Nous les gosses (Louis Daquin, 1941)

Des écoliers oublient leurs disputes pour collecter l’argent nécessaire à la réparation d’une verrière cassée par un camarade maladroit.

Louis Daquin est plus connu pour son engagement au P.C.F et son zèle lors de l’épuration que pour son œuvre de cinéaste. En 1941, l’URSS est encore alliée avec l’Allemagne et ce film, le premier du réalisateur, qui fait l’apologie du travail et des copains permet de voir que la morale communiste et la morale vichyste se rejoignent en fait assez facilement. Mais pourquoi pas après tout? On a bien le droit de défendre le travail et la solidarité. Le problème est que l’importance du « message » rend le scénario franchement grossier. Le film n’est pas aidé par la fantaisie en carton des seconds rôles (navrant personnage de Pierre Larquey). Heureusement la vivacité des gamins contrebalance cela. On retrouve un peu du charme de La guerre des boutons mais quelque peu écrasé par les intentions moralisatrices.

Les 47 ronins (Kenji Mizoguchi, 1941)

Leur maître condamné à se faire hara-kiri pour avoir levé le sabre sur un autre noble à la cour du shogun, ses vassaux s’interrogent sur la conduite à adopter. Négocier avec le pouvoir ou adopter une attitude jusqu’au-boutiste?

Les 47 ronins est un fait quasi-mythique de l’histoire japonaise qui fut porté une centaine de fois à l’écran. L’adaptation de Mizoguchi intervient dans un contexte très particulier: celui de l’attaque de Pearl Harbour. La première partie est sortie avant le 7 décembre 1941; la seconde après. A une époque où les films devaient obtenir l’aval du bureau de propagande pour être présentés, on aurait pu craindre une version ultra-fasciste exaltant les valeurs sacrificielles des samouraï. Kenji Mizoguchi n’étant pas le dernier des ânes, ce n’est pas tout à fait ça.
Certes, on nous présente des héros obsédés par l’honneur et la vengeance dont la pureté morale est infaillible. Mais le regard de Mizoguchi est suffisamment distant pour que le spectateur reste libre de juger ce qui lui est montré. A un spectateur normalement éveillé, l’odyssée de ces ronins paraîtra absurde mais le cinéaste ne souligne pas la bêtise de ses personnages. Il les montre dignes et valeureux. Parce qu’ils sont bel et bien dignes et valeureux (en plus d’être bêtes, c’est toute la complexité du film). C’est le système et l’éthique qu’il charrie qu’il faut remettre en question.

Ainsi, Les 47 ronins n’est pas un film épique. Un seul sabre est brandi: celui de la scène d’introduction. Le film est en fait très théâtral (c’est l’adaptation d’une pièce): le récit avance avec des commentaires de l’action plus qu’avec l’action elle-même. Délayé sur 3h40, c’est parfois ennuyeux. Il faut bien le dire. De toute évidence, le film aurait gagné à être élagué mais il recèle suffisamment de beauté dans la mise en scène pour ne pas être considéré comme un supplice cinéphilique réservé aux seuls exégètes de Mizoguchi. Toutes les séquences de rituels notamment sont magnifiques. L’évocation de la mort du seigneur à travers les cheveux coupés de son épouse, c’est sublime. De même que les rares plans d’extérieur. La beauté des 47 ronins n’a rien d’apprêté ou de décoratif car la caméra, très mobile et capable de changer d’objet au cours d’un même plan, suit les personnages et vivifie considérablement la narration.

Le dernier des six (Georges Lacombe, 1941)

Six amis tentent de faire fortune en partant aux quatre coins du monde et jurent de tout se partager à leur retour. Au moment de leurs retrouvailles cinq ans plus tard, l’un d’eux est assassiné…

Ecrit par Henri-Georges Clouzot, Le dernier des six est un véritable prélude à L’assassin habite au 21. On retrouve Wens, le commissaire créé par Stanislas-André Steeman, et son insupportable petite amie Mila Malou. Ils sont déjà joués par Pierre Fresnay et Suzy Delair.
Comme L’assassin habite au 21, Le dernier des six est un pur film de scénario. Son intérêt repose sur son intrigue policière (qui est l’assassin?) et sur les dialogues mordants et gentiment misanthropes de Clouzot (la noirceur désespérée du Salaire de la peur est encore loin). Les personnages et leurs sentiments sont asservis à la mécanique de l’intrigue. Le pittoresque des seconds rôles (dont certains tel Jean Tissier reviendront dans L’assassin habite au 21) anime la mise en scène habile mais conventionnelle de Georges Lacombe.

