La cité sans voile (Naked city, Jules Dassin, 1948)

Le premier des polars tournés à la sauvette par Jules Dassin dans les rues des grandes villes. Ici, il s’agit de New-York qui tient véritablement le rôle principal du film. L’intrigue est somme toute banale mais l’originalité du film tient à sa volonté documentaire et à sa peinture de la déliquescence urbaine à travers une galerie de petits malfrats dont la faiblesse est profondément humaine. La mise en scène est sèche et la violence surgit brutalement, quand le spectateur ne s’y attend pas. C’est aussi un plaisir de retrouver Barry Fitzgerald, acteur fordien par excellence, dans un rôle plus grave qu’à l’accoutumée. Bref, La cité sans voile n’a pas la grandeur tragique des Forbans de la nuit, le chef d’oeuvre de Dassin dans le même genre, son ambition est plus prosaïque (comme le dit la voix-off qui apporte un contrepoint ironique bienvenu a un ensemble très sérieux, c’est la retranscription d’un fait divers « comme il s’en passe 8 millions chaque jour dans la ville ») mais c’est un bon film noir.

Rachel et l’étranger (Norman Foster, 1948)

Un western singulier qui montre encore une fois la variété du genre. Ici, le western est un moyen de retourner à une époque archaïque et de mettre en scène des rapports humains dont la rudesse fait la beauté. On songe à Giono. Le paysan a perdu son épouse, il lui en faut une nouvelle parce qu’il faut une femme pour tenir le foyer. Quitte à ne pas l’aimer parce qu’il vit dans le souvenir de la défunte. Jusqu’à ce que l’étranger du titre, incarné par un jeune Robert Mitchum s’incruste et réveille du même coup le désir du mari pour sa nouvelle femme. La terre, la famille, le deuil, le désir. Et la frontière évidemment. Ici, le fermier est un pionnier qui doit faire face à la menace permanente constituée par les Indiens. Des situations apparemment simplissimes permettent de montrer des sentiments qui ne peuvent être que complexes. Rachel et l’étranger est autant l’histoire d’un foyer recréé que celle d’une mélancolie guérie. Le particulier et le général fusionnés dans un même mouvement. C’est le propre de nombre de chefs d’oeuvre classiques. D’un point de vue strictement formel, le budget restreint alloué par la RKO oblige les auteurs à se concentrer sur l’essentiel: la mise en scène de Norman Foster est alerte, la caméra semble semble toujours placé exactement à l’endroit où elle doit être, mettant en valeur les superbes décors naturels sans verser dans la contemplation. Les quelques chansons du film donnent lieu à des plans magnifiques où la seule composition du cadre montre que les personnages vivent des émotions différentes. Concision et beauté. Ce western élégiaque est une véritable pépite, de la même veine que Le bandit d’Ulmer.

Les dernières vacances (Roger Leenhardt, 1948)

c’est devenu un lieu commun que de dire d’un film qui nous a touché « c’est un des plus beaux films jamais tournés sur l’enfance ». Pourtant, ce qui frappe dans le film de Roger Leenhardt, c’est bien, outre les personnages apparemment vus et revus (campés par d’excellents inconnus) qui trouvent leur vérité au fil d’une narration aussi fine qu’évocatrice, la justesse de la suggestion du difficile mais inéluctable passage à l’âge adulte et le charme nostalgique de l’évanescente évocation du vert paradis des amours enfantines.

Un chef d’oeuvre véritablement à part dans le cinéma français, à la singularité profonde mais non-apparente.

La dame au manteau d’hermine (Ernst Lubitsch, 1948)

Ce dernier film de Lubitsch (il mourut d’une crise cardiaque pendant le tournage qui fut achevé par son ami Otto Preminger) a été l’occasion pour lui de revenir à un genre qu’il avait génialement investi au début des années 30: l’opérette. Ce type de spectacle honni par l’intelligentsia fut le terrain de jeu de ce grand metteur en scène, l’occasion pour lui de parfaire un style léger et profondément subversif fait d’ellipses subtiles et de dialogues à double sens. Un peu moins ironique, légèrement plus mélancolique que La veuve joyeuse ou Une heure près de toi, La dame au manteau d’hermine n’en est pas moins une jubilatoire destruction des valeurs traditionnelle (les rangs des officiers et comtesses ne comptent plus face à leurs désirs qui sont évidemment l’objet du film), un enchantement de tous les instants, une ode moins épicurienne qu’à l’accoutumée mais plus onirique, un véritable hymne à la puissance du rêve qui se pare -cerise sur le gâteau- des teintes chaudes du Technicolor de Leon Shamroy.

Le comédien (Sacha Guitry, 1948)

Drôle, spirituel, profondément libre (l’auteur privilégie les aphorismes à la progression dramatique et pourtant, on ne s’ennuie pas une seconde), inventif (les trucages ludiques engendrés par le double rôle de Sacha) mais aussi théorique (les fameux bons mots de Guitry servent ici à exprimer sa vision de son art) et empreint d’un respect émouvant pour le théâtre et pour son père Lucien. Un très bon Guitry.