La malle de Singapour (China seas, Tay Garnett, 1935)

Sur son paquebot dont la cargaison d’or attire les pirates, un capitaine est poursuivi par la dernière femme qu’il a séduite au port et retrouve par hasard son ancienne fiancée de la haute-société…

Un film d’aventures dont la dramaturgie conventionnelle est épicée par le sexy duo Clark Gable/Jean Harlow, une atmosphère truculente typique de Tay Garnett et un petit parfum de lutte des classes qui nuance le manichéisme habituel.

Sally in our alley (Maurice Elvey, 1931)

Une serveuse de pub s’inquiète de ne jamais revoir son fiancé parti à la guerre.

Une nouvelle preuve de l’infériorité du cinéma anglais dans les produits de consommation standard, malgré un ancrage assez intéressant dans un quartier populaire de Londres (reconstitué en studio): la star est laide et chante mal, le jeu des acteurs sonne parfois complètement faux à force de surjeu théâtral, la photographie est d’une absolue platitude et le rythme est poussif.

Les conquérants (William Wellman, 1932)

De 1873 à 1930, entre le Nebraska encore sauvage et New-York, l’ascension, parsemée de quelques drames, d’un banquier avec son épouse.

Le génie cinématographique de William Wellman, apte à condenser une situation dramatique en une seule image grâce à son inventivité visuelle, génie sensible aussi bien dans les scènes d’action (l’attaque sur le bateau, le lynchage…) que dans les fulgurantes ellipses temporelles propres au genre (vingt ans en trois minutes, chargés d’émotion) vivifie, dynamise et enrichit la fresque édifiante, fresque un peu desservie par un interprète principal -Richard Dix- pas tout à fait à la hauteur.

Artistes et modèles (Raoul Walsh, 1937)

La petite amie d’un publicitaire séduit le commanditaire de son fiancé pour être la vedette de sa nouvelle campagne.

La rayonnante splendeur de Ida Lupino à vingt ans et des numéros musicaux et dansants qui montrent la tranquille suprématie de Hollywood en matière de divertissement spectaculaire sont les principaux atouts de cette sympathique comédie où les femmes mènent les hommes par le bout du nez pour concrétiser leurs ambitions. Sans être génial, Artistes et modèles est un des rares bons films de Raoul Walsh tournés dans les années 30.

Hors du gouffre (The man who came back, Raoul Walsh, 1931)

Un fils à papa chassé par son père pour ses débauches tombe amoureux d’une chanteuse de cabaret…

Le couple borzagien par excellence Janet Gaynor/Charles Farrell est ici filmé par Raoul Walsh car l’échec de Liliom a dépossédé l’auteur de L’heure suprême du projet. Le mélo a beau être alambiqué et verbeux, les grands gestes théâtraux du toujours sympathique Charles Farrell ont beau passer moins bien que dans les films muets, la douceur sublime de Janet Gaynor et les éclairages de Arthur Edeson font de Hors du gouffre un pas si mauvais film que ne l’a dit sa star féminine (« mon plus mauvais film« ).

Chances (Allan Dwan, 1931)

Note dédiée à Stéphane

Pendant la première guerre mondiale, deux frères anglais sont amoureux de la même femme.

Avec son génie de la concision (70 minutes!) et sa délicatesse de ton qui n’exclue pas l’efficacité dramatique, Allan Dwan évite les écueils mélodramatiques d’un tel sujet pour en faire une tragédie feutrée, pleine de dignité et de sensibilité (Douglas Fairbanks Jr, Anthony Bushell et Rose Hobart sont tous trois excellents).

La chanson de mon coeur (Frank Borzage, 1930)

Un ténor irlandais part faire carrière aux Etats-Unis et prend en charge les enfants de la femme qu’il aimait et qui a été abandonnée par son mari.

En plus de chansons qui rappellent le plus sublime passage de ce film sublime qu’est Gens de Dublin, ce véhicule pour le ténor John McCormack contient deux passages d’une belle poésie : la mort de Mary, tout juste suggérée par un plan d’une exquise délicatesse et une séquence aux frontières du surréalisme illustrant visuellement une chanson : à ma connaissance, Frank Borzage a ici inventé le vidéoclip.