Bref, très proche de L’assassin habite au 21, Le dernier des six est un film de Clouzot sans que l’auteur ne soit le réalisateur. Passer derrière la caméra allait lui permettre, au fur et à mesure de films de plus en plus personnels et avant de sombrer dans l’autocaricature, d’exprimer pleinement sa vision célinienne de l’humanité. J’en veux pour preuve ce magnifique chef d’oeuvre qu’est Quai des orfèvres.

Adieu jeunesse (Remember the day, Henry King, 1941)

Une institutrice rencontre un de ses anciens élèves candidat à la présidence des Etats-Unis. Elle se souvient…

Un très joli film. Ce qui n’aurait pu être qu’une insignifiante bluette est un film sensible et délicat. Grâce à la justesse des comédiens et à la pudeur de son style, Henry King évite les écueils (niaiserie, sensiblerie…) dans lesquels un autre que lui aurait pu tomber. Ainsi, ce fameux chantre de l’americana nuance sa célébration de la communauté yankee en confrontant les amours de son héroïne aux ragots et aux préjugés puritains. La chronique recèle aussi ses moments de cruauté. La détresse du garçon amoureux de son institurice, le destin du jeune mari à la première guerre mondiale…Ces moments sont mis en scène sans fard mais avec tact. Ils se fondent dans le tout et n’entravent finalement pas l’optimisme de l’oeuvre. Quintessence de l’art d’Henry King, Remember the day a le charme d’une vignette nostalgique sans en avoir la fausseté car il ne manque jamais de vie.

Illusions perdues (That uncertain feeling, Ernst Lubitsch, 1941)

L’épouse d’un bourgeois new-yorkais s’amourache d’un critique d’art.

Génial et merveilleux. Lubitsch brocarde aussi bien le conformisme bourgeois que le snobisme arty. Le trait sur la veulerie du personnage de Burgess Meredith est peut-être un peu trop forcé à la fin mais dans l’ensemble, le style se caractérise par la suprématie du tact. Le regard de l’auteur sur ses personnages est gorgé de tendresse. En 85 minutes, Lubitsch en dit plus sur la communication dans le couple qu’Antonioni en 20 films. Rarement l’incompréhension entre un mari et une femme aura été aussi évidente que lors de la séquence du début où le mari « keekse » sa femme. Et tout ça est montré avec une divine légèreté, un humour irrésistible. Mais quelle classe ce Lubitsch, quelle classe!!

Sex hygiene (John Ford, 1941)


Film de prévention sur les maladies vénériennes réalisé par John Ford pour les Signal Corps à l’attention des jeunes appelés de l’Armée américaine.

Sex hygiene est une mise en abyme puisqu’il présente des soldats regardant un film sur les dangers des maladies vénériennes. Comme le dit un officier: « Most men know more about their car than they know about their body ». A vrai dire, je n’ai pas regardé grand-chose de cette vingtaine de minutes. Je ne pense pas être une petite nature mais il contient tellement d’images du type « gros plan sur pénis atrophié et purulent » qu’à côté de ce film, Salo, c’est Candy. Il paraît que Sex hygiene a traumatisé une génération de G.Is. Le monteur Gene Fowley Jr, cité par McBride dans sa biographie du maître, se souvenait d’ailleurs: « Ford adorait ce film! Je crois qu’il prenait un plaisir pervers à montrer ces choses choquantes. »

Les pionniers de la Western Union (Fritz Lang, 1941)

