Le maître de forges (Abel Gance & Fernand Rivers, 1933)

Abandonnée par son aristocratique prétendant qui espérait une grosse dot, une marquise désargentée se marie à un grand ingénieur…

Après bien des rebondissements désuets mis en boîte sans grande imagination et entrecoupées d’images de forge saisissantes mais décorrélées de l’intrigue (dues à Abel Gance?), la tragédie, finalement, se noue et, soutenue par la conviction de Gaby Morlay, émeut.

Les deux orphelines (Maurice Tourneur, 1933)

Sous Louis XV, les mésaventures de deux orphelines montées à Paris et abusées par divers personnages…

Le talent visuel de Maurice Tourneur ne suffit pas pour insuffler un quelconque intérêt dramatique à ce poussiéreux mélo fait de manichéisme outrancier, de personnages caricaturaux et de coïncidences grossières. L’omniprésence du studio et l’absence de plan d’ensemble des rues de Paris accentuent l’aspect essentiellement illustratif de la mise en scène. Toutefois, une scène, d’une beauté hallucinée, surprend: celle où la marâtre berce le cadavre de son fils.

Un soir de réveillon (Karl Anton, 1933)

Pendant les fêtes de fin d’année, un riche noceur s’entiche d’une jeune fille surveillée par son chauffeur.

Il y a quelques traits amusants, Meg Lemmonier est mignonne mais Karl Anton n’a aucun sens du rythme. D’où que sa comédie est trop longue d’au moins une demi-heure, jusqu’à se déliter dans un final aussi dispendieux que filandreux.

En v’là des histoires (Roger Capellani, 1933)

Montage d’histoires drôles reliées par des séquences dans un café.

Cet amusant moyen-métrage est bizarrement crédité sur Internet à un certain Romain Agret quoique son générique crédite le fils de l’illustre Albert Capellani à la mise en scène. C’est une curiosité et l’histoire du juif qui apprend à nager à son fils est tordante.

Les 28 jours de Clairette (André Hugon, 1933)

Capture

Apprenant qu’elle est trompée, l’épouse d’un réserviste rejoint celui-ci dans sa caserne…

Un vaudeville troupier vulgaire à bien des endroits (les seconds rôles en roue libre) mais assez efficace. André Hugon fait preuve d’une relative inventivité stylistique (les nombreux travellings, le plan sur les soldats de plomb) qui ne rehausse guère l’intérêt de la pochade mais qui contribue à me le rendre encore plus sympathique.

 

Le tunnel (Kurt Bernhardt, 1933)

Tandis que son épouse se languit de lui, un ingénieur qui creuse un pont sous l’Atlantique est confronté à des sabotages…

Si le postulat peut sembler ahurissant, les ressorts dramatiques sont conventionnels  quoique vivifiés par le magnétisme du jeune Gabin et plaisamment enrobés par l’esthétisme sombre de Kurt Bernhardt.

Chotard et Cie (Jean Renoir, 1933)

Un épicier se réconcilie avec son gendre poète lorsque celui-ci obtient le prix Goncourt…

Pour réussir l’adaptation de la pièce de Roger Ferdinand, il aurait fallu que Jean Renoir soit libre de la réécrire. L’écrivain originel s’étant chargé lui-même du scénario, le récit est à l’image des dialogues: d’une consternante platitude. Charpin reprend le rôle qu’il a créé sur scène et joue comme au théâtre: de façon extrêmement caricaturale. Les autres acteurs sont médiocres. Renoir s’occupe comme il peut: il enrobe ces âneries même pas drôles avec des mouvements d’appareil compliqués.

Une nuit seulement (Only yesterday, John M.Stahl, 1933)

Un notable reçoit une lettre où une femme avec qui il a couché il y a dix ans lui dit tout son amour.