Le messager (Raymond Rouleau, 1937)

Un directeur quitte sa riche épouse pour sa secrétaire et s’en va en Ouganda pour refaire fortune.

Si ce Jean Gabin de la grande époque est oublié, c’est pour de bonnes raisons. L’acteur est toujours aussi génial mais, en plus d’être poussiéreux dans sa morale, le drame de Henri Bernstein sonne creux et artificiel.

Une allumette pour trois (Mervyn LeRoy, 1932)

Entre 1919 et 1932, les différentes trajectoires sociales et sentimentales de trois filles puis femmes.

Une merveille qui, de par la force dramatique de ses péripéties (drogue, adultère, suicide…) n’empêchant pas certaine finesse de la narration, la qualité de son interprétation et son inventivité visuelle au service d’une prodigieuse concision, n’a rien à envier aux chefs d’oeuvre de Wellman réalisés à la même époque, si ce n’est peut-être la consistance d’un discours critique: s’il fallait dégager une morale de ce récit qui bifurque sans cesse -tantôt comédie, tantôt mélo, tantôt polar-, ce serait une morale bourgeoise et puritaine, la dramaturgie restant manichéenne en associant systématiquement le plaisir au stupre et à la déchéance. Le meilleur film de Mervyn LeRoy?

Les quatre saisons des enfants (Hiroshi Shimizu, 1939)

Pendant une année scolaire, deux frères dont le père est malade renouent avec leur grand-père.

Suite des Enfants dans le vent qui fut exploitée sous la forme de deux films de 70 minutes chacun. C’est toujours d’après les romans pour la jeunesse de Jōji Tsubota. Les défauts -ou particularités- sont accentués par la longueur accrue. En effet, le rythme n’a plus aucun nerf et la dédramatisation vire à l’inconsistance. Rarement un décès de parent aura suscité aussi peu d’émotion au cinéma. La sécheresse de la fin est presque conceptuelle…Le découpage de Shimizu, moins souple et plus primitif qu’il ne le fut, semble souvent en pilotage automatique, encore que la profondeur de champ dans certains plans soit remarquable. A cause du flou de la motivation des personnages (et de spécificités culturelles qui m’ont échappé?), les intrigues, notamment financières, des adultes sont moins compréhensibles que jamais. Reste, comme souvent chez Shimizu, de fraîches images des enfants dans une campagne superbe et, quand même, une poignée de scènes où la touche du metteur en scène ressemble à du tact plus qu’à de la désinvolture (la rédaction de Sampeï).

La ville gronde (They won’t forget, Mervyn LeRoy, 1937)

Dans une petite ville du Sud des Etats-Unis, une lycéenne est assassinée pendant les défilés du Memorial Day. Un professeur originaire du Nord est alors accusé par un procureur ambitieux…

Je ne sais si c’est dû à la participation de Robert Rossen (engagé à gauche et futur proscrit du maccarthysme) au scénario ou au roman initial de Ward Green mais j’ai été stupéfié par le pessimisme et le caractère foncièrement adulte, car parfaitement ambigu, du dénouement. Plus encore que Fury de Fritz Lang, La ville gronde est un film exceptionnel au sein de la production hollywoodienne de la deuxième moitié des années 30. Grâce à un récit sautillant à travers les points de vue, il montre les différentes causes d’un lynchage: haine des frères de la victime, journalistes en quête de scoops, arrivisme du procureur, rancoeurs mal éteintes de la guerre de Sécession…Grâce à la finesse de l’écriture, c’est un enchaînement social qui est montré, quoiqu’un peu superficiellement, et non des personnages qui sont diabolisés. Ainsi, plusieurs de ses réactions nuancent l’ignominie du procureur. Une seule réserve importante: la haine de la foule à l’encontre de l’accusé nordiste paraît parfois artificielle, sans doute parce que l’antisémitisme -mobile du lynchage réel qui a inspiré l’oeuvre- a été escamoté du film. Si la mise en scène n’a pas la profondeur implacable des sommets de Fritz Lang (le lynchage est représenté par un plan d’un symbolisme douteux) et si certains acteurs jouent schématiquement, le découpage et le montage maintiennent un rythme vif et un dynamisme puissant. De quoi réévaluer à la hausse Mervyn LeRoy.

