Maryland (Henry King, 1940)

Après la mort accidentelle de son mari, une femme interdit à son fils de monter sur un cheval.

Contexte social et géographique restitué avec netteté (le fait que ça se passe dans le Maryland a un impact direct sur la dramaturgie puisque l’omniprésence de la culture équestre rend d’autant plus tragique la décision de la mère), superbes images carrées de la campagne américaine en Technicolor signé Natalie Kalmus, musique d’Alfred Newman qui reprend son thème poignant d’Ann Rutledge (composé pour Vers sa destinée), pudeur qui n’est pas pusillanimité, vérité sympathique des comédiens (Walter Brennan en tête de la distribution!), découpage parfait car concis, souple et dynamique: Maryland exprime bien, à l’instar de Margie, Adieu jeunesse ou La foire aux illusions, la quintessence d’Henry King.

Son suprême classicisme transfigure ce sous-genre hollywoodien pas évident qu’est le film d’équitation (Walsh, Ford et Capra n’y ont guère brillé). La résolution est certes, comme souvent, un peu expéditive mais la mise en scène, en plus de happer le regard par la splendeur des images et la fluidité de leur déroulement, occasionne des surprises: ainsi de l’importance donnée aux personnages de serviteurs noirs, qui culmine dans une longue et stupéfiante séquence de gospel, digne de l’Hallelujah de Vidor. Cette surprise, tout l’opposé d’une volontariste bifurcation, trouve plus tard sa justification puisqu’elle permet le raccord de l’arc du personnage secondaire noir -jusqu’ici comiquement traité- à l’intrigue principale des maîtres blancs.

Destination Tokyo (Delmer Daves, 1943)

La veille de Noël, un sous-marin américain part pour une mission secrète à Tokyo.

Dès cette première réalisation, Delmer Daves impose un ton: le film de propagande militaire est traité sous l’angle intimiste. L’accent est mis sur la nostalgie du foyer et la camaraderie, le personnage du capitaine joué par Cary Grant est un type bienveillant. Ce film qui inventa le sous-genre de film de sous-marin s’avère encore aujourd’hui, malgré une longueur un brin excessive, un de ses représentants les plus réussis: la sensibilité humaniste y va de pair avec la clarté documentaire et l’ampleur des scènes d’action.

La mégère apprivoisée (Ferdinando Maria Poggioli, 1942)

Un riche américain épouse et mate l’irascible fille d’un tailleur…

En plus d’être une comédie concise, enlevée et pleine de gaieté, cette transposition moderne de Shakespeare étonne par son ancrage dans la réalité de son temps: c’est pendant un spectacle dans un abri anti-bombardement que la jeune femme entame sa soumission. Les grimaces de Lila Silvi, uniformément caricaturale, altèrent la grâce de l’ensemble.

L’homme à femmes (Ferdinando Maria Poggioli, 1944)

Deux vieilles filles couturières tombent en adoration devant leur neveu, beau jeune homme indolent venu s’installer chez elles…

Une pépite inattendue. Sous les dehors d’une comédie sous cloche comme en produisait à la chaîne le cinéma italien sous Mussolini, cette adaptation du roman Sorelle Materassi montre l’amour avec une cruauté digne de Josef Von Sternberg (sauf qu’ici, ce sont des femmes qui sont victimes d’un Adonis). Cette cruauté n’exclut pas l’empathie pathétique, sans jamais sombrer dans le mélo toutefois. La mise en scène est à la fois simple d’apparence et riche d’évocations au service d’une profonde acuité psychologique; voir par exemple l’ironie des inserts de statues d’éphèbes lorsque l’une des soeurs commente son voyage à Rome, le grotesque bunuelien de la scène de mariage ou les hurlements hors-champ dans le plan final.

Marchands d’illusions (The Hucksters, Jack Conway, 1947)

De retour de la guerre, un publicitaire retrouve son agence et propose, pour vendre du savon, d’employer les services de la veuve d’un général.

La satire, plus mélancolique que sardonique, du monde de la publicité sonne juste, les seconds rôles sont excellents et, surtout, le couple formé par Clark Gable et Deborah Kerr est magnifique mais il manque quelque chose pour faire de The Hucksters une grande comédie américaine. Difficile de déterminer ce qui manque à la mise en scène de Jack Conway et pourtant, c’est une évidence: son film est un cran en-dessous des chefs d’oeuvre de Howard Hawks ou Leo McCarey. C’est peut-être dû à une tiédeur générale. La satire n’est pas appuyée, c’est sa force et sa limite. Il y a une relative justesse de ton, voire une profondeur inattendue dans les échanges avec l’agent joué par Edward Arnold, mais, comme constamment bridé, jamais le film n’atteint de sommet comique. On sourit, tout au plus. Ce succédané des classiques de Capra mâtiné de comédie romantique demeure un film attachant, de par la dignité de son écriture et la classe de ses comédiens.

