Les galeries Levy et Cie (André Hugon, 1932)

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Deux frères juifs à la tête d’un grand magasin sont confrontés à un imposteur se faisant passer pour le cousin et légitime propriétaire de leur bien.

Embarrassant de par sa très profonde nullité plus que de par son supposé racisme. Les personnages sont ici moqués avec plus d’attendrissement que dans Les aventures de Rabbi Jacob par exemple (le film fut interdit par l’occupant allemand).

Tumultes (Robert Siodmak, 1932)

A sortie de prison, un mauvais garçon retrouve sa maîtresse qui s’est entichée d’un autre…

Le rythme manque de fluidité et de vivacité mais l’inventivité formelle de Siodmak donne de la hauteur à plusieurs séquences. Je pense notamment au travelling subjectif qui figure l’arrivée du rival chez la jeune femme. Plusieurs plans semblent sortis tout droit d’un film noir américain des années 40.

 

Coeurs joyeux (Hanns Schwarz et Max de Vaucorbeil, 1932)

Un projectionniste qui a été forcé à aider des voleurs de bijoux s’entiche de la soeur de leur chef.

Coeurs joyeux est un spectacle ravissant de fraîcheur naïve: la sympathie du couple formé par Jean Gabin et la douce Josseline Gaël, la poésie du découpage, le charme de la musique et la liberté d’un récit qui marie tranquillement lyrisme quotidien à la Frank Borzage (le héros qui moût le café dans des coussins pour ne pas réveiller son invitée !), scènes chantées et péripéties façon Tintin sont autant de qualités qui donnent du corps à un plaisant populisme de bande dessinée tout en faisant oublier les quelques flottements du rythme et de la narration.

Law and order (Edward L.Cahn, 1932)

L’ancien shérif de Wichita est embauché pour mettre de l’ordre à Tombstone.

Petit western adapté de W. R. Burnett par John Huston qui frappe par sa dureté et sa sécheresse. Séquence étonnante et peut-être unique dans l’histoire du cinéma américain: après avoir sauvé un homme du lynchage, le shérif le conduit à la potence une fois qu’il a été légalement jugé. Cette scène de pendaison s’avère de plus particulièrement éprouvante car le condamné, idéalement joué par Andy Devine, a très peur de monter sur l’échafaud. Les auteurs montrent un héros, ersatz de Wyatt Earp, qui rechigne à rempiler et qui ne se fait aucune illusion sur le rétablissement du « law and order ». D’où une fin parmi les plus désenchantées du genre. Toutefois, en dépit des nombreux travellings, la mise en scène n’a pas le dynamisme de Afraid to talk.

While Paris sleeps (Allan Dwan, 1932)

Un forçat s’évade pour s’occuper de sa fille qu’il n’a pas connue.

Récit superficiel et conventionnel mais varié et dense. L’étonnante souplesse de la caméra apporte une belle fluidité à la mise en scène et la douceur du ton rend While Paris sleeps assez attachant alors qu’avec son canevas hugolien, il aurait pu verser dans l’emphase mélodramatique.

 

Me and my gal (Raoul Walsh, 1932)

Un policier new-yorkais est entiché d’une jeune fille dont la soeur est la maîtresse d’un bandit en cavale…

Petit film assez sympathique qui, après une première partie grouillante de vie avec des personnages multiples dont certains sont pris entre deux feux, a quand même vite fait de retrouver les rails de la convention.

After tomorrow (Frank Borzage, 1932)

Le mariage de deux fiancés est sans cesse reporté à cause de parents plombants.

Il s’agit sans doute de la plus sinistre des variations de Frank Borzage sur son thème de prédilection, à savoir les jeunes amoureux qui tentent de construire leur foyer. Les relations entre la fille et sa mère sont d’une amertume quasi-bergmanienne. La scène qui précède le départ de la génitrice est de ce fait particulièrement forte. A l’opposé de la sublimation esthétique à l’oeuvre dans ses opus magna (tel Lucky star), le décor se réduit ici à quelques intérieurs d’appartement platement éclairés; ce qui accentue la pesanteur de l’oeuvre. Cette pesanteur est tout juste égayée par des moments érotiques touchants mais trop rares, tel celui où Charles Farrell étreint par terre la jolie et frémissante Marian Nixon. Moins tendre et moins lyrique que les réussites les plus mémorables de Borzage, After tomorrow n’en demeure pas moins d’une justesse rare dans ses dialogues et son interprétation car le sordide des situations ne va pas sans une franchise inédite de l’expression. Ainsi le mot « sex » est-il explicitement prononcé. Ceci étant, cette audace finit par induire un déséquilibre dans la construction narrative car, pour finalement satisfaire aux conventions hollywoodiennes, les auteurs ont intégré une dernière partie heureuse via un deus ex-machina des plus invraisemblables.

