Le loup des Malveneur (Guillaume Radot, 1943)

Une jeune préceptrice est appelée par le dernier descendant d’une lignée d’aristocrates provinciaux mais celui-ci vient de disparaître…

Même si leur film est sorti dans la foulée de La nuit fantastique et de La main du diable, Guillaume Radot et son scénariste Francis-Vincent Bréchignac n’étaient pas des suiveurs mais des passionnés de poésie venus au cinéma avec la ferme intention d’exprimer leur sensibilité gothico-rimbaldienne sur le grand écran. Ce premier essai n’est pas vraiment convaincant du fait d’un scénario trop léger par rapport à la durée du film (1h20).  Néanmoins, la photographie somptueuse et le décor du château d’Anjony créent une ambiance gothique tout à fait singulière dans le cinéma français de l’époque.

Un brave garçon (Ceux de Novgorod, Boris Barnet, 1943)

Pendant la seconde guerre mondiale, des partisans russes recueillent un chanteur lyrique évadé et un aviateur français parachuté.

Le scénario de ce film de propagande est grossier mais la mise en scène est étonnamment sereine et aérée. Le naturel du découpage en plans-séquences, l’importance visuelle de la nature ainsi que la place incongrue accordée à la musique (il y a plusieurs passages chantés dûs au personnage du chanteur lyrique) font oublier les inévitables clichés. Ceux de Novgorod est un petit film (1 heure) d’une beauté inattendue.

Margin for error (Otto Preminger, 1943)

En 1938 à New-York, un jeune policier juif est affecté à la sécurité de l’ambassadeur d’Allemagne.

Le sujet promettait une réjouissante comédie mais Margin for error n’est guère plus que du médiocre théâtre filmé subordonné aux conventions de la plus grossière des propagandes. L’intérêt n’est qu’historique.

I nostri sogni (Vittorio Cottafavi, 1943)

Un petit escroc se fait passer pour le fils du patron d’un grand magasin et tente de séduire la fille d’un employé.

Sans appartenir strictement parlant au courant des « téléphones blancs« , I Nostri sogni est une comédie niaise et aseptisée réalisée correctement mais sans grand intérêt. La morale finale (chacun doit rester à sa place) est bien celle d’un film fasciste.

Le capitaine Fracasse (Abel Gance, 1943)

Un baron ruiné se joint à une troupe de comédiens ambulants.

Un film assez étrange, comme tous les films parlants d’Abel Gance que j’ai vus. Les comédiens ne paraissent pas très impliqués. Le découpage des scènes d’action ne brille pas par sa lisibilité (plusieurs faux raccords sautent aux yeux), ce qui pour un film de cape et d’épée est évidemment regrettable. On peut mettre ça sur le compte d’un tournage chaotique (maladie des acteurs, changement de société de production en cours de route…) mais certains défauts sont inhérents à l’auteur. Ainsi Gance, d’une naïveté toujours aussi confondante lorsqu’il s’agit de raconter, ne fait guère d’effort pour nous intéresser à son histoire. L’évocation des personnages et de leurs relations reste superficielle (je pense par exemple au traitement de la romance).

En revanche, Le capitaine Fracasse est visuellement très impressionnant. Dès le début dans le cimetière, les cadrages insolites sont du plus bel effet, les images sont superbes. Les fondus enchaînés, les éclairages contrastés, les nappes de brouillard…sont autant de poncifs du muet magistralement agencés par le metteur en scène. Chaque séquence est propice à des inventions visuelles. A ces images remarquables s’adjoint la musique sur-employée mais magnifique du grand Arthur Honegger. Certaines scènes sont extraordinaires au-delà de leur aspect strictement plastique: le duel avec alexandrins où le jeu déclamatoire des acteurs est retourné à l’avantage du film, la fin quasiment fantastique (il est d’ailleurs dommage que l’identité de Matamore soit révélée, ça lève une part du mystère).

Bref, l’évidente beauté de cette œuvre baroque est étroitement corrélée à son caractère déséquilibré, imparfait.

Intrigues en Orient (Background to danger, Raoul Walsh, 1943)

Un agent américain contrecarre les plans des nazis visant à ce que la Turquie déclare la guerre à l’URSS.

Ce rocambolesque film d’espionnage est un produit typique de la Warner à l’époque de son firmament. On retrouve Sydney Greenstreet en salaud nazi et Peter Lorre en fourbe. Certaines péripéties aberrantes montrent que le scénario a dû être écrit à l’arrache mais ces 80 minutes sont suffisamment mouvementée, rythmées et fantaisistes pour constituer un agréable divertissement.

