Les révoltés du Bounty (Frank Lloyd, 1935)

A la fin du XVIIIème siècle, la révolte de l’équipage du Bounty contre la cruauté du capitaine Bligh.

En son temps considéré comme un classique, ce film d’aventures maritimes a rapidement été dépassé par ceux de Michael Curtiz, infiniment plus fougueux (ses collaborations avec Errol Flynn) ou puissants dramatiquement (Le vaisseau fantôme, chef d’oeuvre encore trop méconnu). Cependant, l’académisme de Frank Lloyd a au moins deux mérites. D’abord un savoir-faire qui assure une qualité minimale tant au niveau du dessein d’ensemble (rythme qui n’est pas mou malgré la longue durée) que du détail (brillante distribution, qualité des nombreuses et très cinégéniques scènes d’action sur le bateau). Ensuite, son approche purement routinière du sujet lui permet de filmer avec une égale distance les marins soumis à la tyrannie du capitaine, l’admirable sang-froid de celui-ci lors de sa traversée héroïque après avoir été abandonné et la dureté des lois sur le nouveau Bounty. Cela sort la dramaturgie du manichéisme qui la plombait durant toute la première partie où la méchanceté de Bligh était filmée sans la moindre nuance.

Le cambrioleur (Hanns Schwarz, 1930)

La jeune épouse d’un riche fabricant de jouets est séduite par un beau cambrioleur.

On rêve à ce que Lubitsch aurait tiré d’un tel canevas, signé Louis Verneuil. En l’état, Le cambrioleur est une opérette parfois amusante, chiquement enrobée (jazz et art-déco) mais globalement poussiéreuse. Hanns Schwarz, qui fut grand, semble avoir perdu son inspiration avec l’arrivée du parlant; à moins que son talent n’eût pas été taillé pour la comédie.

L’heure suprême (Seventh Heaven, Henry King, 1937)

A Montmartre, un égoutier cynique recueille une fille de la rue et en tombe amoureux.

Contrairement au remake d’A travers l’orage, qui présentait quelque intérêt, cette nouvelle adaptation de la pièce immortalisée par Frank Borzage dix ans plus tôt est un échec absolu. La raison en est simple: ce qui passait la rampe quand le cinéma était muet ne la passe plus en parlant. A la poésie visuelle et à la délicatesse érotique, Henry King a substitué le pittoresque prétendument réaliste (désolants accents des seconds rôles), ce qui ne fait que mettre en exergue le caractère poussiéreux puis abracadabrantesque de l’intrigue. Un exemple éloquent pourrait être la différence entre les deux montées à l’appartement* mais tout le reste est également nul et rien ne fonctionne, jamais, d’autant que James Stewart en mauvais garçon (!) et Simone Simone en fille candide (!!) ne sont, évidemment, pas crédibles pour un sou.

*grandiose travelling vertical chez Borzage qui abstrait l’environnement et concentre le regard sur l’ascension en tant que telle VS succession de rencontres avec les voisins de l’immeuble chez King qui ne fait qu’insuffler un folklore médiocre et dispensable.

Week-end (Bank holiday, Carol Reed, 1938)

Pendant un week-end de trois jours, plusieurs Anglais partent dans une station balnéaire.

Le début est très bon: sobriété documentaire typiquement anglaise, qualité de l’interprétation, justesse audacieuse du ton. Par la suite, Week-end, dévoile ses épaisses ficelles de film choral, peut-être inspiré par Grand hotel (sans les stars), avec suspense tout à fait artificiel pour clore le tout. Dommage.

Le pacte (Lloyd’s of London, Henry King, 1936)

Au début du XIXème siècle, un ami d’enfance de l’amiral Nelson fait une brillante carrière chez l’assureur londonien Lloyds.

Un film historique original et réussi: l’excellent scénario présente aussi bien l’importance et le développement des sociétés d’assurance dans les guerres de l’Angleterre contre Napoléon qu’il raconte une ascension sociale, une histoire d’amitié et un amour impossible. Le jeune et beau Tyrone Power, à ses débuts, insuffle un sombre romantisme à un film qui alterne allègrement les registres, commençant comme un film d’aventures à la Stevenson et s’achevant comme un poignant mélo. Henry King mène son film avec autant de fluidité que de science visuelle. Brillant.

A travers l’orage (Way down East, Henry King, 1935)

Dans la campagne américaine, le fils d’un fermier puritain tombe amoureuse de la nouvelle servante, au passé mystérieux.

