Blondie Johnson (Ray Enright, 1933)

Pour sortir de sa condition sociale, une jeune femme intègre la pègre.

Il est intéressant ce comparer ce film socialo-policier à ceux que William Wellman réalisait à la même époque, c’est-à-dire juste avant le renforcement du Code Hays. On y retrouve des qualités similaires: concision et liberté de ton. Simplement, l’impact de celles-ci est atténué parce que l’auteur est plus timoré (le happy end est ici particulièrement incongru) et le metteur en scène n’a pas le génie percutant de Wellman.

Enlevez-moi (Léonce Perret, 1933)

Un homme qui croit refiler sa maîtresse à un ami lui refile en fait sa soeur.

La désuétude de cette opérette n’empêche pas une certaine liberté de ton. Il y a de la fantaisie mais le travail de Léonce Perret est routinier.   Le surjeu des comédiens et les facilités de l’intrigue empêchent toute forme de vraisemblance mais Arletty jeune (et jolie) est déjà remarquable. Comme le montre le final où l’équipe technique est filmée, personne n’est dupe dans cette entreprise. Enlevez-moi n’est pas franchement nul mais sa portée est tout de même limitée.

Lilly Turner (William Wellman, 1933)

Une fille marié à un bigame est engagée dans une sorte de cirque errant…

Contrairement à d’autres petits films contemporains de Wellman, la présence du contexte social est très limitée. Ce qui prédomine ici, ce sont plutôt les rebondissements sentimentaux traités avec une indifférence routinière par le cinéaste qui sortit cinq (!) autres films cette année-là dont certains sont d’un tout autre acabit (Wild boys of the road par exemple).

Ciboulette (Claude Autant-Lara, 1933)

Comme une voyante le lui avait prédit, une jeune employée des Halles devant se marier trouve son promis sous un tas de choux…

Ciboulette est l’adaptation par Jacques Prévert d’une opérette de Reynaldo Hahn se déroulant sous le second Empire. C’est aussi le premier long-métrage réalisé par Claude Autant-Lara. La virtuosité du cinéaste est déjà éblouissante. Il faut voir l’aisance avec laquelle sa caméra bouge dans les superbes décors de Meerson et Trauner pour se rendre compte de l’avance qu’il avait alors par rapport à ses contemporains. La magnifique ouverture avec un plan à la grue sur les Halles reconstituées en studio annonce celle de son chef d’oeuvre, Douce. On est ici nettement plus proche du Mariage de Chiffon voire, comme l’a justement remarqué Vecchiali dans son dictionnaire, de La ronde de Max Ophuls  que de L’auberge rouge ou Le rouge et le noir. Sans la faire oublier, les auteurs du film ont transcendé l’évidente désuétude du livret par une bonne dose d’ironie, un léger soupçon de mélancolie (le personnage de Duparquet) et, surtout, une fantaisie (parfois trop) débridée. Charmant.

La maternelle (Jean Benoît-Lévy & Marie Epstein, 1933)

Une jeune femme de bonne famille abandonnée par son fiancé devient dame de service dans une école maternelle.

La maternelle fut un immense succès critique en son temps. Son auteur, Jean Benoît-Lévy, avait une haute idée sociale du cinéma et allait plus tard occuper un poste important à l’UNESCO. Il adaptait ici un roman de Léon Frapié lauréat du prix Goncourt 1904. Marie Epstein, soeur de Jean, fut sa collaboratrice attitrée. La maternelle capitalise beaucoup sur les bêtises de gamins quasiment saisis sur le vif qui provoquent l’attendrissement et l’amusement du spectateur. Il y a ainsi une dimension documentaire qui anticipe celle de Etre et avoir. Mais le film ne se limite pas à ça. Même s’ils appuient parfois un peu lourdement le sens d’une situation, les auteurs sont guidés par ces qualités rares que sont le tact et la droiture, qualités qui  leur permettent de traiter sans faute de goût ni pusillanimité un matériau délicat qui contient son lot de cruautés.

Voir le sérieux radical avec lequel est présenté le désespoir de l’enfant. Voir l’élégance de l’ellipse qui enchaîne les deux premières séquences. Voir la parfaite séquence de l’abandon où la mise en scène se charge de ne pas enfoncer la mère. La coexistence de la tendresse, du pathos et de la légèreté des jeux enfantins est rendue harmonieuse par la sensibilité des cinéastes et par la rapidité du rythme des images. Reste Madeleine Renaud: son jeu plein de sensiblerie détonne d’avec la sobriété du reste de la distribution (ainsi Alice Tissot qui atténue considérablement la dureté de la directrice) et pourra paraître désuet. Mais son personnage est le plus meurtri d’entre tous les adultes du film.

Don Quichotte (G. W. Pabst, 1933)

Un vieil hidalgo qui a lu beaucoup de romans de chevalerie s’en va défendre la veuve et l’orphelin.