Hitler’s madman (Douglas Sirk, 1943)

Les causes et les conséquences de l’assassinat du dignitaire nazi Reinhard Heydrich dans un petit village tchèque.

Hitler’s madman est le premier film tourné aux Etats-Unis par Douglas Sirk qui avait fui le nazisme dans des conditions dramatiques, sa première épouse ayant embrigadé leur fils dans les jeunesses hitlériennes. Ce fils -comme le personnage de John Gavin dans Le temps d’aimer et le temps de mourir- disparaîtra sur le front russe. Le film qui nous intéresse aujourd’hui est un film de propagande rendu génial par la manière dont Sirk, qui avait mis en scène plusieurs pièces de Brecht, nous présente la situation. Les trajectoires de personnages à haute dimension symbolique (le collabo, le résigné, le résistant…) alimentent une dialectique dramatique foisonnante qui montre les tenants et aboutissements de l’occupation nazie avec un maximum d’efficacité narrative. On peut comparer Hitler’s madman au film contemporain de Lang et Brecht, Les bourreaux meurent aussi, et constater que le film de Sirk est plus ramassé, plus concis, plus percutant donc.

Un élément de distinction entre le bon film de propagande et le mauvais film de propagande pourrait être le suivant: le bon film de propagande ne fait pas de sentimentalisme démagogique mais démontre au spectateur que, dans un contexte historique caractérisé, l’action prônée par les auteurs est la seule option envisageable.  C’est pourquoi un bon film de propagande, présentant avec une rigueur intellectuelle élémentaire les forces en présence, peut aussi être riche d’enseignements pour les adversaires politiques des auteurs.  Ainsi, j’ai appris grâce à Hitler’s madman que le jour où j’envahirai un pays, je ne tuerai pas le prêtre local, l’assassinat de la figure morale de la communauté occupée étant l’élément qui fait irrémédiablement basculer cette dernière dans la Résistance. Puissant appel à l’engagement dans lequel la démonstration implacable n’exclut pas le lyrisme, Hitler’s madman est un des meilleurs films anti-nazis qui aient été réalisés à Hollywood.

La Malibran (Sacha Guitry, 1943)

« Mes spectateurs éventuels, que je vous prévienne de suite: vous n’aurez pas l’occasion de pleurer en voyant ce film – et pourtant il est rempli d’assassinats, de crimes et de vols. Pourquoi n’en serez-vous pas émus ? Pourquoi ne partagerez vous pas les tourments des personnages principaux ? Parce que jamais vous ne m’avez fait de peine, parce que jamais vous ne m’avez fait d’ennuis-et ce n’est pas moi qui commencerai. »
Ces propos de Guitry à propos d’Assassins et voleurs (trouvés dans l’excellent recueil Le cinéma et moi paru chez Ramsay) révèlent, derrière le bon mot, un véritable credo moral et esthétique de leur auteur. Par pudeur, par élégance aristocratique mais aussi par conviction profonde sur son métier d’amuseur (conviction explicitée dans de nombreux textes publiés dans les années 30), Guitry s’est toujours montré extrêmement méfiant par rapport aux situations mélodramatiques. Pourtant, sa filmographie contient quelques titres à tendance franchement pathétique. La Malibran est le premier d’entre eux.
Comment l’élégant Sacha Guitry a t-il raconté la vie de cette cantatrice au destin tragique ? Eh bien la tonalité mélodramatique de l’histoire racontée est atténuée par une mise en scène d’une épure toute théâtrale (alors que le film n’est pas l’adaptation d’une pièce) et par les délicieux dialogues en vers, pleins d’aphorismes et de généralités. Guitry ose cependant, à une ou deux reprises, jouer franchement avec l’émotion: ainsi de la longue agonie de l’héroïne montée en parallèle avec un solo de violon. La Malibran est donc une oeuvre est un peu bâtarde.
Le film se présente comme une succession de vignettes sans grand rapport les unes avec les autres. Ce manque de continuité dramatique nuit à l’intérêt du spectateur d’autant que la biographie se révèle être une hagiographie, Guitry n’étant jamais timoré lorsqu’il s’agit d’admirer. Il y a d’ailleurs beaucoup de scènes de concert, de chant qui n’ont aucune fonction dramatique. Ajoutons que La Malibran marque une nouvelle étape dans le pessimisme de l’auteur, pessimisme mélancolique apparu dans son premier film tourné sous l’Occupation, Le destin fabuleux de Désirée Clary qui se focalise sur une amoureuse décue et oubliée de l’Histoire. Dans La Malibran, Sacha Guitry joue pour la première fois le rôle d’un homme antipathique.

