Lettres d’amour (Claude Autant-Lara, 1942)

Dans une préfecture sous le second empire, une jeune postière réceptionne les lettres d’amour de la femme du préfet…

Comme dans Le mariage de Chiffon, la quasi-insignifiance du prétexte n’empêche pas une grande richesse narrative; bien au contraire. Derrière le complexe entrelacs amoureux pointe une vision assez acide de l’opposition entre l’aristocratie et la bourgeoisie marchande en province. La beauté juvenile du couple Odette Joyeux/François Périer, les seconds rôles bien croqués, le rythme impeccable, la perfection des décors et costumes, la légèreté ironique teintée d’un soupçon de mélancolie font de Lettres d’amour un beau témoignage du classicisme français sous l’Occupation.

L’ange de la nuit (André Berthomieu, 1942)

Un étudiant en sculpture revient aveugle de la guerre…

La description du milieu estudiantin au début du film préfigure presque Rendez-vous de juillet (le « presque » est important) et le mélo donne lieu à une scène assez émouvante (mais inratable) mais l’ensemble est trop mou, faux, étriqué et mièvre pour susciter l’adhésion. L’ange de la nuit est un des très rares films de l’Occupation à évoquer la guerre de 1940 mais les contraintes de la censure (le mot « Allemand » n’est pas prononcé une seule fois) font d’autant plus ressortir sa pusillanimité.

Annette et la dame blonde (Jean Dréville, 1942)

Une jeune fille découpe le manteau en vison de la maîtresse de l’homme dont elle est amoureux.

Comédie écrite par Decoin pour Darrieux, Annette et la dame blonde fut finalement réalisé par Jean Dréville avec Louise Carletti. C’est médiocre, niais et occasionnellement caricatural (l’Américaine) mais consolons-nous: avec le tandem initial, cela n’aurait certainement pas été un chef d’oeuvre tant le scénario est prévisible et inconsistant.

Les volontaires de la mort/La bataille navale à Hawaï et au large de la Malaisie (Kajirō Yamamoto, 1942)

De 1936 à 1941, du début de leur formation à l’attaque de Pearl Harbor et de Singapour,  le parcours de deux jeunes japonais dans un escadron d’aviation.

Aujourd’hui, La bataille navale à Hawaï et au large de la Malaisie (sorti à Paris en juin 1944 sous le titre Les volontaires de la mort) vaut surtout en tant que pur symptôme de la propagande belliciste japonaise. Parce que le patron de la Tohô en enterra une copie, c’est une bande rescapée de la destruction ordonnée par MacArthur en 1945. Étonnamment, les séquences d’endoctrinement et de bombardements -soit l’essentiel de l’oeuvre- pourraient avoir été tournées par l’ennemi Frank Capra dans Why we fight?. La négation totale de l’individu, caractéristique totalitaire qui faisait frémir les Occidentaux, était ouvertement glorifiée par le pouvoir nippon (ce qui provoqua l’admiration de Lucien Rebatet dans Je suis partout). La guerre contre les puissances anglo-saxonnes est brandie comme une nécessité immanente sans être vraiment justifiée. La jubilation des aviateurs attaquant Pearl Harbor est également étonnante. Même un cinéaste hollywoodien n’aurait pas osé filmer les Japonais riant aux éclats pendant leur oeuvre de destruction.

Par ailleurs, la facture technique est excellente: la netteté presque documentaire couplée à un sens du spectaculaire très développé (l’intégration des stocks-shots et autres plans truqués est plus probante que dans les films américains contemporains) permet de suivre le film sans ennui malgré que l’intrigue et les caractères ne soient nullement développés (totalitarisme oblige). Une séquence où les avions s’en vont bombarder accompagnée par un remix de la chevauchée des Walkyries préfigure très clairement Apocalypse now.  Akira Kurosawa, qui fut assistant sur ce film, a donc été à bonne école.

La femme perdue (Jean Choux, 1942)

Se croyant abandonnée par le marin qui l’a mise enceinte, une femme épouse un bourgeois bienveillant qui, à la guerre, se liera avec le père de l’enfant adopté.