Condenser un bon millier de pages en un film d’à peine une heure demandait évidemment à l’adaptateur de supprimer beaucoup d’épisodes du fabuleux roman de Cervantès. Paul Morand, scénariste de luxe, ne s’est visiblement pas montré assez drastique dans cette tâche. Il y a trop de péripéties compte tenu du métrage final. Le film ne prend pas le temps d’exposer les différentes situations, de les dramatiser, bref de mettre en scène ce qu’il raconte. D’où l’impression pour le spectateur d’être en face d’une succession d’images sans enjeu qu’il regarde avec un détachement complet. Dans ces conditions, difficile également de faire exister les personnages. Sancho Pança, si beau et si plein d’humanité dans le roman, est interprété par un Dorville pour le moins peu crédible. Don Quichotte a tout de même inspiré à Pabst une poignée de plans beaux et expressifs.

Okraina (Boris Barnet, 1933)

Pendant la première guerre mondiale, la vie d’un village russe qui accueille des prisonniers allemands.

Okraina est peut-être le meilleur film de Boris Barnet. C’est en tout cas celui qui justifie le mieux sa réputation, pour le moins exagérée, de très grand cinéaste soviétique. Traiter un sujet avec un arrière-fond politique et historique aussi riche que celui d’Okraina permet à Barnet d’éviter l’écueil d’Au bord de la mer bleue ou La jeune fille au carton à chapeau: à savoir une mise en scène sombrant dans l’insignifiance à cause de la parfaite inconsistance du scénario. D’un autre côté, c’est son tempérament naturellement léger qui lui permet ici de ne pas tomber dans le piège numéro 1 d’une production telle que celle-ci: à savoir l’académisme plombant. Son art de la rupture de ton et son souverain détachement lui ont permis de tisser un récit unanimiste qui a merveilleusement su tirer parti d’une contrainte majeure de la propagande soviétique: pas de personnage principal.

Okraina est une charmante chronique où l’on passe sans heurt de la proverbiale horreur des tranchées au doux lyrisme d’une idylle entre une jeune fille et un prisonnier. Il y a aussi une scène de fraternisation dans le no man’s land qui dans sa simplicité directe s’avère plus juste donc plus émouvante que tous les effets de manche pyrotechniques déployés par Spielberg dans son dernier film, Cheval de guerre. Sa focalisation sur les sentiments individuels permet à Barnet de tourner des séquences parmi les plus touchantes jamais tournées sur son vaste sujet. Voir par exemple le comportement du patron lorsque son employé allemand se fait lyncher. C’est un comportement dont l’évolution complexe est rendue sensible par l’attention du metteur en scène à des détails signifiants. Il fallait aussi beaucoup d’audace à Barnet pour tempérer comme il l’a fait l’euphorie collective de la fin par le drame intime d’une jeune fille séparée de son amoureux qui, toute à son chagrin, n’a visiblement rien à secouer de la glorieuse révolution bolchevik.

Enfin, si, comme en témoigne une lenteur théâtrale occasionnelle, le cinéma parlant n’est pas encore complètement maîtrisé par Barnet, la bande-sonore est truffée d’inventions.

En définitive, Okraina est un très beau film que son auteur a chargé d’un humanisme d’autant plus émouvant qu’il est discret.

Jofroi (Marcel Pagnol, 1933)

Dans un village provençal, un vieil homme qui a vendu son verger refuse que l’acheteur coupe les arbres.

C’est le premier film réalisé par Marcel Pagnol et tout l’univers du maître est déjà en place. Il y a d’abord la troupe de comédiens méridionaux qui reviendra de film en film pendant vingt ans, les formidables Poupon et Blavette en tête. Il y a ensuite le village et les paysages arides de la Haute-Provence qui fournissent un cadre d’une présence inouïe à l’histoire racontée. La truculence des premiers alliée à l’authenticité des seconds fait que Jofroi est un film d’un naturel sans commune mesure dans le cinéma français de l’époque. Il y a l’irrésistible drôlerie des répliques que s’envoient des personnages bavards et en perpétuelle représentation, pagnolesques en un mot. Enfin, l’anecdote tirée -déjà- de Giono a la simplicité et la profondeur éternelle d’une fable. De plus, ne dépassant pas cinquante minutes, Jofroi est un film de Pagnol d’une rare concision. Avec ce lumineux concentré d’humanité, Marcel Pagnol inaugurait superbement une oeuvre cinématographique parmi les plus essentielles qui aient été.

Cantique d’amour (The Song of Songs, Rouben Mamoulian, 1933)

Une jeune paysanne tombe amoureuse d’un sculpteur avant d’épouser le riche aristocrate qui était le mécène de l’artiste.

L’intrigue mélodramatique est banale et Marlene Dietrich, largement trentenaire au moment du tournage, n’est guère crédible en ingénue. Reste un éventuel charme du kitsch de studio correctement exploité par Rouben Mamoulian. Cantique d’amour est un film tout ce qu’il y a de plus oubliable.

