Hideko, receveuse d’autobus (Mikio Naruse, 1941)

Pour garder leurs places menacées par la concurrence, une receveuse et un chauffeur de bus ont l’idée de développer un circuit touristique.

De par sa longueur (une heure) et de par son intrigue, Hideko, receveuse d’autobus est un film modeste. Toutefois, derrière le prosaïsme un peu ras-des-pâquerettes, finit par poindre une sorte de tragique social. Rarement dénouement malheureux avait été monté avec tant d’élégance et de cruelle ironie. Hideko Takamine qui entamait alors sa fructueuse collaboration avec Naruse est lumineuse.

Péchés de jeunesse (Maurice Tourneur, 1941)

Au soir de sa vie, un jouisseur cynique entreprend de renouer avec ses enfants naturels.

Quoique produit par la Continental, Péchés de jeunesse a toutes les caractéristiques du pire cinéma vichyssois: il dégouline de mièvrerie et de moraline tout en étant terriblement fade. Que ce soit les motivations du personnage principal ou la structure de film à sketches qui permet à Albert Valentin (le roi des fausses bonnes idées de scénario) d’aligner platement divers clichés, tout, dans le récit de cette prise de conscience paternelle, est cousu de fil blanc. Toutefois, Harry Baur, plus sobre qu’à l’accoutumée, s’en tire pas trop mal.

Le peigne (Hiroshi Shimizu, 1941)

Parce qu’elle y a perdu un peigne et qu’un jeune homme s’est blessé avec, une femme revient dans un hôtel thermal à la montagne…

Réutilisant le même décor et le même type de lumière que Les masseurs et la femmeLe peigne confirmera la valeur de Hiroshi Shimizu aux yeux des auteuristes les plus étroits mais pose une question au cinéphile normal: redite ou pas redite? Certains des plus beaux plans sont carrément repris tel quel du film précédent. In fine, la tonalité diffère cependant et on a en fait affaire à une variation du même ordre que El Dorado par rapport à Rio Bravo. Du fait notamment d’un récit plus centré sur l’héroïne, la mélancolie se fait ici moins diffuse et plus directement émouvante. Bien sûr, une large place reste accordée aux nombreux personnages secondaires cocasses, pittoresques ou touchants. En ces temps où l’ « accessibilité » est très à la mode, on note la dignité du regard sur les aveugles et les estropiés. Mais d’un film choral, Shimizu est passé à une sorte d’esquisse de portrait où l’environnement garde une importance cruciale.

Le peigne montre comment un milieu particulier, un endroit coupé du monde où cohabitent temporairement et étroitement des personnages d’origines différentes, affecte une femme déjà sentimentalement  mal en point jusqu’à provoquer chez elle une véritable -et peut-être salvatrice- crise existentielle. Retracer un tel itinéraire est pour Shimizu une pure affaire de mise en scène. Il s’agit d’une part de rendre sensible la douceur régénératrice de l’ambiance à l’hôtel thermal. Ce à quoi le réalisateur excelle, filmant avec un bonheur constant la lumière du soleil qui inonde les clairières, les repas en commun des vacanciers, les sources d’eau chaude et la rivière où les femmes font la lessive tandis que les enfants pataugent. Magnifique plan, court et inutile à l’intrigue d’ailleurs ténue, de la gymnastique matinale au bord de l’eau. Fait rarissime dans un film de l’époque, l’image est alors accompagnée de notes de piano, notes de piano qui accentuent la sérénité qui en émane. D’autre part, insérer dans ce concerto de la gentillesse de brefs lamentos fait saillir le drame émotionnel de l’héroïne avec pudeur et précision. C’est par exemple le surgissement des pleurs durant l’étendage du linge. La divine légèreté de Shimizu, qui effleure sans jamais s’appesantir, confère alors à son petit film (70 minutes) la fulgurante beauté d’un haïku.

Un visage inoubliable (Mikio Naruse, 1941)

A la campagne, pendant la guerre, une femme va au cinéma à la ville car on lui a dit que son époux mobilisé était apparu aux actualités.

Joli petit film (c’est un moyen-métrage) où la propagande ne compte guère face à la tendre délicatesse avec laquelle Mikio Naruse filme la petite famille et les paysages dans laquelle elle évolue.

Vénus aveugle (Abel Gance, 1941)

Une mannequin devenant aveugle fait croire à son homme qu’elle l’a trompé pour qu’il la quitte et qu’elle ne soit pas un fardeau pour lui.

Mélodrame qui prêche l’attentisme et l’esprit de sacrifice en attendant un hypothétique miracle. Ce n’est donc pas étonnant que ce soit dédié au Maréchal Pétain (plus tard, Abel Gance écrira des éloges enflammés de de Gaulle et montrera ainsi que Renoir n’était peut-être pas le pire des courtisans du cinéma français). Les rebondissements de plus en plus ahurissants et de moins en moins justifiés, une forme qui, passé une première partie montée comme un film muet, s’enferre dans la pire des platitudes, et une longueur démesurée font de Vénus aveugle un des films les plus ridicules de l’Occupation. Désolant.

Le retour du proscrit/Prisonnier de la haine (The shepherd of the hills, Henry Hathaway, 1941)

Dans une communauté montagneuse reculée, un homme qui avait abandonné sa famille revient avec plein d’argent…

Un manque de franchise dans la narration, de fraîcheur dans le ton (ce qui, vu le cadre de l’action, est un comble) et de notations concrètes dans la mise en scène donne à ce western des airs alambiqués et faussement simples mais quelques morceaux de bravoure à la beauté mythologique (la rencontre avec le cousin sourd, l’aveugle qui retrouve la vue, l’incendie…) laissent présager le grand film que The shepherd of the hills aurait pu être si l’écriture avait été plus soignée, si, à tout le moins, les auteurs avaient fait plus attention au naturel de leurs dialogues. De plus, John Wayne et, surtout, Harry Carey sont très bons.

L’avventuriera del piano di sopra (Raffaello Matarazzo, 1941)

Pendant que son épouse est partie dans sa famille, un avocat accueille chez lui sa voisine persécutée par son mari…

Brillant succédané de comédie américaine sophistiquée, L’avventuriera del piano di sopra est peut-être le film le mieux écrit de Matarazzo. A partir du moment où le récit dévie vers l’enquête sur un vol de bijoux, on songe évidemment à Lubitsch. Non que ce film ait la grâce des chefs d’oeuvre du maître berlinois mais les quiproquos s’y agencent à merveille dans une intrigue pleine de malice. Les acteurs sont charmants. Le drame du mâle moyen esseulé est traité avec une ironie plus tendre moins non moins précise que celle de Billy Wilder dans Sept ans de réflexion quinze ans plus tard. Très plaisant.