Nouvelle adaptation de la pièce immortellement adaptée par D.W Griffith en 1920. Le film d’Henry King est l’exact contraire du classique muet. D’abord, il est presque deux fois moins long. Les vicissitudes de l’héroïne avant son arrivée à la ferme sont épargnées au spectateur. Le découpage, quoique mettant joliment en valeur la campagne, est un modèle de concision, sans le caractère brouillon de certains passages du film de Griffith. De plus, à l’opposé du manichéisme outrancier de l’auteur du Lys brisé, Henry King ne surappuie jamais la dramaturgie voire insuffle de belles nuances qui enrichissent l’humanité des protagonistes (confer la différence capitale dans la célèbre séquence finale). Enfin, Henry Fonda, superbe révélation de ce film, est plus convaincant que Richard Barthelmess dans le rôle du jeune amoureux.

Pourtant, en dépit de ces qualités, il n’est pas étonnant de constater que ce remake ait été, au contraire de son prédécesseur, oublié: si A travers l’orage version King est une perfection d’équilibre et de finition, il est également dénué de tout génie. Or celui de Griffith, secondé par Billy Bitzer à son sommet, fut un grand pourvoyeur d’images puissantes et sublimes donc inoubliables. Et évidemment, la gentille Rochelle Hudson ne fait pas le poids face à Lilian Gish, personnification de la mater dolorosa la plus incandescente de l’histoire du septième art.

Espoir (André Malraux, 1938)

En Espagne, en 1937, les brigades internationales aident le peuple à combattre Franco.

André Malraux rêve d’Eisenstein mais préfigure Rossellini. Si l’intérêt historique de Espoir est incontestable, l’oeuvre a vieilli, tant dans le fond (on ne peut plus considérer les prétendus républicains comme les gentils de la guerre d’Espagne) que dans la forme (la succession de vignettes est par trop désarticulée). Cependant le film reste préférable au roman car il est dénué des dissertations pseudo-philosophiques qui encombraient artificiellement ce dernier tandis que les scènes d’action apparaissent moins pesantes sur l’écran qu’à l’écrit. Certaines -comme celle où l’auto fonce sur la mitrailleuse- sont même franchement impressionnantes et manifestent un vrai sens du rythme et de l’invention visuelle. Enfin, l’aspect documentaire du tournage en décors réels demeure intéressant et le lyrisme collectif de la séquence finale a gardé sa force que je qualifierais de « progressive ».

Acier (Walter Ruttmann, 1933)

Deux amis ouvriers dans une fonderie sont amoureux de la même fille.

Emblématique du cinéma d’avant-garde et de l’impasse qu’il implique: c’est avec un sens plastique et rythmique certain que Walter Ruttman filme l’usine et ce qui l’entoure mais son désintérêt pour l’intrigue conventionnelle qu’il se coltine -pourtant élaborée par Pirandello dont on serait bien en peine de rattacher cette bluette au reste de son oeuvre- rend son film bancal. Vanité d’un cinéma où formes et mouvements ne valent qu’en tant que tels. D’autant que ce cinéma soi-disant avant-gardiste sécrète ses propres poncifs; voir ainsi la séquence de fête foraine -inévitable.

La tornade (Another dawn, William Dieterle, 1937)

Dans une colonie britannique, un capitaine tombe amoureux de l’épouse de son colonel.

La mélancolie tragique de Kay Francis et la fringance aristocratique d’Errol Flynn siéent idéalement à leurs personnages et vivifient un drame des plus conventionnels. Tourné dans les même décors que La charge de la brigade légère, La tornade a la concision et la vivacité d’une série B (1h15, la plupart des scènes d’actions hors-champ, pas un plan en trop).

Journal d’une famille (Hiroshi Shimizu, 1938)

Un scientifique marié par intérêt à une femme sage retrouve un ami de jeunesse, photographe tourmenté par son couple avec une ancienne serveuse.

Une fois n’est pas coutume, ce film de Hiroshi Shimizu impressionne d’abord par sa densité narrative. Ellipses fulgurantes, changements de protagoniste principal et variété des enjeux dramatiques caractérisent un récit polyphonique qui trouve cependant son unité: on désire toujours ce que l’on n’a pas, on regrette les directions que l’on n’a pas prises. A côté de séquences de parlotte parfois plan-plan, la mise en scène sait faire preuve d’une formidable poésie -l’ouverture- ou d’une prodigieuse finesse: un seul travelling évoque tout ce que le chichiteux Wong Kar-Waï s’est efforcé d’illustrer pendant 1h40 dans son pénible In the mood for love. Par ailleurs, comme dans Betty de Claude Chabrol, le mélodrame romanesque s’avère le véhicule d’une dure critique des conventions de la bourgeoisie. Bref, Journal d’une famille est une nouvelle réussite à porter à l’actif de Shimizu, un film riche, juste, subtil et touchant.