Les westerns de Fritz Lang ne sont pas ses meilleurs films. Ils sentent trop l’artifice du studio, artifice qui s’accommode très mal avec un réalisme de surface essentiel au genre. Certes, il y a L’ange des maudits, dans lequel Lang a su pousser cette fausseté apparente jusqu’à un paroxysme baroque qui rend le film intéressant mais qui du coup l’éloigne des canons du western classique. En revanche, comme dans Le retour de Frank James réalisé l’année précédente, dans Les pionniers de la Western Union, la raideur de la mise en scène n’apparaît pas comme une licence poétique mais comme un handicap. Les cow-boys sont constamment tirés à quatres épingles, la poussière (si essentielle, la poussière !) est absente. Bref, le vernis documentaire manque cruellement d’autant que le contexte historique (l’établissement du télégraphe après la guerre de Sécession) est lui assez précis.
Lang qui, à l’instar d’Adolf Hitler, s’était régalé des romans de Karl May dans sa jeunesse était sincèrement enthousiaste à l’idée de partir tourner à Monument Valley. Malheureusement, le Teuton n’avait guère le sens du paysage. Il n’insuffle aucune dimension particulière aux fameux rochers. Le style langien, qui s’épanouit dans la rigueur géométrique et dans l’épure du décor, n’est pas celui d’un chantre de la Nature comme peuvent l’être, chacun à leur façon, Ford, Mann ou Walsh. Ajoutons que le scénario manque de rigueur dramatique; de multiples enjeux s’entremêlent mais ne sont pas exploités jusqu’au bout. Ainsi du triangle amoureux.
Les pionniers de la Western Union serait donc sans intérêt ? Eh bien pas tout à fait. Après s’être laissé vaguement suivre pendant une heure et demi, le film surprend lors de sa fin. L’histoire prend son sens et s’auréole d’une dimension authentiquement tragique. L’oeuvre s’avère en définitive particulièrement sombre. Je songe également à l’avant-dernière séquence, un des rares éclats de la mise en scène, séquence qui exude le désespoir morbide et qui contient déja tout Peckinpah.

Les voyages de Sullivan (Preston Sturges, 1941)

Le classique de Preston Sturges n’est pas un film si comique que ça. La satire envers le réalisateur d’Hollywood qui se pique de vivre comme un pauvre, sorte de bobo avant l’heure, est pour le moins grinçante et prend un tour carrément sinistre à la fin. Le film est une odyssée, voyage aussi bien physique qu’intérieur et a presque autant à voir avec le récit picaresque qu’avec la comédie. C’est rondement mené mais c’est infiniment moins drôle et joyeux que les chefs d’oeuvre du genre. Ajoutons que le happy end passe par une morale très douteuse (« t’es réalisateur donc on te sort du bagne même si tu as frappé un homme avec une pierre ») sans que cette morale ne semble remise en question par l’auteur.

H. M. Pulham, Esq. (King Vidor, 1941)

Un quadragénaire bourgeois remet sa vie en question le jour où un ancien camarade d’université lui demande de la raconter sur quelques pages pour le trombinoscope des anciens étudiants…C’est le début d’une grande remise en question. Et si malgré l’apparente réussite sociale, il n’était pas passé à côté de son bonheur ?
A travers sa façon de symboliser l’ensemble d’une classe sociale dans un personnage de cinéma, H. M. Pulham, Esq. rappelle La foule. Ici, les désirs individuels sont contrariées par le poids du milieu d’origine. Contrairement à d’autres oeuvres plus flamboyantes de King Vidor, le lyrisme est sous-jacent, il irrigue de façon souterraine la chronique de la vie de H.M Pulham; chronique mise en scène avec une sécheresse qui rend d’autant plus cruelle la condamnation d’une passion par un implacable atavisme. La complexité des obstacles entre les deux amoureux fait que l’oeuvre va bien au-delà d’une simple critique des carcans sociaux. Bien que confrontant une bourgeoisie provinciale étroite d’esprit à la modernité new-yorkaise, l’auteur se désole des mirages de la société de consommation incarnée par la belle publicitaire amoureuse de Pulham, publicitaire qui croit toujours au prince charmant malgré une liberté financière acquise grâce à une carrière à laquelle elle a tout donné. C’est peu dire que le propos de ce film vieux de plus de soixante ans est toujours d’actualité. La satire du milieu publicitaire s’y distingue d’ailleurs par sa subtilité. Robert Young et Hedy Lamarr sont excellents, ils rendent crédibles et même attachants leurs personnages à haute dimension symbolique. H. M. Pulham, Esq., bien qu’acclamé par la critique à sa sortie, est clairement un des grands Vidor méconnus.