Les anges marqués (The search, Fred Zinnemann, 1948)

Dans l’Allemagne ravagée par la seconde guerre mondiale, un enfant rescapé des camps quitte ses nourrices américaines tandis que sa mère le recherche, de son côté.

La cruelle audace des vignettes sur les gosses victimes de la guerre n’a pas grand-chose à envier à celle de Rossellini: l’influence de Allemagne année zéro dans cette production MGM est prégnante même si nimbée d’un discours édifiant d’autant plus estimable qu’il n’est dénué ni de glaçante précision (Auschwitz est nommé) ni d’une certaine finesse (les séquences avec le petit imposteur juif). La force dramatique de ce que Les anges marqués vise à documenter est rehaussée par les vertus typiquement hollywoodiennes de la mise en scène: maîtrise du cadre, concision du découpage, sens de la suggestion. Cependant, la sécheresse du style de Fred Zinnemann, à la limite de l’aridité, est aussi la limite du film: elle ne contribue pas à étoffer un récit et des personnages parfois trop schématiques. Ce n’est pas si grave: comme dans les grands films italiens ou japonais contemporains sur le même thème, la puissance émotionnelle intrinsèque des séquences se suffit souvent à elle-même.

La duchesse des bas-fonds (Kitty, Mitchell Leisen, 1945)

A Londres à la fin du XVIIIème siècle, un jeune aristocrate éduque une fille des bas-fonds pour qu’elle séduise le duc qui lui a fait perdre sa place.

Sorte de mixte entre Ambre et Pygmalion. C’est dramatisé avec une certaine finesse, les acteurs sont bons, la reconstitution fastueuse, le récit assez prenant et la fin très belle. Néanmoins, KItty manque d’un point de vue fort de mise en scène et de continuité dans le focus sur l’héroïne pour être un vrai grand « women drama » (par exemple, au moment de l’accouchement, un cinéaste rigoureux -et non décoratif- n’aurait pas accordé autant de temps aux allées-et-venues pseudo-comiques du mari).

La foire aux chimères (Pierre Chenal, 1946)

Par amour pour la partenaire aveugle d’un lanceur de couteaux, un graveur de billets excellent et défiguré se met à faire de la fausse monnaie…

Cet avatar tardif du réalisme poétique a le mérité d’être plus incarné que ses prédécesseurs: le drame a pour origines la chair meurtrie du personnage d’Erich Von Stroheim et les yeux inopérants de son amoureuse. Même s’il est fondamentalement conventionnel, le récit est -à l’exception du consternant dénouement- agencé avec suffisamment de précision pour que le spectateur y croit: à part quelques lignes de dialogues de Madeleine Sologne, le film est dépourvu du côté éthéré et fumeux des histoires d’amour de Prévert. J’ai beaucoup songé à Tod Browning, un petit peu à Chaplin (les auteurs de La foire aux chimères se sont certainement souvenus des Lumières de la ville). Pierre Chenal prouve encore une fois son talent de metteur en scène avec notamment un excellent sens du décor et de l’atmosphère, toujours au service de l’action, que ce soit à la fête foraine ou dans la somptueuse demeure destinée à accueillir la dulcinée. Si le film est une (petite) réussite, c’est en grande partie grâce à lui.

Journal d’une femme médecin (Hiroshi Shimizu, 1941)

Deux jeunes infirmières arrivent dans un village arriéré…

Le caractère édifiant du sujet est contrebalancé par:

  1. La légèreté de touche propre à Shimizu, son rythme flottant et dédramatisé, le naturel de son style qui met en valeur les rivières et les bois plus que les discours de ses personnages.
  2. Les nuances apportées par le découpage à la motivation de l’héroïne: elle reste aussi bien par dévouement à la communauté que par amour pour l’instituteur. Comme souvent avec Shimizu, ça n’est que suggéré par la mise en scène mais c’est parfaitement clair.

Bref, Journal d’une femme médecin est un joli film, tout à fait typique de la manière Shimizu, y compris dans ses limites (on ne peut nier une certaine mollesse).

Le corps céleste (Alexander Hall et Vincente Minnelli, 1944)

L’épouse frustrée d’un astronome consulte une voyante qui annonce qu’elle va bientôt rencontrer l’amour.

Vincente Minnelli est non crédité et on se demande ce qu’il a apporté à cette médiocre comédie où la bêtise caricaturale du personnage de Hedy Lamarr ôte toute crédibilité.

