Show boat (James Whale, 1936)

A la fin du XIXème siècle, les pérégrinations d’une famille de comédiens sur un bateau du Mississippi…

A partir du moment où il quitte le Mississippi, le film perd de sa singularité mais la beauté de la photographie, où les scintillements du fleuve poétisent l’image, l’immense Paul Robeson et la soprano Irene Dunne chantant les standards de Jerome Kern, la qualité de la distribution où figurent notamment les très sympathiques Charles Winninger et Helen Morgan, et, d’une façon générale, la poésie sudiste qui dilue l’intrigue dans une représentation mythique, quoique non exempte de pertinente critique sociale, de Dixieland et qui donne aux figurants et personnages secondaires une importance qui évoque Renoir et Eisenstein, font de cette deuxième version de Showboat un des meilleurs films musicaux des années 30.

Agent secret (Sabotage, Alfred Hitchcock, 1936)

A Londres, le mari de la tenancière d’un cinéma effectue des sabotages…

Réduction des protagonistes du drame à des silhouettes (en premier lieu Verloc caricaturé en méchant de base), affadissemement de plusieurs rebondissements par du romanesque de convention et disparition du propos politique réduisent le brillant roman de Joseph Conrad à un film creux et vain où le « maître du supense » trouve prétexte à des « morceaux de bravoure » que moi j’appellerais plutôt « précis de découpage à destination des enfants de 12 ans », style la séquence avec multiples gros plans sur l’horloge alors qu’on sait qu’une bombe à retardement est programmée. A d’autres endroits, c’est, faute d’avoir su retranscrire un dixième de la richesse psychologique des personnages de Conrad, par des surimpressions que Hitchcock matérialise un deuil impossible. Soit une idée visuelle primaire que les plus débiles thuriféraires du gros Alfred s’imaginent sans doute être « du pur cinéma ». C’est certes mieux que rien mais, présence de Sylvia Sidney aidant, on se prend à rêver à ce que Fritz Lang aurait pu tirer d’un tel matériau.

Mir kumen on (Aleksander Ford, 1936)

La vie dans un sanatorium pour enfants construit par le Bund, organisation socialiste juive.

Les chants d’enfants faisant des farandoles dans la nature sont d’autant plus poignants qu’il est impossible de regarder ce film sans avoir à l’esprit ce qui est arrivé à la quasi-totalité de ces jeunes Juifs polonais une demi-douzaine d’années après le tournage. Mir kumen on (en yiddish: « Nous arrivons ») est un film d’un sublime particulier.

Empreintes digitales (Big brown eyes, Raoul Walsh, 1936)

Après une dispute avec son fiancé policier, une manucure est engagée dans un journal où elle enquête sur la même affaire criminelle que son ex.

Alors que ses films réalisés dans les années 30 sont majoritairement décevants, cela fait plaisir de retrouver le rythme vif, les ruptures de ton surprenantes mais logiques et le populisme de bon aloi (les clients du coiffeur qui font office de choeur tragique!) propres à Raoul Walsh dans un bon film. Cette comédie policière, non dénuée de gravité, bénéficie de dialogues vachards, de l’amoralisme du style qui détourne la convention et d’un Cary Grant plus plébéien qu’à l’accoutumée mais non moins spirituel; son couple avec Joan Bennett fonctionne bien.

 

Anne-Marie (Raymond Bernard, 1936)

Un groupe d’aviateurs accueille une jeune femme en son sein…

Le scénario a beau être signé Saint-Exupéry, il est laborieux car essentiellement basé sur les dialogues; dialogues qui servent aussi bien à faire avancer l’action qu’à dévoiler les états d’âme des personnages. La séquence de péril final apparaît alors conventionnelle et décorative, exception faite d’une belle idée. Les travellings élégants et une photo soignée font illusion pendant la première partie du film mais au fur et à mesure que le récit avance, le drame de cette femme tiraillée entre un amoureux ingénieur et des amis aviateurs s’avère trop désincarné pour que l’on s’en émeuve. Brodant à nouveau sur le thème d’une femme dans un groupe d’hommes, Raymond Bernard convaincra nettement plus avec J’étais une aventurière car Jacques Companeez était un scénariste d’une autre trempe que l’auteur du Petit prince.

L’espion Kakita Akanishi (Mansaku Itami, 1936)

Au XVIIème siècle, un samouraï s’infiltre chez un seigneur ennemi…

Le mélange d’humanisme et de ludisme avec lequel l’histoire de samouraï est racontée donne déjà un certain prix à L’espion Kakita Akanishi. Outre les qualités de bravoure et de furtivité de son héros, Mansaka Itami met l’accent sur l’amitié, la santé et les sentiments qui enrayent la trajectoire programmée d’une mission. La retenue infiniment suggestive du dénouement est d’une grande beauté qui auréole l’oeuvre d’une dimension supplémentaire.

La caméra est fluide et précise. Pour filmer une lettre d’amour, Itami utilise la surimpression comme le fera François Truffaut trente-cinq ans plus tard dans Les deux Anglaises et le continent. Le lyrisme est presque aussi puissant (il manque quand même Delerue).

De plus, la seule séquence de combat du film est mise en scène avec un véritable génie. L’invention dans les cadres, les mouvements d’appareil et le montage confère une urgence, une gravité et un dynamisme épatants à la séquence. Le seul problème de l’oeuvre, par ailleurs parfaitement concise, est que cette séquence qui représente l’incident Date soit assez décorrélée du reste. Mais un cinéphile aurait tort de bouder son plaisir.