La main du Diable (Maurice Tourneur, 1943)

Un des rares fleurons du cinéma fantastique à la française. On peut regretter une fin un peu boîteuse. On peut discuter le fond moralisateur de l’oeuvre (en gros: atteindre le succès et l’argent éloigne des vraies valeurs). En dépit de ces menues réserves, le film reste excellent. Dans la mouvance du cinéma de l’Occupation mais avec plus de talent qu’un L’Herbier (La nuit fantastique) ou un Carné (Les visiteurs du soir), Tourneur père tisse une atmosphère onirique à l’aide d’images très stylisées. La poésie des décors en toile éclairés avec de forts contrastes donne à La main du diable une tonalité caligariste. Ce versant irrationnel de l’oeuvre est tempéré par une galerie de seconds rôles bien croqués (de Pierre Larquey à Noël Roquevert) qui fait exister de façon très concrète les pensionnaires de l’auberge dans laquelle s’est réfugié le héros incarné par Pierre Fresnay. Pierre Fresnay ici égal à lui-même, c’est-à-dire immense.

Girls in chain (Edgar G. Ulmer, 1943)

Un film fauché, certainement encore moins que B, produit par un studio inconnu au bataillon (Atlantis Pictures), les comédiens sont médiocres. Devant certaines séquences qui ne durent qu’une seconde et demi, on se demande même si une partie du métrage ne s’est pas perdue depuis toutes ces années malgré la restauration effective de la copie… Et pourtant…Pourtant quelque chose dans ce film fonctionne, grâce au génie réel d’Edgar G.Ulmer, à ses mouvements de caméra toujours pertinents, à la stylisation de certains éclairages (pas tous non plus, il ne faut pas exagérer), à l’originalité du lieu de l’action (des maisons de correction pour filles) et à un scénario qui n’y va pas avec le dos de la cuillère lorsqu’il s’agit de s’en prendre à la corruption municipale incarnée dans un seul méchant qui tient toute la ville entre ses mains (un peu comme dans cette autre film noir très féminin qu’est Deux rouquines dans la bagarre). Le film n’a pas peur de l’outrance mélodramatique, il n’a pas le temps de faire des fioritures ou de s’embarrasser du bon goût. Bref, Girls in chain est plusieurs crans en dessous des petits chefs d’oeuvre que constituent les réussites majeures du cinéaste (Le bandit, Détour, Le démon de la chair…) mais c’est un film qui arrive à tirer parti de son contexte de production qu’on imagine aisément lamentable.

Le ciel est à vous (Jean Grémillon, 1943)

Un des plus beaux films tournés sous l’Occupation.

Un film intéressant à analyser par rapport aux valeurs pétainistes, le film traitant en effet des exploits d’une aviatrice qui est aussi épouse et mère de famille. La communauté provinciale, qui célèbre son héroïne après l’avoir fustigée pour sa non-conformité, est gentiment renvoyée dans sa contradiction. De ce point de vue là, Le ciel est à vous est moins féroce que Le corbeau. Il donne la parole à chacun, aussi bien au couple qui revit sa jeunesse grâce à l’aviation qu’à la grand-mère légitimement effrayée de voir sa fille délaisser sa famille pour flirter avec la mort. C’est une des grandes beautés du film que d’exalter la passion comme moteur du couple tout en montrant ses dommages « collatéraux ». D’une facture superbe, Le ciel est à vous est une conjonction des plus grands talents de l’époque. En dehors, d’une ou deux séquences assez niaises avec les enfants, l’écriture dramatique est d’une finesse implacable. La brochette de seconds rôles (Debucourt en professeur de musique romantique notamment) permet de faire exister d’une fort belle manière l’environnement social du couple. Couple qui reste au centre du film, couple peint avec une justesse remarquable, couple interprété par deux acteurs en état de grâce, les immenses Charles Vanel et Madeleine Renaud qui rendent tangibles la passion et le désarroi des amoureux. Les petits gestes entre les époux sont porteurs de sens et d’émotion, il faut voir par exemple Madeleine Renaud toucher la joue de son mari après son premier envol pour saisir la profonde justesse de la direction d’acteurs de Grémillon.