Soi-disant adapté du livre historique éponyme de Frederick Lewis Allen, Only yesterday reprend en fait la trame de Lettre d’une inconnue de Stefan Zweig. La comparaison avec l’adaptation officielle de la nouvelle, réalisée par Max Ophuls en 1948, ne joue pas en sa faveur tant le style de John Stahl, sec et théâtral, tend vers l’académisme. Ainsi réduites à leur plus simple expression, les saugrenues péripéties du mélo -en particulier la fin- n’en apparaissent que plus consternantes. Cependant, Margaret Sullavan, peut-être l’actrice américaine la plus émouvante des années 30, insuffle à son personnage, et donc au film, une consistance inattendue. De plus, il faut être juste: quelques séquences sont mises en scènes avec attention et sensibilité. Je pense par exemple à la première nuit entre les deux personnages où les scintillements nocturnes, les gros plans sur le visage de l’actrice et un détail concrètement érotique évoquent L’adieu aux armes de Borzage, chef d’oeuvre du cinéma romantique s’il en est.

 

L’or des mers (Jean Epstein, 1933)

Sur l’île d’Hoëdic, un homme pauvre trouve un coffre rempli d’or…

Une poignée de plans sublimes, dont la majorité a pour objet le visage de la jeune Soizic, surnage au milieu d’un brouet entre documentaire et fiction que l’ajout a posteriori d’une piste sonore rend d’autant plus ingrat. Élaguer L’or des mers jusqu’à en faire un moyen-métrage eût peut-être évité de diluer la force dramatique de la fable.

Jeunes filles japonaises au port (Hiroshi Shimizu, 1933)

Une jeune fille séduite par un homme tire sur la maîtresse de celui-ci avant de s’enfuir pour mener une vie d’errance…

Un mélodrame d’une parfaite qualité technique. Hiroshi Shimizu se montre aussi adroit dans les plans en intérieur éclairés par un savant clair-obscur que dans les nombreuses scènes d’extérieur où son découpage tout en travellings insuffle une belle fraîcheur. Jeunes filles japonaises au port frappe également par son absence de manichéisme dans la répartition des rôles: il n’y a pas d’un côté la pure victime et de l’autre la fille de mauvaise vie. La douceur ambiguë des rapports entre la fille perdue et le couple marié est même étonnante, quoique vraisemblable. Le dénouement est cependant plus conventionnel.

Secrets (Frank Borzage, 1933)

De sa fuite vers l’Ouest jusqu’à une vieillesse comblée d’honneurs, l’histoire d’un couple américain durant la deuxième moitié du XIXème siècle.

Il s’agit de la deuxième adaptation d’une pièce à succès qui illustrait le mythe pionnier sous un angle intimiste. La structure est presque celle d’un film à sketchs tant les trois parties, correspondant à trois époques, sont différentes les unes des autres en terme de décors, de genre et de tonalité. En découle un manque de continuité dans la narration et une certaine inégalité qualitative: si les conventionnels prologues et épilogues sont mis en scène avec une jolie délicatesse, ils ne se hissent pas à la hauteur de la sublime partie centrale, celle où le jeune couple de pionniers défend âprement le fruit de son labeur.

A l’intérieur de ce cadre westernien, l’originalité de Frank Borzage se déploie pleinement. Les péripéties dramatiques ne l’intéressent qu’en ceci qu’elles affectent la petite famille. Ainsi du traitement de l’expédition punitive pour récupérer le bétail volé: un plan sur Mary Pickford inquiète qui met des tranches de pain dans la poche du manteau de son mari puis un plan sur les éperons des bandits pendus. Tout autre réalisateur aurait montré la fusillade…Borzage la dédaigne génialement. Il en va de même pour l’attaque de la cabane, restée célèbre, où le cinéaste se focalise sur les réactions d’une Mary Pickford devenue à moitié folle. En ne quittant jamais le point de vue du couple, le cinéaste donne corps et âme au mythe de l’Amérique pionnière. Le décor sauvage de l’Ouest lui permet de redoubler la fraîcheur qui a toujours été la sienne lorsqu’il filmait de jeunes amoureux. Les images de Leslie Howard faisant la lessive, chantant « Oh Susanna! » ou embrassant Mary Pickford sur un chariot cahotant sont d’une pureté virginale et édénique.

Pour réussir ce qui demeure somme toute un très beau film, Frank Borzage a pu s’appuyer sur les superbes contrastes de Ray June et, évidemment, sur des interprètes d’une exceptionnelle vérité humaine. Si Mary Pickford, dans son dernier rôle au cinéma, n’est guère crédible en jeune fille, elle est parfaite dans le reste du film. Quant à Leslie Howard, je ne le savais pas capable d’exprimer, sous des dehors de bellâtre, de tels trésors de vulnérabilité et de ténacité. La dernière séquence, sorte de préfiguration heureuse de Place aux jeunes!, les montre tous les deux bouleversants de nostalgie vivace.