Et le découpage pléonastique aussi bien que la caricaturale direction d’acteurs renforcent la stupidité du script. La femme perdue est un mélo des plus épouvantables mais c’est aussi une des très rares films de l’Occupation à montrer des soldats de l’an 40.

L’amour chante et danse (Holiday inn, Mark Sandrich, 1942)

Un chanteur que sa fiancée à quitté pour son collègue danseur quitte le show-business et ouvre une auberge dans le Connecticut.

C’est de la façon la plus stupide que la cohabitation des deux stars a été gérée: prétexté par chaque jour férié de l’année (les « holidays » du titre), un numéro de chant succède à un numéro de danse. Cela rend évidemment la narration très programmatique. On se doute bien que le récit est le cadet des soucis des fabricants de L’amour chante et danse mais j’ai connu des comédies musicales qui déroulaient moins laborieusement leur conventionnelle intrigue. Heureusement, Fred Astaire danse, Bing Crosby est suave et la direction artistique de la Paramount tranche plaisamment d’avec l’aridité visuelle de la RKO. Mais quand même, gare au diabète!

La fausse maîtresse (André Cayatte, 1942)

Attiré par la femme de son meilleur ami, un homme fait croire qu’une trapéziste est sa maîtresse.

C’est une bonne idée que d’avoir transposé l’intrigue impossible du court roman de Balzac au XXème siècle. Ce faisant, André Cayatte a changé la nature des sentiments qui animent le héros: moins sublimes que prosaïques, ils apparentent La fausse maîtresse à une comédie, l’argument de base se révélant propice à tous les quiproquos et malentendus. Toutefois, on ne peut pas dire que la verve comique rivalise avec celle des meilleures comédies américaines ni même avec celle d’un film comme Battement de coeur. Il y a quelques moments assez amusants mais le sens du rythme et de la trouvaille piquante fait globalement défaut. Heureusement, la présence de Danielle Darrieux dans son dernier rôle « de jeunesse » illumine le film à plusieurs endroits.

La duchesse de Langeais (Jacques de Baroncelli, 1942)

Pendant la Restauration, la reine des salons parisiens séduit un général sans expérience du monde…

Pierre-Richard Willm et Edwige Feuillère ont beau être les interprètes idéaux des héros du roman, la mollesse décorative de la mise en scène et l’affadissement de l’adaptation giralducienne qui a notamment escamoté la scène du fer rouge et rectifié le dénouement dans un esprit vichyssois ravalent le sombre chef d’oeuvre passionnel de Balzac au rang de pâlichon mélo.

Le bienfaiteur (Henri Decoin, 1942)

Un philanthrope qui fait le bonheur d’une petite ville de province est en réalité à la tête d’une bande de malfrats parisiens…

Le scénario de ce vague plagiat de L’étrange monsieur Victor est cousu de fil blanc mais Raimu est très bon. La scène où il supplie le flic de ne pas mettre au courant sa fiancée a beau être attendue, il la joue avec une telle implication émotionnelle qu’elle est difficilement résistible.

Fra Diavolo (Luigi Zampa, 1942)

A Naples, un bandit se bat contre l’envahisseur bonapartiste.

Film d’aventures historique banal, bien rythmé et plombé par l’absence de charisme de son acteur principal (tare récurrente du cinéma de cape et épée italien). On note un cocasse personnage de fonctionnaire retournant sa veste au fur et à mesure des changements de régime qui annonce l’oeuvre à venir de Luigi Zampa.

Le journal tombe à 5 heures (Georges Lacombe, 1942)

Un journaliste expérimenté s’entiche d’une débutante.

Sous l’Occupation allemande, les industriels de toutes sortes s’ingéniaient à pallier le manque en produits américains dont l’importation était alors interdite. C’est ainsi que le Fanta a été inventé pour suppléer les ingrédients boycottés du Coca-cola. Dans le même ordre d’idées, Le journal tombe à 5 heures est un véritable ersatz de comédie américaine. En terme de filmage, un Georges Lacombe n’a d’ailleurs pas grand-chose à envier à un Tay Garnett ou un Gregory LaCava. Il y a dans la séquence d’introduction, où la caméra suit un chef des ventes pressé qui donne des instructions à divers employés répartis dans différentes pièces, une vivacité et une énergie à la hauteur des prestigieux modèles.