Borzage 40-42

Borzage, c’est bon. mangez-en.

Flight command (1940)
Frank Borzage s’essaie au genre en vogue à l’époque à Hollywood du film sur les pilotes d’avions. Il n’y avait que lui pour faire d’un film subventionné par la Marine un portrait de femme sublime de justesse. Entre les séquences de vol assez spectaculaires mais un poil redondantes, Borzage nous montre à travers le destin de la femme du commandant la solitude sentimentale, l’incompréhension mutuelle, la tentation de l’adultère, bref il réalise une fois de plus un grand film d’amour, mature et dénué de pathos et de sensiblerie, y mêlant ses marottes habituelles que sont la mort, la foi, la camaraderie, le sens du devoir.

Chagrins d’amour (Smilin’through, 1941)
Premier film en Technicolor de Borzage, c’est un de ses films les plus étranges. L’histoire de cet homme resté amoureux de sa défunte femme est une des plus mélancoliques de son auteur, frôlant la morbidité. Le problème est qu’à cette intrigue vient s’en greffer une autre, celle de la naissance d’un jeune couple, traitée d’une façon beaucoup plus conventionnelle voire franchement banale. De plus, plastiquement, le film est un véritable chromo et certaines scènes sont d’une consternante niaiserie: ainsi, un couple qui se met à valser dans un jardin à la tombée de la nuit, c’est beau. Mais lorsque la fille se met à chanter une bluette irlandaise, c’est trop, on tombe dans le sirupeux. En dehors de ça, le film contient quelques éclairs de génie, notamment dans la façon de filmer les allers-retours dans le temps, à coups de fondus enchaînés enchanteurs et de travellings dignes d’Ophüls.
Si on accepte l’esthétique chromo, le film peut s’avérer très plaisant, il en émane une poésie artisanale, un lyrisme de studio assez délicieux, même si tout ne s’apprécie pas au premier degré et qu’étonamment on n’y retrouve guère la justesse du regard de Borzage sur les choses de l’amour.


Au temps des tulipes (The vanishing virginian, 1940)
Très charmante chronique familiale dans le genre dit « americana ».
En une heure et demi, Frank Borzage brasse les destins d’une dizaine de personnages sur une quinzaine d’années. Très subtile monstration du changement d’époque, du passage inéluctable du temps sur cette bourgade sudiste attachée à ses traditions. ça vaut bien Jalna. c’est assez proche de certains films de Ford, Judge Priest notamment.

Sept amoureuses (seven sweethearts, 1942)
Quel film étrange que voilà !
Après un début charmant mais un brin lénifiant, voilà du De palma avant l’heure, une oeuvre qui peut être vue comme la théorisation et la critique de la doucereuse « poésie de studio ». Le film suit un journaliste new-yorkais venu chroniquer la « fête de la tulipe » dans une charmante bourgade de province où le temps semble s’être arrêté. Il va s’installer dans l’hôtel non moins charmant tenu par le père d’une fratrie de sept soeurs, père joué l’excellent acteur hongrois S.Z. Sakall, aussi à l’aise dans la bonhommie que dans l’émotion. Jeunes filles qui chantent au piano, décor de carte postale, personnages gentiment décalés à la Prévert, tulipes…Là où les choses se compliquent, là où l’on se rend compte que la vie à la campagne, c’est pas tout rose, c’est quand les sentiments des jeunes filles se réveillent au contact du beau jeune citadin. Les frustrations liées à la monotonie du village et au poids étouffant des traditions se révèlent alors et la rivalité entre les soeurs m’a carrément évoqué ce chef d’oeuvre glaçant qu’est Les proies de Don Siegel, même si attention le film de Borzage n’a rien d’un thriller. Il n’est même pas mélodramatique, le ton restant relativement léger, la litote caractérisant le style de Borzage et l’auteur montrant sa foi dans l’harmonie entre les passions individuelles et les traditions séculaires.
Très bon.

Le cargo maudit (strange cargo, 1940)
Film d’aventures saupoudré de mystique chrétienne ou mystique chrétienne saupoudrée d’aventures, je sais pas trop mais bien qu’un poil théorico-théâtral, c’est sublime.