L’évadé de Dartmoor (Escape, Joseph L. Mankiewicz, 1948)

Un vétéran de la RAF s’évade de la prison où il avait été condamné à passer trois ans pour avoir tué accidentellement un homme en voulant protéger une prostituée.

Le décor naturel de la campagne anglaise est le principal atout de ce petit film de traque dont la modestie est un peu altérée par certains dialogues trop philosophiques (sur le péché originel notamment) pour sonner juste.

Un mariage à Boston (The late George Apley, Joseph L.Mankiewicz, 1947)

En 1913, dans une famille de la haute-société bostonienne, le père rigide voit ses deux enfants vouloir convoler hors de leur petit milieu.

« Brillant », c’est évidemment le premier mot qui vient à l’esprit; comme souvent devant les réussites de Mankiewicz. Rarement satire (du conservatisme) fut orchestrée avec autant d’acuité (toutes ces connotations qu’on croirait tirées d’un roman d’Edith Wharton) mais aussi de subtilité et d’empathie pour le personnage brocardé. Interprété avec beaucoup d’humanité par un Ronald Coleman grisonnant, George Apley n’est jamais caricaturé et son étroitesse d’esprit ne va pas sans bonne volonté ni secrète mélancolie, de la même façon que Nellie dans le film d’Henry King. Contrairement à ce qu’écrit Lourcelles dans son dictionnaire, il évolue même, un peu, au cours du film. La fin en demi-teinte, ni unhappy ni happy, est d’ailleurs révélatrice de l’étonnante complexité du film. Magistral au niveau de l’écriture, The late George Apley ne l’est pas moins au niveau de la réalisation. En effet, Mankiewicz fait oublier les origines théâtrales de son script en dramatisant l’espace de la maison avec une caméra dynamique et des champs à différents niveaux de profondeur.

Quelque part dans la nuit (Joseph L. Mankiewicz, 1946)

Enquêtant sur sa propre identité, un soldat devenu amnésique se rend compte qu’il était mêlé à des affaires de truands.

L’interprétation, très moyenne, n’aide pas à intéresser à un récit complètement tiré par les cheveux. En plus, c’est excessivement long, eu égard au script de médiocre série B.

Le château du dragon (Dragonwyck, Joseph L. Mankiewicz, 1946)

Au XIXème siècle, la fille d’une famille puritaine s’installe chez un cousin qui règne en seigneur sur ses terres.

La beauté plastique, bien digne de l’âge d’or de la Fox, et une relative nuance dans la présentation du méchant n’empêchent pas ce drame, très théâtral, d’apparaitre un peu poussif.

Le Dit de la terre sibérienne (Ivan Pyriev, 1948)

Mutilé par la guerre, un musicien prometteur part en Sibérie pour fuir la pianiste qu’il aime.

Même si le dénouement ne brille pas par sa subtilité (mais est assez irrésistible dans son lyrisme propagandiste), le propos est plus fin qu’il n’y paraît: ce n’est pas uniquement en rencontrant le peuple de Sibérie que le musicien trouve l’inspiration mais c’est aussi en méditant solitairement après un chagrin intime. Pour traiter un sujet pour le moins original, les auteurs font preuve d’un minimum de dialectique, entre le collectif et la psychologie individuelle -cette dernière n’est pas niée. Le Sovietcolor est plus beau, moins kitsch, dans les extérieurs que dans les intérieurs, pour restituer les paysages que pour filmer les chairs. La virtuosité d’Ivan Pyriev est aussi saisissante dans les plans-séquences chantants qui matérialisent la communauté que dans le montage à la Dovjenko qui accompagne l’oratorio final. Bref, Le Dit de la terre sibérienne est un beau mélodrame musical.

Le train va vers l’Est/Le train d’Extrême-Orient (Youli Raizman, 1947)

Au lendemain de la victoire de 1945, une jeune agronome et un soldat qui ont raté leur train font le voyage ensemble vers Vladivostok.

Lourdement présente dans les premières séquences où la victoire est célébrée, la propagande s’estompe vite pour laisser place à un charmant road-movie à travers la Russie joliment mise en valeur par le découpage, simple mais maîtrisé, en Sovietcolor. Les rencontres des personnages sont variées, le ton est léger* et l’interprétation de Lidia Dranovskaia apporte une belle fraîcheur; quand elle marche sur des rails tandis qu’elle cause par exemple. Le fait que les deux protagonistes soient souvent en mouvement et réunis malgré eux par les circonstances de l’action insuffle une épaisseur concrète à la romance. Bref, belle découverte.