Coeur de Lilas (Anatole Litvak, 1932)

Pour innocenter un ouvrier accusé du meurtre de son patron, un flic infiltre un hôtel louche des bas-fonds…

Cœur de Lilas représente bien tout ce que le cinéma français du début des années 30 pouvait avoir d’inventif, de frais, de libre. Le film lézarde tranquillement, en studio et en plein air, du figurant vers la vedette, de la vedette vers le figurant, alterne les tons sans franche rupture de la continuité dramatique avant de, suprême élégance, retomber sur ses pattes. La fin est aussi surprenante que magnifique. L’histoire d’amour en creux du film policier est particulièrement bien racontée, par petites touches pudiques et délicates. Des travellings très sophistiqués diluent l’intrigue policière en mettant l’accent sur les microcosmes (faubourgeois puis bourgeois) dans lesquels se déroule l’action. Le rendu semble parfois apprêté plus que naturel mais est moins esthétisant que ce que Duvivier pouvait faire à la même époque avec un style analogue. Les chansons de Fréhel, Gabin et Fernandel (doublé) mettent de la vie et de la joie. Et surtout, il y a Marcelle Romée. La sublime et oubliée Marcelle Romée. Si la jeune actrice ne s’était pas suicidée juste après ce film, peut-être la fascination qui émane de sa beauté froide, de son regard insondable et de la modernité de son jeu suggestif auraient éclipsé Mireille Balin. Rien de moins.

L’Atlantide (G.W. Pabst, 1932)

Aux confins de la Tunisie, un capitaine de l’armée coloniale se souvient d’une expédition dans le désert où il pénétra en Atlantide…

Du David Lynch avant l’heure. Le flou entre hallucination et réalité est suffisamment bien ménagé pour que le spectateur n’assimile pas les images qui se déroulent devant ses yeux à un délire sans objet. La forme concentrique du récit (trait de génie), la rigueur du montage, l’originalité des transitions, le splendeur des cadrages et le velouté des travellings permettent à la fascination de rester constante.

Frisco Jenny (William Wellman, 1932)

A San Francisco au début du siècle dernier, la vie d’une tenancière de maison close accointée avec les politiciens.

Encore un « petit » (de par une longueur inférieure à 75 minutes) film romanesque et percutant de la part de William Wellman. L’hypocrisie sociale est fustigée sans ambages, un gouffre béant d’incertitude morale est substitué au traditionnel manichéisme hollywoodien tandis que le jusqu’au boutisme mélodramatique de la narration aboutit à des paroxysmes franchement sublimes. Vivifiant.

Marie, légende hongroise (Paul Fejos, 1932)

La déchéance sociale d’une bonne mise enceinte.

Quoique le sujet soit très mélo, la douceur du style de Paul Fejos atténue le pathos. La longueur assez exceptionnelle de ses plans fait qu’il a parfois été qualifié de précurseur de Mizoguchi. C’est quelque peu exagéré car c’est réduire le style du plus grand des cinéastes japonais à un procédé parmi d’autres et c’est oublier que son art est nettement plus concentré, plus dur et plus réaliste que celui du plus cosmopolite des réalisateurs hongrois. En effet, quasiment dénué de dialogues, Marie, légende hongroise est une sorte de conte naïf. Le jeu très schématique d’acteurs (le dos voûté qui suppose l’accablement) qui composent des silhouettes plus que des personnages, les métaphores primaires (le plan sur les chatons symbolisant l’enfant à venir) accusent la mièvrerie des situations et l’artifice de la mise en scène. C’est cependant lorsque cette naïveté est assumée jusqu’à un hallucinant paroxysme que Marie, légende hongroise atteint une certaine beauté. Ainsi de la fin littéralement fantastique. Drôle de film en vérité.

White zombie (Victor Halperin, 1932)

A Haïti, un homme fait transformer une femme mariée à un autre en zombie.

Premier film « important » de zombie de l’histoire du cinéma, White zombie est travaillé visuellement. Il y a des décors soignés et quelques plans frappants. Dans les derniers plans, Madge Bellamy a une fascinante tête de poupée. Mais il y a de gros problèmes de rythme aussi bien dans le scénario (qui n’est de plus pas toujours très cohérent) que dans la mise en scène (cf la lenteur du phrasé des comédiens plus soporifique que fascinante). Il y a un sacré fossé entre ce film et le Vaudou de Tourneur.

