L’amour maternel (Hiroshi Shimizu, 1950)

Dans le Japon d’après-guerre, pour pouvoir se marier, une femme tente de placer ses enfants chez des membres de sa famille.

Encore une réussite de Shimizu. Malgré un sujet potentiellement sordide, le cinéaste évite aussi bien le misérabilisme que l’excès pathétique. Ne chargeant jamais un personnage pour les besoins de la dramaturgie, structurant son récit autour d’une errance géographique plutôt qu’autour d’un scénario « bien charpenté », faisant preuve du même goût pour la digression thermale que dans ses chefs d’oeuvre d’avant-guerre et baladant sa caméra sur les paysages grandioses où évoluent ses protagonistes, il  traite son sujet par touches impressionnistes grâce à une frémissante sensibilité à la matière même des séquences. Le bonheur dégagé par celle où les enfants se mettent à chanter dans la campagne, l’exactitude émotionnelle du travelling du premier abandon, la délicatesse du geste effectué par le fils envers son frère lors du second, l’inattendu lyrisme funéraire précédant les retrouvailles avec la nourrice et la trivialité sublime du plan final révèlent le génie intact du metteur en scène.

Toutes ces belles promesses (Jean-Paul Civeyrac, 2003)

Une violoncelliste larguée par son amant médite sur le geste de son défunt père qui a légué une partie de ses biens à sa maîtresse.

La plus efficace des propagandes maoïstes. En effet, on n’a qu’une envie à la vision de ce film: envoyer tout ce petit monde -personnages, acteurs, auteur- à l’usine. Que ces gens hors-sol se rendent comptent des vrais problèmes et arrêtent de nous gonfler avec leurs états d’âme de bourgeois n’ayant rien d’autre à faire pour occuper leurs journées que ressasser leurs souvenirs (platitude programmatique des flashbacks) et débattre de leurs coucheries avec la même profondeur que celle du courrier du coeur d’un magazine féminin (binaire opposition entre la femme « libre » et celle amoureuse d’un con qui la battait). Le tout dans de superbes baraques au bord de la mer. Dès qu’elle ouvre la bouche et qu’on entend son accent des beaux quartiers digne d’une parodie de Valérie Lemercier, on a envie de claquer Jeanne Balibar mais il faut reconnaître que son -joli- minois bardé de tics aurait fait d’elle une excellente actrice de cinéma muet.

Evidemment, on pourrait me rétorquer que l’auteur ne se confond pas avec ses personnages. Problème: le regard posé par Jean-Paul Civeyrac sur ces derniers, aucunement critique, n’est que complaisance. Il n’y a qu’à voir l’hallucinante scène dans le compartiment pour voir tout le mépris de classe qui peut inspirer le réalisateur. Lui qui par ailleurs met plein de grande musique sur ses images; comme si étaler des signes extérieurs de haute culture allait hausser l’intérêt de sa propre mise en scène (en même temps, il aurait tort de se priver d’une telle facilité puisque le public qu’il vise, celui qui préfère Wong Kar-Waï à Allan Dwan, « pense » certainement comme ça). Mise en scène dont il n’y a pas grand-chose à dire si ce n’est que, faute de pouvoir se distinguer autrement, elle entretient le culte de l’inintelligible: photo uniformément trop sombre en intérieur (les extérieurs sont plus lumineux) et diction marmonnée où une réplique sur deux est inaudible.

T.A.M.I. Show (Steve Binder, 1964)

Concert filmé où se succèdent Chuck Berry, les Beach Boys, les Supremes, James Brown, les Rolling Stones…

Il y a bien sûr le plaisir de voir ces géants de la musique populaire quand ils étaient jeunes (la prestation de James Brown est particulièrement impressionnante) mais la mise en scène et le découpage sont très contestables. D’abord, les gesticulations grotesques des gogos danseur(se)s parasitent le spectacle. Ensuite, alors que les plans sur les filles hystériques du public s’accumulent, les musiciens autres que chanteurs n’apparaissent presque jamais seuls à l’écran. Le montage pendant le solo de Time is on my side en dit long sur la considération des fabricants du film pour la dimension musicale de leur projet. C’est comme si, en le présentant comme un truc de primaires gentiment débiles, ils avaient tout fait pour conforter certains parents dans leur préjugé contre le rock.

La fille adoptive (The deciding kiss, Tod Browning, 1918)

Une jeune fille tombe amoureuse de son père adoptif.

Il est étonnant de retrouver, dans ce plus ancien film de Tod Browning conservé à ce jour, le thème de l’inceste même si le traitement reste, loin de la monstruosité pathétique des mélos avec Lon Chaney, d’une stupéfiante candeur. Comme la technique est, à quelques plans inclinés près, assez rudimentaire, que Edith Roberts est trop vieille pour son rôle d’adolescente et que le film se déroule principalement en intérieur, The deciding kiss reste loin d’être passionnant. Mais ce n’est pas aussi nul qu’on n’aurait pu le craindre, le mélange d’humour tendre (les scènes avec les grands-parents) et de perversité présidant à quelque chose d’assez inattendu.

La rue sans nom (Pierre Chenal, 1934)

Un bandit en cavale s’incruste avec sa fille chez un ancien complice devenu père de famille ouvrier.

Visiblement très influencé par Pabst, Pierre Chenal a privilégié l’esthétisme à la fluidité. Force est de constater que le roman de Marcel Aymé est beaucoup plus riche d’évocations et d’émotions que son adaptation cinématographique (à propos de laquelle fut pour la première fois employée l’expression « réalisme poétique »).