*ce qui déplut à Staline donc altéra la carrière de Youli Raizman malgré l’immense succès du film

Débuts à Broadway (Babes on Broadway, Busby Berkeley, 1941)

Trois jeunes auteurs-compositeurs tentent de percer à Broadway.

Babes on Broadway n’est pas à proprement parler la suite de Babes in arms mais, avec son même duo de vedettes, son même réalisateur et son intrigue analogue, on peut le considérer comme une variation. Les qualités -musique, dynamisme, entrain- sont les mêmes mais il y a un -logique et léger- effet de redite. Vincente Minnelli réalisa plusieurs séquences musicales avec Judy Garland, a minima celle dans le théâtre abandonné dans laquelle Patrick Brion voit, déjà, une illustration des futurs thèmes de prédilection (flou de la frontière entre rêve et réalité…) de l’auteur de Brigadoon. C’est indéniable mais cette scène est si imperceptiblement intégrée à une structure conventionnelle qu’une hypothétique idiosyncrasie ne peut y être décelée qu’à la lumière des travaux postérieurs du cinéaste.

Je ne regrette rien de ma jeunesse (Akira Kurosawa, 1946)

Des manifestations étudiantes de 1933 à la défaite de 1945, l’histoire de la fille d’un professeur libéral amoureuse d’un agitateur radical.

Les habitués de ce blog savent que son auteur n’est pas fou d’Akira Kurosawa. La surprise a donc été agréable de découvrir une de ses premières oeuvres, moins célèbre mais également moins pesante, moins caricaturale et plus concrète que nombre de ses classiques. En effet, Je ne regrette rien de ma jeunesse est peut-être le film de Kurosawa où l’histoire et la politique sont montrés avec le plus de justesse, loin de l’abstraction de ses transpositions de Shakespeare dans un passé japonais lointain et à moitié mythifié. En dehors du discours final un peu trop explicite, la propagande libérale y est parfaitement intégrée à un itinéraire amoureux, amical et politique donc singulier, émotionnel et romanesque où les rapports entre « rouges », « libéraux » et gouvernement dictatorial évoluent au fur et à mesure du récit. Le personnage de l’ami qui travaille pour l’état apporte une salvatrice complexité dramatique.

Visuellement, le film alterne des parlottes un peu mornes mais où pointe parfois une vraie sensibilité (exemple: la scène de groupe où le seul découpage permet de se figurer les sentiments de l’héroïne avant qu’elle ne les déclare) et séquences plus lyriques dans la nature où Kurosawa, visiblement influencé par le cinéma soviétique, se la donne grave. C’est exemplairement le cas de la superbe -mais amère- dernière partie qui montre l’héroïne travailler aux côtés de sa belle-mère à la campagne. Enfin, cet admirable portrait de femme, jouée par Setsuko Hara (future égérie d’Ozu), que l’amour aura conduite à l’émancipation* et à la sagesse, nuance considérablement la réputation misogyne de l’auteur des Sept samouraï.

*Je ne regrette rien de ma jeunesse est des très rares films de son époque, tous pays confondus, à montrer, sans jugement, un ménage non marié.

Les desperados (Charles Vidor, 1943)

Un shérif chargé d’arrêter des braqueurs de banque protège un ami qui en est injustement accusé.

J’ai rarement vu un aussi grand foisonnement de péripéties et de personnages en aussi peu de temps (moins d’une heure et demi). Le problème est que l’absence de focus du metteur en scène pour l’un ou l’autre des axes de sa dramaturgie limite l’intérêt du spectateur, malgré la qualité des comédiens (Glenn Ford, à ses débuts, se distingue). Ce spectateur sera en fait plus accroché par le Technicolor tellement saturé (il est certifié par Natalie Kalmus) qu’il déréalise parfois la représentation et par l’ampleur magnifique de certains plans avec une multitude de chevaux.

Six heures du soir après la guerre (Ivan Pyriev, 1944)

A Moscou pendant la Grande guerre patriotique, un artilleur et une jeune fille mobilisée par la DCA tombent amoureux.