Deux sœurs vivaient en paix (The bachelor and the bobby-soxer, Irving Reis, 1947)

Une lycéenne tombe amoureuse d’un peintre récemment jugé devant le tribunal présidé par sa soeur.

Amusante comédie, notamment grâce à Cary Grant qui n’hésite pas à se rendre ridicule. Comme souvent, le dernier tiers avec sa résolution conventionnelle peine à convaincre, au contraire des prometteuses et piquantes prémisses.

L’homme au chapeau rond (Pierre Billon, 1946)

Un veuf harcèle l’amant de son épouse.

Dostoïeveski rapetissé par Spaak, et Pierre Brive. Les adaptateurs ont été incapables de penser la transposition d’un médium vers un autre et leur film est une succession de scènes de parlotte dont la réplique finale donne un bon aperçu de la médiocrité: « on fait des choses terribles quand on est terriblement malheureux ». Outre davantage de mouvement, le cinéma appelait à préciser la nature de la relation entre les deux personnages principaux et à concrétiser leur environnement avec des détails justes or le principal apport de la mise en scène consiste ici en de vagues relents d’expressionisme fatigué. Raimu, dans son dernier rôle, compose plus qu’il n’incarne et Aimé Clariond fait du théâtre.

Enemy of women (Alfred Zeisler, 1944)

L’ascension de Joseph Goebbels et ses manœuvres pour favoriser puis casser la carrière d’une actrice qui refusait ses avances.

Un film hollywoodien qui a pour personnage principal Joseph Goebbels, voilà qui est étonnant d’autant que la ressemblance de Paul Andor avec son modèle est stupéfiante. Enemy of women fut produit par la Monogram mais il ne semble pas souffrir de la pauvreté associée à ce studio spécialiste de la série B voire Z. Il y a une vraie qualité technique, notamment dans les éclairages du grand John Alton, certes célèbre pour créer des merveilles visuelles à partir de trois fois rien. Là où le bât blesse, c’est que le scénario se focalise sur les malheurs d’une comédienne de qui Goebbels brise la carrière par dépit amoureux. Fâcheuse réduction du sujet. A ce compte-là, beaucoup de cinéastes et producteurs hollywoodiens seraient aussi ignobles que celui que l’introduction appelle « the greatest scoundrel of our time ». Cependant, la fin est belle.

Et l’acier fut trempé (Marc Donskoï, 1942)

En Ukraine en 1918, des partisans bolcheviks combattent le pouvoir allié aux Allemands.

Année de production oblige, l’adaptation du livre du révolutionnaire Ostrovski est orientée dans un sens anti-allemand. Le film apprend l’existence d’un épisode méconnu de l’histoire de l’Ukraine (l’hetmanat de 1918) et est brillamment spectaculaire sans être, dans l’ensemble, abusivement formaliste. Ce n’est bien sûr pas d’une grande finesse mais, grâce notamment au sens de la beauté naturelle de Donskoï et à l’amour de la vie qui nuance et dialectise la nécessité de l’engagement armé, les personnages ne semblent pas complètement soumis au schéma propagandiste.

The romantic age/Naughty Arlette (Edmond T.Gréville, 1949)

Dans un lycée anglais, une élève française tente de séduire le nouveau professeur, père de famille qui a aussi sa fille dans sa classe.

Le dynamisme visuel, l’équilibre des tons et une inventivité formelle qui verse parfois dans la coquetterie rendent ce film d’adolecentes tout à fait sympathique. The romantic age est une preuve que l’inégal Gréville était capable de transfigurer n’importe quel sujet grâce à sa mise en scène. Par exemple, ici, ses contre-plongées rendent sensible l’attirance érotique qui fait basculer le récit.

Camarade X (King Vidor, 1940)

A Moscou, un journaliste américain est sollicité par son valet pour qu’il fasse fuir sa fille, communiste de la première heure susceptible d’être purgée par Staline.

La comédie basée sur une tragédie politico-historique fonctionne moins bien que dans les films contemporains de Lubitsch: c’est à la fois moins harmonieux et moins percutant, malgré de bons dialogues. Assez vite, la vraisemblance, notamment psychologique, s’estompe au profit de la fantaisie la plus débridée: scènes de vaudeville, poursuite en voiture tout droit sorties de Scarface, poursuite en chars ayant certainement influencé Indiana Jones et la dernière croisade, présence perpétuellement ironique de Clark Gable, alors à son sommet. La splendeur de Hedy Lamarr n’a d’égale que l’absence de crédibilité de son personnage. A noter enfin que ce plaisant divertissement (de propagande) tourné en 1940 contient une étonnante préfiguration de l’opération Barbarossa.