Malheureusement, la séduction de l’emballage a vite fait de s’estomper face à l’inanité du contenu. Censure vichyssoise oblige, toutes les rubriques habituelles d’un journal sont présentes sauf, bien sûr, la politique (ce manque est rapidement évoqué et mis sur le compte des cochons de payants qui préféreraient des sujets plus légers). Tout ce qui pourrait donner lieu à de véritables oppositions dramatiques est esquivé pareillement. Voir la pusillanimité du traitement des désirs amoureux ou du traitement des rapports entre les rédacteurs et leur patron, un patron dur mais bienveillant tel qu’en témoigne la façon dont il se débarrasse du méchant cafteur.

Ainsi, les silhouettes s’agitent sympathiquement (la distribution est gratinée) mais vainement car le caractère purement conventionnel de ce qui les meut est vite éclatant. Qui plus est, il n’y a pas de gag qui introduirait un peu de fantaisie dans un récit aussi fade. Ce récit est enfin assez mal construit, juxtaposant reportage sentimentalo-mondain et reportage sur une catastrophe naturelle sans grand souci d’unité dramatique. D’où finalement un film inintéressant plus que divertissant.

Le baron fantôme (Serge de Poligny, 1942)

Sous la Restauration, une jeune comtesse et la fille de sa nourrice s’installent dans le château de leur grand-oncle décédé où il ne reste plus qu’un domestique et son fils….

Le scénario passablement fumeux manque de fermeté dramatique mais Serge de Poligny a un certain talent visuel pour mettre en valeur son folklore à base de trésor caché et de jeunes filles somnambules (un an avant Tourneur de l’autre côté de l’Atlantique).

Don Cesare di Bazan (Riccardo Freda, 1942)

En Espagne au XVIIème siècle, un aventurier déjoue une conjuration indépendantiste manigancée par la France.

Outre quelques facilités d’écriture qui confinent à la niaiserie (la façon dont le héros échappe à son exécution), le principal hiatus entre l’ambition de Riccardo Freda qui était de faire des films d’aventure à la façon des Américains et la relative faiblesse du résultat effectif vient des acteurs qui paraissent pour le moins inappropriés. Comment croire à Gino Cervi dans un rôle à la Tyrone Power? Moi, je n’y arrive pas.

Une femme cherche son destin (Now, voyager, Irving Rapper, 1942)

Une vieille fille sous l’emprise de sa mère s’émancipe grâce à un psychiatre bienveillant.

Now, voyager ne transcende pas la désuétude du genre dans lequel il s’inscrit, à savoir le « women picture ». Le « women picture » qui a connu son apogée dans les années 40 était un drame psychologique se passant généralement en milieu bourgeois dont la Warner s’était fait une spécialité.  Le jackpot était atteint quand l’actrice remportait son Oscar. Le problème de ce genre de film est que l’ambition et la maturité des sujets abordés n’empêchent que rarement les conventions hollywoodiennes du traitement, conventions qui apparaissent alors comme un véritable rouleau-compresseur. Hollywood n’est pas Ingmar Bergman (et Dieu merci!).

Les facilités de l’intrigue, l’épaisseur d’une narration qui délaye par trop longuement chaque aspect du drame, le manque de relief concret d’une mise en scène fondamentalement théâtrale, des dialogues trop étincelants pour être vrais et l’omniprésence du sirop de Max Steiner font de Now, voyager une oeuvre essentiellement artificielle et parfois insupportable de lourdeur. Ce, nonobstant d’indéniables qualités de facture (montage, photo, décors, costumes, coiffeurs: le studio affectait ses meilleurs employés à ces entreprises censément prestigieuses).

La mariage de Chiffon (Claude Autant-Lara, 1942)

Au début du XXème siècle, une jeune fille de bonne famille est courtisée par un vieux colonel des dragons tandis que des sentiments nouveaux s’éveillent en elle à l’égard de son oncle inventeur.