L’histoire d’amour, que d’aucuns ont abusivement comparé à Elle et lui car elle est basée sur des rendez-vous manqués, souffre de l’absence d’épaisseur de personnages qui se réduisent à leurs stéréotypes mais ce film de propagande guerrier et opératique ne manque pas de souffle: la musique de Tikhon Khrennikov s’allie à la virtuosité formelle de Ivan Pyriev au service d’un lyrisme un chouïa grandiloquent et typiquement soviétique qui fait particulièrement mouche dans les scènes de bataille enneigées. Pour autant, ce film dont la durée ne dépasse pas l’heure et demi n’est pas une grosse machine indigeste. Il m’a semblé préfigurer Quand passent les cigognes. En outre, Pyriev se paye le luxe de filmer la victoire un an avant qu’elle n’ait eu lieu.

Arise my love (Mitchell Leisen, 1940)

Pour écrire un article, une journaliste américaine sauve un compatriote des geôles franquistes puis les deux batifolent dans une Europe de plus en plus menacée par Hitler.

Un an après Ninotchka et un an avant l’entrée en guerre des Etats-Unis, Arise my love est une nouvelle comédie politique écrite par Billy Wilder et Charles Brackett. C’est avec courage et finesse que les auteurs traitent de la dialectique entre bonheur individuel et engagement dans le monde, dialectique qui structure habilement leur dramaturgie. Aussi bien que d’allusions comiques dignes de Lubitsch (le pansement sur le nez lorsque son patron revient de la chambre de son employée!), la reconstitution hollywoodienne est émaillée de notations qui frappent par leur justesse; ainsi cet officier allemand qui demande à la journaliste, couvrant l’armistice à Rethondes, d’enlever son rouge à lèvres et de ne pas fumer en présence du Führer. Il manque peut-être à Ray Milland la fantaisie d’un Cary Grant mais l’abattage de Claudette Colbert convient idéalement à l’héroïne. Dans la meilleure tradition des comédies américaines, le rythme enlevé n’empêche pas la prise au sérieux des tourments intimes des personnages. Bref, c’est très bon.

Rossini (Mario Bonnard, 1942)

Du Teatro San Carlo à l’opéra de Paris, la marche de Rossini vers la gloire.

Une séquence mérite le coup d’oeil, aussi bien des cinéphiles que des mélomanes: celle de la visite de Rossini au vieux Beethoven. Là, la mise en scène se réveille et produit une tension dramatique, la touchante évocation de la rencontre entre deux génies opposés: l’un solaire et vitaliste, l’autre mélancolique à qui le destin a refusé bonheur et plaisir. A part ça, le style est d’une gentille platitude aux antipodes de son sujet même s’il y a de la bonne musique, bien sûr.

Strange impersonation (Anthony Mann, 1946)

Une chimiste teste sur elle un de ses produits et se retrouve embarquée dans une extraordinaire aventure…

Le caractère abracadabrantesque du récit est justifié par la plus attendue des pirouettes finales (et par un judicieux fondu enchaîné). Anthony Mann fait ce qu’il peut (découpage concis, vague expressionnisme le temps d’une scène) mais la modicité des moyens alloués à cette série B de 68 minutes a sans doute empêché sa dimension cauchemardesque de s’épanouir pleinement. Un remake par David Lynch serait intéressant.

Le Président Wilson (Henry King, 1944)

La carrière politique de Wilson, professeur d’université devenu président des Etats-Unis.

Tournée en pleine seconde guerre mondiale, cette biographie du président auteur des « quatorze points » peut d’abord apparaître comme un film de propagande interventionniste. De fait: excellemment interprété, riche de notations sur la vie politique U.S au début du XXème siècle, articulant l’intimisme et l’épique avec l’habileté propre aux meilleurs scénaristes hollywoodiens (Lamar Trotti), superbement décoré avec de luxueuses reconstitutions des intérieurs de la Maison-Blanche et du Capitole, chaudement photographié par le fidèle Leon Shamroy et jalonné d’hymnes patriotiques orchestrés par Alfred Newman, Wilson est d’abord une parfaite, magnifique et -en dépit de sa durée de 2h34- assez irrésistible machinerie du producteur Darryl Zanuck qui était un grand admirateur du président. Le lyrisme idéaliste d’une séquence comme le discours de Wilson à la Chambre des représentants pourra arracher des larmes. Le film est d’autant plus fort qu’il fait entendre les arguments, pertinents, des adversaires pacifistes du héros.