Female (Michael Curtiz, 1933)

La directrice d’une firme automobile, ne vivant que pour son travail, couche avec tous ses employés mais un nouvel ingénieur refuse ses avances…

Commencé par Dieterle, continué par Wellman et achevé par Curtiz finalement seul réalisateur crédité au générique, Female est une comédie piquante, typique des années précédant le durcissement du Code Hays en 1934. On y parle de sexe sans détour. La liberté de ton, le rythme enlevé (ça ne dure qu’une heure, c’est impeccable), l’abattage de l’excellente Ruth Chatterton, la concision de la narration font de ce film un très agréable moment en même temps que le produit  admirable de perfection d’une usine à rêve qui était alors à son rendement maximal. On regrettera simplement la fin un peu bêtement conventionnelle (le revirement complet de l’héroïne n’étant pas approfondi).

Extase (Gustav Machatý, 1933)

Le film resté celèbre pour le nu de celle qui allait devenir Hedy Lamarr, nu intégral considéré comme le premier sur grand écran par les mauvaises histoires du cinéma. En fait, Extase est un de ces films médiocres dont l’excessive réputation a été créée par les commissions de censure pudibondes et les ligues de vieilles filles américaines. Il est vrai que le film aborde franchement la question du plaisir féminin qui comme le titre l’indique est l’objet du film. Plus que le fugitif nu, c’est une des scènes d’amour les plus suggestives parmi celles tournées à l’époque qui marque. Cette audace du propos n’empêche malheureusement pas les caractères d’être atrocement convenus. Formellement, le film est nul, affreusement ampoulé et dénué du moindre embryon de grâce.

Gabriel over the white house (Gregory La Cava, 1933)

Après un accident de voiture, un président des Etats-Unis cynique se fait un devoir de sortir son pays de la crise et le monde de la course aux armements. Envers et contre toutes les diverses forces réactionnaires.
Gabriel over the white house est une extraordinaire politique-fiction. La première beauté du film est de faire apparaître les décisions politiques les plus folles comme évidentes. Rarement au cinéma croyance dans l’utopie aura été aussi manifeste. Le film est évidemment étroitement lié à son contexte historique puisqu’il est sorti quelques mois après l’accès de Roosevelt au poste suprême. Plusieurs péripéties de Gabriel over the white house ont eu des échos réels. Ainsi de l’armée pacifique des chômeurs qui est à mettre en parallèle avec la politique keynésienne des grands chantiers d’état. C’est comme si les auteurs avaient utilisé la fiction pour prodiguer leurs conseils à la nouvelle administration ! Le danger idéologique avec une oeuvre qui présente un homme providentiel et des solutions « pleines de bon sens » à tous les maux, c’est qu’elle peut verser dans le populisme à tendance fasciste. Heureusement, Gabriel over the white house contient en filigrane sa propre critique. Ainsi du panoramique sur la statue de la liberté au moment de l’exécution massive des gangsters. A ce moment, le risque d’éloignement des valeurs américaines d’un régime tel que présenté dans le film est évident.
Enfin, Gabriel over the white house est doté d’un sous-texte biblique d’autant plus beau qu’il reste suggéré. Cela enrichit l’oeuvre d’un caractère fantastique qui tend à la rendre définitivement inclassable.

La grande muraille (The bitter tea of General Yen, Frank Capra, 1933)


Ne pas se fier au titre français d’une affligeante banalité et sans rapport avec l’oeuvre, voici un des films les plus singuliers tournés à Hollywood parmi ceux mettant en scène l’Orient. Il raconte les rapports complexes entre un seigneur de guerre chinois et sa captive, une missionnaire américaine égarée sur le champ de bataille par son fiancé correspondant de guerre.
La représentation de la confrontation entre les deux cultures est particulièrement fine grâce notamment à une écriture digne de L’invraisemblable verité, où les rebondissements révèlent d’une part l’inanité de l’humanisme occidental dans une situation de guerre et d’autre part l’inattendue grandeur d’âme de certains personnages. Le couple d’acteurs, Nils Asther dont le maquillage fait oublier les origines suédoises et Barbara Stanwyck fonctionne parfaitement. La mise en scène est d’une immense élégance. Elle relève d’un art consommé de la nuance, mais d’une nuance qui n’a rien de timoré, une nuance qui est là pour aller au fond des états d’âme les plus complexes. Un exemple: après avoir éconduit par fierté le général, la missionnaire assiste sur son balcon, aux échanges épistolaires d’une jeune servante avec un soldat. Toute l’amertume de la solitude, la faiblesse de coeur qui en découle et finalement la naissance du sentiment amoureux sont clairement évoqués en deux plans.
The bitter tea of General Yen est un film profondément romantique qui, après avoir montré intelligemment le chaos de la guerre civile, prend finalement l’allure d’un songe doucement mélancolique.
Après le cuisant échec de cette histoire d’amour interraciale à gros budget, Frank Capra allait se refaire une réputation grâce aux screwball comedies. On peut légitimement se demander quelle aurait été la carrière du cinéaste si cet atypique joyau, qui apparait aujourd’hui comme un de ses plus beaux chefs d’oeuvre, avait eu le succès qu’il méritait.