 

Le rosier de madame Husson (Bernard-Deschamps, 1932)

Dans une petite ville, comme ils ne trouvent pas de jeune fille suffisamment vertueuse pour être choisie comme « rosière », des notables couronnent l’idiot du village « rosier ».

Cette adaptation de Guy de Maupassant est une fantaisie satirique qui affirmait l’originalité d’un cinéaste rare: Bernard-Deschamps. La mise en scène est inventive et très stylisée: il y a peu de paroles mais beaucoup de chansons ainsi que des séquences quasiment muettes dont le découpage est particulièrement expressif. L’humour est corrosif mais le propos ne peut être réduit à une charge univoque. A ses débuts et dépourvu des tics sur lesquels il capitalisera plus tard, Fernandel est littéralement monstrueux dans le rôle du rosier.

L’île du docteur Moreau (Island of lost souls, Erle C. Kenton, 1932)

Un naufragé se retrouve sur une île où un savant anglais travaille sur des créatures hybrides.

Quoique paraissant aujourd’hui assez conventionnel, cette première adaptation du roman de H.G Wells s’inscrit pleinement dans cette sorte d’âge d’or du cinéma fantastique que fut le début des années 30 à Hollywood. Certes, on n’y retrouve pas la poésie douloureusement humaniste d’authentiques chefs d’oeuvre tels que La fiancée de Frankenstein ou Freaks mais le jeune Charles Laughton fait merveille dans le rôle du maniéré docteur Moreau, les maquillages restent impressionnants, l’atmosphère étrange est bien rendue grâce à la photo et à des personnages originaux et bien caractérisés (la femme-panthère!) et le tout a le mérite, typique de l’époque, d’être concis. Un bon film donc.

Une vie secrète (Forbidden, Frank Capra, 1932)

Une jeune journaliste s’éprend d’un politicien marié à une infirme…

Forbidden est une réussite parfaite de Frank Capra dans un genre où on ne l’attendait guère: le mélodrame. Je ne parle pas de mélodrame familial ou de mélodrame social, je parle de mélodrame pur et dur, je parle de ce genre éternel et universel qui raconte la perdition d’une femme par amour. Le jusqu’au boutisme de la narration, la cruauté implacable des rebondissements, la sécheresse mizoguchienne de la mise en scène, le respect de Capra pour tous ses personnages y compris l’homme lâche -mais amoureux- auquel Adolphe Menjou, excellent, insuffle une gentillesse inattendue ainsi que l’absence de regard moralisateur sur l’adultère font de Forbidden un des films les plus forts et les plus justes qui soient sur son sujet canonique. Il faut voir le sang perler aux lèvres de Barbara Stanwyck venant de tuer son mari, il faut voir le tranquille renoncement final pour se rendre compte quel film d’amour fou beau et terrible a réalisé l’auteur de La vie est belle.

un autre texte enthousiaste sur cette merveille méconnue

Mélo (Paul Czinner, 1932)

Une femme tombe amoureuse du meilleur ami de son mari.

Le canevas issu d’une pièce de théâtre signée Henri Bernstein (qui sera plus tard réadaptée par Alain Resnais) est donc basique mais il est transfiguré par la finesse du découpage et de la direction d’acteurs. La séquence qui voit naître les sentiments illégitimes est superbe de vérité humaine et sa réussite permet de croire à la suite des péripéties, péripéties parfois conventionnelles. Gaby Morlay trouve là un de ses plus beaux rôles. Le rythme est languide.

Okay America (Tay Garnett, 1932)

Un journaliste cynique sert d’intermédiaire dans les négociations entre les ravisseurs de la fille d’un haut-fonctionnaire et sa famille.

Assez bavard et plus linéaire que l’extraordinaire Afraid to talk, produit par le même studio la même année, le film est aussi virulent que son homologue dans sa dénonciation de la corruption de la société. Il se focalise sur le parcours moral d’un homme désabusé qui, d’abord indifférent et égoïste, va finir tellement dégoûté de ses rapports avec les truands qu’il se lancera dans une croisade suicidaire. Le ton est amer, le film est d’un pessimisme rare. D’une durée n’excédant pas 75 minutes, contenant son lot de seconds rôles hauts en couleur (Edward Arnold!), Okay America a la concision et la vivacité des bons films de l’époque. Clairement recommandable.