Enfin, l’oeuvre est parcouru d’une secrète vibration qui lui insuffle une résonnance plus profonde que le claironnement d’un message patriotico-humanitaire: c’est la récurrence des tentations d’un chef d’état -plus époux idéaliste qu’animal politique- prônant l’engagement de son pays pour la sécurité de l’univers de retourner à un foyer source de bonheur -et de malheur- égoïste. Dans ces évocations mélancoliques, la caméra, toujours pudique et à juste distance, d’Henry King fait merveille.

Plus on est de fous (The more the merrier, George Stevens, 1943)

A Washington D.C, pendant la guerre, à cause de la pénurie de logements, un millionnaire à la retraite loue une chambre à une working-girl.

Très sympathique comédie romantique, portée par la présence de la géniale Jean Arthur, le sens du découpage de Stevens qui sait exploiter l’espace de l’appartement à des fins comiques ou dramatiques ainsi que par l’ancrage dans une réalité pratique et historique très précise (j’ai songé aux comédies de Jacques Becker tournées après-guerre) mais qui, pour plus de vérité émotionnelle, aurait gagné à approfondir les motivations du personnage deus ex-machina joué par Charles Coburn.

Histoire inachevée (Unfinished business, Gregory La Cava, 1941)

Partie à New-York, une provinciale épouse le frère du play-boy qui l’a séduite dans le train…

Un canevas attendu et un dénouement aussi facile qu’artificiel n’empêchent pas cette comédie douce-amère, qui ne rechigne pas à tirer sur la corde sensible, d’intéresser grâce à la qualité de son interprétation et à la finesse de certains traits: l’empathie de Gregory La Cava pour les décadents mondains équilibre le moralisme de l’intrigue.

Maryland (Henry King, 1940)

Après la mort accidentelle de son mari, une femme interdit à son fils de monter sur un cheval.

Contexte social et géographique restitué avec netteté (le fait que ça se passe dans le Maryland a un impact direct sur la dramaturgie puisque l’omniprésence de la culture équestre rend d’autant plus tragique la décision de la mère), superbes images carrées de la campagne américaine en Technicolor signé Natalie Kalmus, musique d’Alfred Newman qui reprend son thème poignant d’Ann Rutledge (composé pour Vers sa destinée), pudeur qui n’est pas pusillanimité, vérité sympathique des comédiens (Walter Brennan en tête de la distribution!), découpage parfait car concis, souple et dynamique: Maryland exprime bien, à l’instar de Margie, Adieu jeunesse ou La foire aux illusions, la quintessence d’Henry King.

Son suprême classicisme transfigure ce sous-genre hollywoodien pas évident qu’est le film d’équitation (Walsh, Ford et Capra n’y ont guère brillé). La résolution est certes, comme souvent, un peu expéditive mais la mise en scène, en plus de happer le regard par la splendeur des images et la fluidité de leur déroulement, occasionne des surprises: ainsi de l’importance donnée aux personnages de serviteurs noirs, qui culmine dans une longue et stupéfiante séquence de gospel, digne de l’Hallelujah de Vidor. Cette surprise, tout l’opposé d’une volontariste bifurcation, trouve plus tard sa justification puisqu’elle permet le raccord de l’arc du personnage secondaire noir -jusqu’ici comiquement traité- à l’intrigue principale des maîtres blancs.

Destination Tokyo (Delmer Daves, 1943)

La veille de Noël, un sous-marin américain part pour une mission secrète à Tokyo.

Dès cette première réalisation, Delmer Daves impose un ton: le film de propagande militaire est traité sous l’angle intimiste. L’accent est mis sur la nostalgie du foyer et la camaraderie, le personnage du capitaine joué par Cary Grant est un type bienveillant. Ce film qui inventa le sous-genre de film de sous-marin s’avère encore aujourd’hui, malgré une longueur un brin excessive, un de ses représentants les plus réussis: la sensibilité humaniste y va de pair avec la clarté documentaire et l’ampleur des scènes d’action.

La mégère apprivoisée (Ferdinando Maria Poggioli, 1942)

Un riche américain épouse et mate l’irascible fille d’un tailleur…

En plus d’être une comédie concise, enlevée et pleine de gaieté, cette transposition moderne de Shakespeare étonne par son ancrage dans la réalité de son temps: c’est pendant un spectacle dans un abri anti-bombardement que la jeune femme entame sa soumission. Les grimaces de Lila Silvi, uniformément caricaturale, altèrent la grâce de l’ensemble.