La Foire aux illusions (State fair, Henry King, 1933)

Dans la campagne américaine, un fermier va présenter son meilleur cochon à la foire annuelle de l’état, accompagné par son épouse, sa fille et son fils.

Typiquement le genre de chronique rurale où excellait Henry King. La simplicité nonchalante de la mise en scène ne dissimule pas la belle rigueur classique de la construction narrative. Henry King suit les amours de chacun de ses personnages qui évoluent en même temps que le déroulement de la foire. Will Rogers est une incarnation idéale du père de famille campagnard mais la star de l’Ouest américain laisse en fait la part belle aux jeunes premiers qui l’entourent. Et c’est heureux tant Janet Gaynor est sublime. Si les plans où elle joue à se faire peur dans les montagnes russes, où elle se promène doucement la nuit tombée au bras de son amoureux, où elle quitte la maison de celui-ci après avoir refusé sa demande en mariage, si ces plans donc comptent parmi les plus délicats, les plus touchants, les plus beaux du cinéma américain de l’époque, c’est en grande partie grâce à la frêle beauté qui est la sienne.

On saura bien sûr gré à Henry King d’avoir, aidé par la superbe photographie de Hal Mohr, capté cette grâce mieux qu’aucun de ses contemporains ne l’eût fait. Borzage et Murnau, me répondrez-vous peut-être ? Certes, mais à la sensibilité lyrique de ses deux prestigieux collègues de la Fox, King adjoint son incomparable empathie pour les habitants de l’Amérique profonde, sachant insuffler un parfum d’éternité aux gestes de tendresse les plus simples. Ainsi, cette scène où Will Rogers conduit sa famille à la foire. La nuit tombe, il allume l’auto-radio, une rengaine sentimentale se fait entendre, ses enfants s’endorment peu à peu, le pater familias rajuste le châle de son épouse qui se tient à sa droite. C’est le genre de scène, tout en pudeur et en délicatesse, qui fait comprendre pourquoi, au soir de sa très longue carrière, le grand cinéaste disait considérer State fair comme un de ses quatre films préférés.

Du haut en bas (G.W. Pabst, 1933)

Tranche de vie dans un immeuble aux habitants divers et variés.

Du haut en bas est une chronique hétérogène dotée d’une distribution exceptionnelle où chacun joue parfaitement sa partition habituelle: Gabin en jeune premier gouailleur, Michel Simon en marginal ruiné et désinvolte, Milly Mathis en truculente cuisinière, Pauline Carton en charitable couturière, Peter Lorre en mendiant inquiétant…Tout ceci bien sûr n’est guère original et les velléités sociales manifestées par les intrigues de domestiques maltraités ou de locataires expulsés ont vite fait de s’estomper devant les conventionnelles romances mais c’est vivant, habilement mené et donc sympathique.

Treno populare (Raffaello Matarazzo, 1933)

La journée à la campagne d’un groupe d’Italiens qui part en train.

Le premier film de Raffaello Matarazzo s’inscrit dans ce mini-courant du jeune cinéma européen circa 1930 où des prolos étaient suivis pendant une journée de villégiature: Les hommes le dimanche et Nogent eldorado du dimanche avaient ouvert la voie empruntée par le cinéaste italien. On peut discutailler de qui a été le plus précurseur de tous les précurseurs du néo-réalisme mais l’essentiel est que la fraîcheur de Treno populare soit aujourd’hui inaltérée. Ce, grâce au tournage en décors naturels bien sûr, mais aussi et surtout à l’aisance avec laquelle le narrateur manie les ruptures de ton et la multiplicité des points de vue. Sous les dehors d’une comédie de caractères plaisante et gentillette, Matarazzo sait faire pointer un lyrisme discret (qui, lui, annonce clairement Une partie de campagne), lyrisme renforcé par la musique de Nino Rota dont ce fut la première partition destinée au cinéma. Un regret cependant: des approximations du découpage franchement gênantes qui, amoindrissant la clarté et la précision de la mise en scène, nuisent à l’intensité dramatique.