Le fil blanc de la cascade (Kenji Mizoguchi, 1933)

Une artiste de cirque paye les études d’un jeune conducteur de diligence dont elle s’est entichée…

Vingt ans avant la série de chefs d’oeuvre absolus qui le fit découvrir en Occident (mais dix ans après le début de sa carrière), il est étonnant de retrouver dans ce film muet l’ensemble des thèmes chers à Kenji Mizoguchi traités avec la grandeur stylistique qui lui est propre.

De multiples plans d’arbres et de ruisseaux matérialisent un écrin cosmique qui auréole le mélodrame circassien d’une tonalité légendaire; la différence avec L’intendant Sansho et Les amants crucifiés, où le drame était intégré à une nature sublime, étant que ces plans sont souvent juxtaposés avec ceux qui font avancer le récit. Toutefois, on retrouve déjà cette façon unique qu’a Mizoguchi de filmer la course des femmes éperdues. Les travellings longs, rapides et heurtés font alors office de diapason à l’émotion.

D’une façon générale, un sens extrêmement vif de l’action (voir le dynamisme de la séquence du vol) équilibre sans cesse la tendance picturale du cinéaste nippon. Dans cette même logique de compensation, la noblesse des personnages et l’attention de la caméra au geste sublime contrebalancent la noirceur de la tragédie. Pour s’en rendre compte, il n’y a qu’à voir cette jeune femme mue par la gratitude qui remet en place la mèche de l’héroïne baignée de larmes. L’image frappe d’autant plus que rares sont les gros plans de visage chez Mizoguchi. Et évidemment, son actrice, Takako Irie, est magnifique.

C’est ainsi que Le fil blanc de la cascade est un film tout à fait digne du sérieux prétendant au titre de plus grand cinéaste de tous les temps que fut Kenji Mizoguchi.

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The stranger’s return (King Vidor, 1933)

Après s’être séparée de son mari, une new-yorkaise retourne à la ferme de son grand-père…

Ce retour à la terre manque du lyrisme géorgique propre à King Vidor (la brutalité des raccords après certaines images bucoliques laisse penser que la MGM a massacré le film au montage) mais les rapports entre la citadine et les paysans, loin d’être univoques, sont retranscrits avec justesse et cruauté tandis que Lionel Barrymore, grand cabotin s’il en fut, assure le spectacle. Pas mal.

Le petit roi (Julien Duvivier, 1933)

Dans un pays imaginaire, un roi-enfant est l’objet de complots révolutionnaires…

De par son sujet comme de par le point de vue adopté par l’auteur, Le petit roi est un des films les plus extraordinaires du cinéma français. Le royaume d’opérette servant de cadre à l’intrigue aurait facilement pu laisser croire à un conte de pacotille, aussi frelaté que Marianne de ma jeunesse par exemple. En fait, il sert de prétexte pour confronter la réalité de l’enfance à la pesanteur du symbole royal. Cette confrontation ne manque ni de subtilité dialectique ni de force tragique. Dans un rôle éminemment casse-gueule, le regretté Robert Lynen s’en sort admirablement. Il faut le voir fouetter sa servante pour se rendre compte de la tortueuse audace de l’auteur.

Et surtout, réalisant un de ses films les plus personnels, Julien Duvivier se montre ici au sommet de son inspiration esthétique et déploie une puissance visuelle digne d’un Sternberg. On n’en finirait pas de lister les acmés d’une oeuvre où la richesse plastique se met sans cesse au service de l’impact dramatique. L’étonnant est que le rythme de ce découpage façon « cinéma muet » n’est pas altéré par le son dont l’utilisation ne manque pas non plus d’inventivité.

Ce qui empêche ce film beau et surprenant d’être le chef d’oeuvre qu’il aurait pu être, c’est une dernière partie qui verse dans la mièvrerie et qui donne l’impression que Duvivier n’a pas su conclure sa fable.

Le maître de forges (Abel Gance & Fernand Rivers, 1933)

Abandonnée par son aristocratique prétendant qui espérait une grosse dot, une marquise désargentée se marie à un grand ingénieur…

Après bien des rebondissements désuets mis en boîte sans grande imagination et entrecoupées d’images de forge saisissantes mais décorrélées de l’intrigue (dues à Abel Gance?), la tragédie, finalement, se noue et, soutenue par la conviction de Gaby Morlay, émeut.

Les deux orphelines (Maurice Tourneur, 1933)

Sous Louis XV, les mésaventures de deux orphelines montées à Paris et abusées par divers personnages…

Le talent visuel de Maurice Tourneur ne suffit pas pour insuffler un quelconque intérêt dramatique à ce poussiéreux mélo fait de manichéisme outrancier, de personnages caricaturaux et de coïncidences grossières. L’omniprésence du studio et l’absence de plan d’ensemble des rues de Paris accentue l’aspect essentiellement illustratif de la mise en scène. Toutefois, une scène, d’une beauté hallucinée, surprend: celle où la marâtre berce le cadavre de son fils.

Un soir de réveillon (Karl Anton, 1933)

Pendant les fêtes de fin d’année, un riche noceur s’entiche d’une jeune fille surveillée par son chauffeur.

Il y a quelques traits amusants, Meg Lemmonier est mignonne mais Karl Anton n’a aucun sens du rythme. D’où que sa comédie est trop longue d’au moins une demi-heure, jusqu’à se déliter dans un final aussi dispendieux que filandreux.