Allons avec Pancho Villa! (Fernando de Fuentes, 1936)

Des paysans humiliés rejoignent Pancho Villa…

Le ton démystificateur, humaniste et quotidien avec lequel sont filmés les révolutionnaires, montrés comme de braves pères de familles dépassés par leur aventure, fait songer à La Marseillaise de Renoir. Il y aussi quelques moments musicaux qui font ressortir le collectif. Cette singularité suffit à rendre ce classique du cinéma mexicain intéressant à regarder, malgré la faiblesse technique de ses scènes d’action lorsqu’on le compare aux grands films hollywoodiens ou russes.

Un jeune héritier à l’université (Hiroshi Shimizu, 1933)

Le fils d’un riche commerçant fréquente une geisha donc se trouve exclu de son équipe universitaire de rugby.

Une certaine légèreté n’empêche pas quelques scènes mélodramatiques d’être présentes. Ce n’est pas mauvais mais encore un peu laborieux, loin d’avoir la grâce des grands films ultérieurs de Shimizu.

Rose de minuit (Midnight Mary, William Wellman, 1933)

La maîtresse d’un gangster tombe amoureuse du fils d’un juge.

Un mélo bien mené car le manichéisme est atténué au profit d’une relative justesse dans le détail des scènes et le comportement des personnages. Seul le crime final, déterminant car le récit est un long flashback, paraît quelque peu artificiel. Loretta Young est adorable. Il y a une véritable expression visuelle de l’attirance érotique, une sensualité rare même dans les films dits « pre-code ». Bref, sans atteindre les sommets de Safe in Hell ou Frisco Jenny, Rose de minuit est un bon Wellman.

La déchéance de miss Drake (The story of Temple Drake, Stephen Roberts, 1933)

La voiture de son ami noceur étant tombée en panne, la fille d’un juge arrive dans un bouge fréquenté par une bande de contrebandiers…

Le noirissime roman de Faulkner Sanctuaire a été pas mal édulcoré, ravalé à un classique mélo de perdition/rédemption. C’est assez bien fait, très concis, avec une dramatisation accentuée par des trouvailles visuelles sympathiquement archaïques (Stephen Roberts a un goût particulier pour le champ/contre-champ en gros plan avec raccord dans l’axe). La photo, somptueusement contrastée, est bien digne de la Paramount et Miriam Hopkins est évidemment parfaite dans le rôle d’une jeune aristocrate sudiste décadente.

L’amiral mène la danse (Born to dance, Roy del Ruth, 1937)

Un marin en permission à New-York tombe amoureux d’une aspirante-danseuse.

Les excellentes chansons de Cole Porter et les talents des danseuses compensent assez les faiblesses du récit et les fléchissements du rythme dans la deuxième partie, après une première partie entraînante (les numéros ne dispensent pas l’éblouissement aristocratique de ceux de Fred Astaire mais sont gorgés d’une sorte de joie plébéïenne).

Le retour de Bulldog Drummond (Bulldog Drummond strikes back, Roy del Ruth, 1934)

A Londres, le capitaine Bulldog Drummond enquête sur des évènements mystérieux autour de la maison d’un notable étranger.

Comédie policière, frôlant par instants la parodie tant les situations sont réduites par la mise en scène à leur essence la plus conventionnelle, menée avec entrain et science visuelle. Ce n’est pas grand-chose mais, dans les limites de sa modeste ambition, c’est bien fait. Comme le veut son personnage, Ronald Coleman est une vraie tête à claques et les yeux de Loretta Young sont toujours aussi beaux.

Taxi! (Roy del Ruth, 1932)

A New-York, la fille d’un brave chauffeur de taxi en prison pour avoir tué un rival mafieux est séduite par un chauffeur indépendant, qui veut s’opposer violemment à la mafia des taxis…

Une sympathique romance prolétarienne comme en réalisaient Raoul Walsh ou Tay Garnett à la même époque. Roy Del Ruth, qui sait inventer des plans percutants, n’a cependant pas la fluidité de Garnett. Le film est vif et dru, les deux personnages passant autant de temps à se taper qu’à s’embrasser. La mise en scène est riche de détails réalistes et de personnages secondaires pittoresques qui enracinent l’action dans les quartiers populaires de New-York. Loretta Young et James Cagney forment un couple jeune, attachant et plein de vitalité. Le récit a cette finesse de justifier à moitié les emportements du personnage violent de Cagney par les agressions et la domination injuste qu’il subit. Cependant, son opposition avec son épouse, qui craint de le perdre comme elle a perdu son père, finit par apparaître abstraite et invraisemblable lorsque cette dernière en vient à desservir celui qui est quand même son mari: comme souvent dans ces courts films américains du début des années 30, il y a une belle densité narrative mais aussi un regrettable manque de continuité dans l’évolution psychologique des personnages. Taxi! est donc un assez bon film mais décevant dans sa dernière partie.