Adapté d’un roman de Gyp, Le mariage de Chiffon est un film moderne réalisé à partir d’éléments désuets. Les personnages sont peints par petites touches et la narration est quasi-impressionniste dans sa première partie.  Claude Autant-Lara et Jean Aurenche, dont c’est la deuxième collaboration, ont une légère et saine distance par rapport à leur sujet. D’où une tonalité tendrement ironique qui n’a rien à voir avec l’aigreur dont ils feront preuve dans leurs films d’après-guerre. Pas encore académique, le style du réalisateur est ici superbement classique. La perfection des décors, des costumes et de la photo n’empêche le rythme d’être enlevé ni n’étouffe le dynamisme et l’inventivité de la mise en  scène qui abonde en détails concrets et réalistes (l’ouverture de la portière d’une voiture de la Belle-Epoque!).

Odette Joyeux quoique douze ans trop vieille pour le rôle ne manque pas de fraîcheur. Les seconds rôles hauts en couleur sont délectables. Citons  Robert Le Vigan en huissier pris de remords et Larquey en majordome bienveillant. La consistance de leur caractérisation prolonge parfois l’intrigue de ramifications nouvelles. L’histoire traite, mine de rien, des débuts de l’aviation tout autant que de la transformation d’une jeune fille en femme. Le tout aboutit à une gentille célébration des élans anticonformistes. Ce qui, outre le dynamisme de la mise en scène, distingue Le mariage de Chiffon des films d’Autant-Lara des années 50 fustigés par Truffaut est l’amabilité de l’ensemble des personnages (à l’exception certes de la mère crispée sur sa position sociale). Même le désir du colonel pour une femme qui pourrait être sa fille n’est pas montré comme sordide. Tout est léger, élégant, guilleret (et sauvé de l’inconséquence par la parfaite rigueur de l’écriture).

Le talent classique qui éclate dans cette brillante fantaisie annonce le chef d’oeuvre dramatique Douce que le cinéaste réalisera un an plus tard avec la même actrice: Odette Joyeux.

Lune de miel mouvementée (Once upon a honeymoon, Leo McCarey, 1942)

La folle équipée à travers l’Europe occupée par les nazis d’un journaliste américain et de l’épouse d’un espion allemand.

Lune de miel mouvementée est donc la contribution de Leo McCarey à l’effort de guerre hollywoodien. Loin d’être nul, le film n’est cependant pas à la hauteur des meilleures comédies du maître. Un scénario paresseux rend les intentions des auteurs trop visibles par rapport au reste (personnages, intrigue…). En revanche, lors des moments où les sentiments individuels s’immiscent dans la mécanique de propagande, McCarey tape dans le mille comme il a toujours tapé dans le mille lorsqu’il s’agissait d’insuffler de l’émotion à une comédie. Ainsi quand le journaliste cite des vers d’Irving Berlin à la jeune mariée qui se met à pleurer, c’est beau, ça touche juste.

The Palm Beach story (Preston Sturges, 1942)

La charmante épouse d’un architecte raté décide de plaquer son mari qui va tenter de la reconquérir.

The Palm Beach story est donc une classique comédie de remariage. Un peu trop classique. La convention n’y est que rarement dépassée. L’inhabituelle vérité érotique du début cède rapidement la place au déroulement convenu d’une intrigue analogue à celle de Cette sacrée vérité. Certes, rarement dans la comédie américaine la dimension matérialiste du couple aura été évoquée aussi explicitement mais Sturges passe à côté de ce sujet à cause d’une résolution du drame facile et attendue.

Son film est cependant de très bonne facture. Il est drôle, enlevé, mouvementé, divertissant. Si le couple qu’elle forme avec le terne Joel McCrea n’est pas des plus étincelants, Claudette Colbert, égale à elle-même, ne manque pas d’entrain. Les penchants loufoques de l’auteur sont tantôt réjouissants (la scène de chasse dans le train), tantôt poussifs (le personnage de Toto). Preston Sturges est un virtuose qui sait emballer son affaire mais faute d’une réelle attention aux personnages et au sujet, son film n’a pas la profondeur émotionnelle des chefs d’oeuvre de Hawks, McCarey, Capra ou Lubitsch. Bref, The Palm Beach story est une comédie mineure mais plaisante.