La duchesse des bas-fonds (Kitty, Mitchell Leisen, 1945)

A Londres à la fin du XVIIIème siècle, un jeune aristocrate éduque une fille des bas-fonds pour qu’elle séduise le duc qui lui a fait perdre sa place.

Sorte de mixte entre Ambre et Pygmalion. C’est dramatisé avec une certaine finesse, les acteurs sont bons, la reconstitution fastueuse, le récit assez prenant et la fin très belle. Néanmoins, KItty manque d’un point de vue fort de mise en scène et de continuité dans le focus sur l’héroïne pour être un vrai grand « women drama » (par exemple, au moment de l’accouchement, un cinéaste rigoureux -et non décoratif- n’aurait pas accordé autant de temps aux allées-et-venues pseudo-comiques du mari).

La foire aux chimères (Pierre Chenal, 1946)

Par amour pour la partenaire aveugle d’un lanceur de couteaux, un graveur de billets excellent et défiguré se met à faire de la fausse monnaie…

Cet avatar tardif du réalisme poétique a le mérité d’être plus incarné que ses prédécesseurs: le drame a pour origines la chair meurtrie du personnage d’Erich Von Stroheim et les yeux inopérants de son amoureuse. Même s’il est fondamentalement conventionnel, le récit est -à l’exception du consternant dénouement- agencé avec suffisamment de précision pour que le spectateur y croit: à part quelques lignes de dialogues de Madeleine Sologne, le film est dépourvu du côté éthéré et fumeux des histoires d’amour de Prévert. J’ai beaucoup songé à Tod Browning, un petit peu à Chaplin (les auteurs de La foire aux chimères se sont certainement souvenus des Lumières de la ville). Pierre Chenal prouve encore une fois son talent de metteur en scène avec notamment un excellent sens du décor et de l’atmosphère, toujours au service de l’action, que ce soit à la fête foraine ou dans la somptueuse demeure destinée à accueillir la dulcinée. Si le film est une (petite) réussite, c’est en grande partie grâce à lui.

Journal d’une femme médecin (Hiroshi Shimizu, 1941)

Deux jeunes infirmières arrivent dans un village arriéré…

Le caractère édifiant du sujet est contrebalancé par:

  1. La légèreté de touche propre à Shimizu, son rythme flottant et dédramatisé, le naturel de son style qui met en valeur les rivières et les bois plus que les discours de ses personnages.
  2. Les nuances apportées par le découpage à la motivation de l’héroïne: elle reste aussi bien par dévouement à la communauté que par amour pour l’instituteur. Comme souvent avec Shimizu, ça n’est que suggéré par la mise en scène mais c’est parfaitement clair.

Bref, Journal d’une femme médecin est un joli film, tout à fait typique de la manière Shimizu, y compris dans ses limites (on ne peut nier une certaine mollesse).

Le corps céleste (Alexander Hall et Vincente Minnelli, 1944)

L’épouse frustrée d’un astronome consulte une voyante qui annonce qu’elle va bientôt rencontrer l’amour.

Vincente Minnelli est non crédité et on se demande ce qu’il a apporté à cette médiocre comédie où la bêtise caricaturale du personnage de Hedy Lamarr ôte toute crédibilité.

Deux sœurs vivaient en paix (The bachelor and the bobby-soxer, Irving Reis, 1947)

Une lycéenne tombe amoureuse d’un peintre récemment jugé devant le tribunal présidé par sa soeur.

Amusante comédie, notamment grâce à Cary Grant qui n’hésite pas à se rendre ridicule. Comme souvent, le dernier tiers avec sa résolution conventionnelle peine à convaincre, au contraire des prometteuses et piquantes prémisses.

L’homme au chapeau rond (Pierre Billon, 1946)

Un veuf harcèle l’amant de son épouse.