Théodore et Cie (Pierre Colombier, 1933)

Le neveu d’un riche marchand de fromage s’associe à un ami comédien pour taper un maximum d’argent à son oncle.

Le « cinéaste » ne se donne guère de mal pour faire oublier les artifices théâtraux du vaudeville mais il faudrait être sot pour bouder son plaisir devant les bifurcations imprévues d’un récit joyeusement immoral, la fantaisie comique canalisée par un rythme enlevé, et, bien sûr la distribution remarquable menée par le trio Alcover/Préjean/Raimu; ce dernier s’en donnant à coeur joie avec ses numéros transformistes.

Mademoiselle et son bébé (Bachelor mother, Garson Kanin, 1939)

Prise pour la mère d’un bébé abandonné, une vendeuse se retrouve à devoir le garder si elle veut garder son emploi.

Le postulat qui, avec le plus grand des naturels, cristallise en quelque sorte une double oppression capitaliste et patriarcale, est prometteur mais l’intrigue fait vite fi de la crédibilité des comportements au profit de rebondissements conventionnels qui émoussent la satire. La mise en scène est trop terne, trop timide, pour transfigurer ces lacunes scénaristiques; David Niven et Ginger Rogers sont sympathiques mais n’ont pas la vitalité comique de Cary Grant et Irene Dunne.

Ils étaient neuf célibataires (Sacha Guitry, 1939)

Un entremetteur profite d’une loi restreignant l’immigration pour organiser des mariages blancs entre riches étrangères et pauvres célibataires français.

Pourquoi est-ce que, malgré mon admiration pour Sacha Guitry, je n’aime pas ce film appartenant pourtant à la période bénie du cinéaste, 1935-1939? D’abord, Ils étaient neuf célibataires en est, avec Bonne chance, le film le moins singulier, le seul qui ne soit ni la mise en images d’un texte préexistant ni une fantaisie historique (genre créé par Guitry qui lui permettait d’exploiter son génie littéraire). En ces deux cas, son superbe dédain du métier cinématographique stimulait l’esprit d’invention du nouveau cinéaste. Ici au contraire, Guitry s’essaye à écrire spécifiquement pour l’écran mais ne retrouve pas la grâce de Bonne chance. Cette fois, les insuffisances de la technique (musiquette horrible, montage parallèle hoquetant, nullité des décors, platitude du découpage et de la photo, son à la limite de l’audible) rendent éclatante la faiblesse de la narration qui s’essouffle à jongler avec de multiples personnages.

Une fois n’est pas coutume, l’auteur s’attaque à un thème d’une brûlante actualité mais son traitement, qui consiste essentiellement en un plaquage de mots d’ailleurs pas si bons que ça, apparaît comme un bête escamotage de ce thème. Les paradoxes de salonard néantisent la vérité des personnages qui les prononcent. Il n’y a pas plus de profondeur politique dans ces inconséquentes provocations que dans les caricatures de Jean-Pierre Mocky. Il faut dire que, à l’exception de Pauline Carton, la distribution déçoit. On dirait un défilé de pantins sortis d’un placard poussiéreux. Même le grand Fabre…L’acteur Guitry est évidemment exempt de ce reproche mais on ne le voit guère; ce qui, il faut bien le dire, diminue grandement le plaisir de l’amateur de Guitry.

Les invités de 8 heures (George Cukor, 1933)

Dans la haute-société new-yorkaise, huit invités à un dîner sont suivis durant la semaine précédant ce dîner.

La force -limitée- du film, adapté d’une pièce de théâtre, demeure théâtrale car basée uniquement sur de bons acteurs et des dialogues ciselés. Certes, Cukor filme ces scènes de conversation avec  une fluidité rare compte tenu de l’époque du tournage (début du parlant) mais l’impression de narration artificielle demeure. Voir notamment les trop nombreux arrangements avec la temporalité, si typiques d’un récit théâtral.