin, l’accord entre Catherine Frot et son personnage relève du miracle. C’est la raison principale pour laquelle La dilettante demeure un film à voir.

L’heure zéro (Pascal Thomas, 2007)

Une réunion de famille dans un manoir breton vire au crime.

Passe encore pour les inégalités de la distribution (Laura Smet, très caricaturale) et le côté très « monde sous cloche » de la mise en scène d’un Pascal Thomas qui a depuis longtemps tourné le dos à la justesse réaliste de ses débuts. L’équilibre entre comique et policier est suffisamment assuré pour maintenir l’intérêt du spectateur. Ce qui fait vraiment sombrer L’heure zéro, c’est un dénouement, donc une clef de voûte, dénué de toute logique élémentaire. De plus, lors de cette scène capitale, le jeu de Melvil Poupaud, incapable de simuler la démence, en rajoute dans le ridicule (alors que le jeune homme s’en sort très bien lorsqu’il se limite à « jouer » le grand bourgeois).

Les truands (Carlo Rim, 1956)

Doyen des Français, le patriarche d’une famille de truands se voit remettre la Légion d’honneur…

Dépourvu de fermeté narrative et construit avec des flashbacks narrés par divers truands, Les truands est un film à sketches qui ne s’avoue pas. La tendresse burlesque de l’ancien caricaturiste Rim, patente dans sa façon de croquer des gendarmes en équilibre sur un toit parisien ou dans celle de filmer un pickpocket en action pendant la Commune, contribue plus au charme de la comédie qu’une distribution prometteuse mais décevante faute de constance dans le niveau des dialogues. Sympathique, sans plus.

 

Histoire d’aimer (Marcello Fondato, 1975)

L’épouse d’un ingénieur est choisie comme jurée du procès d’une femme accusée d’avoir tué son amoureux à coups de pelles.

Claudia Cardinale en très petite tenue suffit à faire de Histoire d’aimer un titre capital de la comédie italienne. En dehors de ça, le film bénéficie d’une distribution quatre étoiles (ou plutôt trois étoiles et demi car le talent de Monica Vitti était inversement proportionnel à sa vanité) et d’un thème intéressant qui est la correspondance entre un crime passionnel et l’éveil sexuel d’une bourgeoise frigide. J’aurais toutefois aimé voir ce thème développé avec moins de schématisme, plus de concision et plus de profondeur (fin en queue de poisson).

Moi, la femme (Dino Risi, 1971)

12 sketches où Monica Vitti interprète des Italiennes diverses et variées.

Certains segments, très courts, tiennent plus de la blague Carambar qu’autre chose. Certains sont excellents en cela qu’ils font ressortir, avec une ironie dévastatrice, l’ambiguïté des relations entre les deux sexes. D’autres sont la bête mise en images de clichés machistes (la fille qui appelle ses violeurs) ou antipauvres (la mère de famille nombreuse). Bref, comme la plupart des films à sketches, c’est inégal mais dans l’ensemble, c’est mieux que Le sexe fou. La qualité de la photographie (signée Carlo Di Palma) m’a surpris: elle empêche les scènes dans les terrains vagues de sombrer dans le sordide.

Les rails (Mario Camerini, 1929)

Après avoir raté son suicide, un jeune couple en fuite trouve un portefeuille et s’en va au casino à San Remo…

Le fait que, comme souvent à la fin des années 20, le film soit presque dépourvu d’intertitres et que le récit avance d’une façon essentiellement visuelle n’empêche pas ce récit d’être convenu et prévisible. Sans doute même que, l’invention dans le détail du talentueux Camerini n’étant pas celle d’un Murnau, ce refus du verbe contribue au schématisme de Rotaie.

Ce joli monde (Carlo Rim, 1957)

A la mort de sa mère, un jeune professeur de lettres fait connaissance avec son père, chef d’une bande de truands.

Darry Cowl, génial, illumine cette farce qui préfigure grandement Les tontons flingueurs mais qui est assez inégale. Certains dialogues sont délicieux, la tendresse de Rim est préférable au caricatural virilisme de Audiard mais, à force de se disperser dans des intrigues superfétatoires, le récit s’essouffle.

Home cargo (Allan Dwan, 1936)

Un journaliste expérimenté et une novice enquêtent sur une filière d’immigration clandestine.

Une fantaisie de traitement qui n’élude pas la noirceur du thème, la souveraine harmonie entre les différentes composantes (comiques, policières, politiques) du récit et l’admirable concision du style insufflent à cette série B un parfum de modeste perfection.