Dostoïeveski rapetissé par Spaak, et Pierre Brive. Les adaptateurs ont été incapables de penser la transposition d’un médium vers un autre et leur film est une succession de scènes de parlotte dont la réplique finale donne un bon aperçu de la médiocrité: « on fait des choses terribles quand on est terriblement malheureux ». Outre davantage de mouvement, le cinéma appelait à préciser la nature de la relation entre les deux personnages principaux et à concrétiser leur environnement avec des détails justes or le principal apport de la mise en scène consiste ici en de vagues relents d’expressionisme fatigué. Raimu, dans son dernier rôle, compose plus qu’il n’incarne et Aimé Clariond fait du théâtre.

Enemy of women (Alfred Zeisler, 1944)

L’ascension de Joseph Goebbels et ses manœuvres pour favoriser puis casser la carrière d’une actrice qui refusait ses avances.

Un film hollywoodien qui a pour personnage principal Joseph Goebbels, voilà qui est étonnant d’autant que la ressemblance de Paul Andor avec son modèle est stupéfiante. Enemy of women fut produit par la Monogram mais il ne semble pas souffrir de la pauvreté associée à ce studio spécialiste de la série B voire Z. Il y a une vraie qualité technique, notamment dans les éclairages du grand John Alton, certes célèbre pour créer des merveilles visuelles à partir de trois fois rien. Là où le bât blesse, c’est que le scénario se focalise sur les malheurs d’une comédienne de qui Goebbels brise la carrière par dépit amoureux. Fâcheuse réduction du sujet. A ce compte-là, beaucoup de cinéastes et producteurs hollywoodiens seraient aussi ignobles que celui que l’introduction appelle « the greatest scoundrel of our time ». Cependant, la fin est belle.

Et l’acier fut trempé (Marc Donskoï, 1942)

En Ukraine en 1918, des partisans bolcheviks combattent le pouvoir allié aux Allemands.

Année de production oblige, l’adaptation du livre du révolutionnaire Ostrovski est orientée dans un sens anti-allemand. Le film apprend l’existence d’un épisode méconnu de l’histoire de l’Ukraine (l’hetmanat de 1918) et est brillamment spectaculaire sans être, dans l’ensemble, abusivement formaliste. Ce n’est bien sûr pas d’une grande finesse mais, grâce notamment au sens de la beauté naturelle de Donskoï et à l’amour de la vie qui nuance et dialectise la nécessité de l’engagement armé, les personnages ne semblent pas complètement soumis au schéma propagandiste.

The romantic age/Naughty Arlette (Edmond T.Gréville, 1949)

Dans un lycée anglais, une élève française tente de séduire le nouveau professeur, père de famille qui a aussi sa fille dans sa classe.

Le dynamisme visuel, l’équilibre des tons et une inventivité formelle qui verse parfois dans la coquetterie rendent ce film d’adolecentes tout à fait sympathique. The romantic age est une preuve que l’inégal Gréville était capable de transfigurer n’importe quel sujet grâce à sa mise en scène. Par exemple, ici, ses contre-plongées rendent sensible l’attirance érotique qui fait basculer le récit.

Camarade X (King Vidor, 1940)

A Moscou, un journaliste américain est sollicité par son valet pour qu’il fasse fuir sa fille, communiste de la première heure susceptible d’être purgée par Staline.

La comédie basée sur une tragédie politico-historique fonctionne moins bien que dans les films contemporains de Lubitsch: c’est à la fois moins harmonieux et moins percutant, malgré de bons dialogues. Assez vite, la vraisemblance, notamment psychologique, s’estompe au profit de la fantaisie la plus débridée: scènes de vaudeville, poursuite en voiture tout droit sorties de Scarface, poursuite en chars ayant certainement influencé Indiana Jones et la dernière croisade, présence perpétuellement ironique de Clark Gable, alors à son sommet. La splendeur de Hedy Lamarr n’a d’égale que l’absence de crédibilité de son personnage. A noter enfin que ce plaisant divertissement (de propagande) tourné en 1940 contient une étonnante préfiguration de l’opération Barbarossa.

Cavalcade d’amour (Raymond Bernard, 1940)

AU XVIIème siècle, au XIXème siècle et au XXème siècle, trois histoires d’amour, dont deux tragiques, ont lieu dans un château.

Pléïade d’acteurs et jolis décors mais dialogues surannés (surtout dans le premier segment), petits problèmes de rythme, angles de prise de vue stupidement penchés (péché mignon de Raymond Bernard) et manque de focus dramatique. In fine, c’est pas mal, de bonne tenue, mais les sketches (car il s’agit finalement d’un film à sketches) auraient gagné à davantage de concision, de netteté dramaturgique.

Les aventures fantastiques du baron Münchhausen (Josef Von Baky, 1943)

Au XVIIème siècle à travers l’Europe, les aventures du baron de Münchhausen à qui Cagliostro donna des pouvoirs magiques.

L’imagerie et les trucages à la Méliès sont parfois charmants mais la mollesse du rythme, la platitude étriquée des plans et la laideur des comédiens empêchent la fantaisie de nous accrocher comme dans un bon équivalent hollywodien.

Magic town (William Wellman, 1947)

Un sondeur s’installe dans une petite ville américaine qui reflète exactement les choix de l’ensemble du pays mais son entreprise est mise à mal par une journaliste qui veut justement faire évoluer l’opinion locale.

D’un côté, Robert Riskin, le fameux scénariste de Capra, s’empare d’un sujet très actuel (les sondages) mais d’un autre, son récit demeure trop abstrait et ses enjeux dramatiques trop flous. On a l’impression qu’il tente d’appliquer ses schémas classiques (type cynique qui devient gentil parce que frappé par la candeur du peuple, amour entre deux personnages opposés…) à une réalité nouvelle; sans beaucoup de succès, faute de clarté. Jane Wyman est bien et James Stewart superbe dans un rôle à la fois taillé pour lui et d’une noirceur relative mais inédite avant ses collaborations avec Hitchcock et Anthony Mann. William Wellman emballe ça de façon tout à fait impersonnelle. Bref, c’est moyen, malgré le prestige de l’affiche et l’originalité du sujet.

Quelque part en Europe (Géza von Radványi, 1948)

A la fin de la guerre, des enfants sans toit se regroupent en bande et se mettent à voler…

Des idées fortes (l’enfant qui vole les bottes du pendu) gâchées par un réalisateur qui a préféré les effets de manche vaguement expressionnistes et les messages superficiellement et lourdement assénés à la profondeur de l’écriture. Infiniment inférieur aux Enfants du nid d’abeilles.

La Paloma (Helmut Käutner, 1944)

Dans le port de Hambourg, un marin-chanteur recueille une jeune fille séduite par son défunt frère.

Drôle de film. Sa force principale est aussi sa limite: l’Agfacolor. Les couleurs éclatantes déréalisent l’image et accentuent l’impression de coupure d’avec la réalité propre aux films nazis. Pour ce film situé à Hambourg alors anéantie par les Alliés, Helmut Kaütner a jonglé entre les studios, les transparences et de rares (et limitées en largeur de cadre) prises de vue sur place. Il en ressort que La Paloma est intéressant dans son versant le plus abstrait et poétique, notamment toutes les scènes au cabaret envahies par le rouge et les chansons tristes, mais ne convainc guère dans son versant réaliste. Très probablement que Fassbinder a vu ce film avant de tourner Querelle. La différence, c’est que dans La Paloma, le parti-pris stylistique n’est pas aussi assumé, qu’il semble à vrai dire plus une contrainte qu’un parti-pris même s’il engendre une beauté surréelle. Tant bien que mal, le vif éclat des yeux bleus de Hans Albers et la fine beauté de Ilse Werner vivifient ce mélo classique et éternel raconté sans trop de manichéisme. Il est dit que Goebbels, après avoir commandité le film, empêcha sa sortie en Allemagne à cause de sa représentation sordide des marins allemands. Il est vrai que la crudité de certains propos étonne. La Paloma est quelque part le film ultime sur la mélancolie des marins, celui où les marins sont marins parce qu’ils sont les perdants du grand jeu de l’amour.