Le démon des eaux troubles (Hell and high water, Samuel Fuller, 1954)

Un sous-marin a pour mission d’espionner une base nucléaire communiste clandestine.

Difficile de retrouver l’empreinte de Samuel Fuller dans cette fantaisie qui a plus à voir avec Blake & Mortimer qu’avec J’ai vécu l’enfer de Corée mais l’écran large du Cinémascope brillamment utilisé dans un espace pourtant restreint, le chaud Technicolor, la jolie musique de Alfred Newman, le rythme soutenu des péripéties et le plaisir rare de voir Victor Francen confronté à Richard Widmark en font un honorable divertissement.

 

Milady et les mousquetaires (Vittorio Cottafavi, 1952)

A force d’intrigues et de séductions, l’ascension d’une servante de couvent qui sera connue sous le nom de Milady de Winter.

Les trois mousquetaires revisité du point de vue de Milady. Pour une fois, le roman de Dumas n’est pas réduit à une enfilade de guillerettes cabrioles. Il devient la matière d’une tragédie féminine de la même famille que Ambre ou Le démon de la chair. Vittorio Cottafavi ignore le manichéisme mais présente des personnages mus par des passions (vénalité, vengeance ou amour sincère). Pour confectionner cette pellicule à budget réduit, le montage semble avoir prédominé sur le découpage; caractéristique qui fait de ce film-fétiche de Michel Mourlet une œuvre assez peu conformes aux canons baziniens du mac-mahonisme. Du stupéfiant pré-générique à l’amer plan final, Milady et les mousquetaires est une succession d’acmés. La vivacité des mouvements de caméra grâce auxquels l’Histoire semble filmée par un reporter de guerre, la brutalité elliptique des raccords et la dilection du cinéaste pour les scènes de cruauté font que l’intensité dramatique ne faiblit pas une seule seconde. Grand petit film.

Menaces dans la nuit (He ran all the way, John Berry, 1951)

Après avoir commis un braquage qui a mal tourné, un jeune homme rencontre une jeune fille et prend en otage sa famille.

Même si il a été écrit et réalisé par des membres de la fameuse liste noire, Menaces dans la nuit n’est pas très communiste dans l’esprit. Ce n’est pas une attaque en règle contre la société américaine comme peut l’être Le rôdeur sorti la même année et scénarisé par la même paire Butler-Trumbo. C’est un pur film noir, dans lequel l’origine du mal n’est pas essentiellement sociale. Le méchant, excellemment interprété par John Garfield, a des troubles psychologiques sans pour autant être un psychopathe. La beauté du film réside dans cet entre-deux qui caractérise l’anti-héros, son mélange de candeur sentimentale et de dangereuse paranoïa. Voir le déroulement impeccable de la magnifique scène du « dîner imposé ». Cette singularité du personnage fait passer l’illogisme parfois manifeste de sa conduite au second plan. La mise en scène n’appuie pas mais évoque avec précision. L’efficacité du découpage, où il n’y a pas un plan en trop, est digne de Anthony Mann. Bref, Menaces dans la nuit n’a pas volé sa réputation de pépite du film noir.

The Gypsy and the Gentleman (Joseph Losey, 1958)

En Angleterre au début du XIXème siècle, la passion d’un hobereau pour une gitane le mène à sa perte.

Le Technicolor, l’attention à la campagne anglaise (magnifique image avec la brume s’élevant au petit matin) et le soin apporté à la direction artistique assurent une certaine beauté visuelle mais cette beauté est essentiellement décorative. Le film est handicapé par une post-synchronisation médiocre et l’interprétation caricaturale de Melina Mercouri. L’absolue froideur de Losey exclut tout lyrisme et le spectateur en est réduit à contempler, de loin, une déchéance schématiquement programmée. On pourra toutefois noter quelques fulgurances de la mise en scène ayant pour objets la violence et le sexe, tel le plan où la jambe nue sort du fauteuil et la fin dont l’idée est très belle mais qui n’émeut guère faute d’avoir été bien amenée par le récit.

Le grand bluff (Patrice Dally, 1957)

Un joueur défend une jeune femme contre des escrocs qui veulent s’accaparer ses terres où il y aurait du pétrole.

Trop de blabla et pas assez de castagne. Je suis loin de les avoir tous vus mais je pense c’est le fond du panier des films de Eddie Constantine car je peine à imaginer « divertissement » plus ennuyeux.

La moisson/Le retour de Vassili Bortnikov (Vsevolod Poudovkine, 1952)

De retour de la Grande guerre patriotique, un commissaire au plan agricole s’aperçoit qu’en son absence, sa femme s’est installée avec un de ses amis.

L’interaction dialectique entre drame intime et problème politique de rendements agricoles ainsi que la beauté des images rurales rendent ce film de propagande plus intéressant qu’il n’y paraît.

Magirama-J’accuse (Abel Gance & Nelly Kaplan, 1956)

En 1956, avec l’aide de sa fidèle Nelly Kaplan, Abel Gance a remonté son J’accuse de 1938 dans une version d’une heure en utilisant le procédé de polyvision qu’il avait inventé en 1927 pour son célèbre Napoléon. Trois courts-métrages et des extraits de Napoléon ont été adjoints au programme qui fut exploité huit semaines au Studio 28 sous le nom de Magirama. Le CNC et Serge Bromberg ont restauré la partie « J’accuse » du Magirama qui a ainsi été montrée pour la première fois depuis 60 ans mercredi soir à la Cinémathèque de Bercy (à quelques projections exceptionnelles près telle celle à l’Exposition universelle de Bruxelles).

Première chose à préciser: pour ne plus s’encombrer du complexe appareillage nécessaire à la triple-projection, le support du film a été numérisé. Pratiquement, on a maintenant le DVD d’un film en Cinémascope avec du noir en haut et en bas de l’image pour maintenir la juste proportion entre hauteur et largeur dans le cas où trois plans s’affichent simultanément. De ce fait, et également du fait que la projection a eu lieu dans la salle de taille moyenne Georges Franju*, j’ai eu l’impression de voir un timbre-poste s’animer et, quand l’oeuvre passe en « mode polyvision », trois timbres-postes juxtaposés. L’effet de gigantisme souhaité par Abel Gance en a pris un coup.

Toutefois, je ne pense pas que ces limitations techniques soient les principales responsables de ma déception. J’ai eu la triste impression d’un poète à bout de souffle, recyclant une énième fois ses morceaux de bravoure (la fameuse résurrection des morts de Verdun) sans que son nouveau moyen d’expression n’ajoute quoi que ce soit à la splendeur funèbre de la version précédente. Au contraire. D’abord, le nouveau montage d’une heure réduit le récit à une succession de vignettes uniformément plaintives, en dehors d’une scène gentiment comique. Ensuite, les panneaux latéraux sont désormais pléonasmes plus que contrepoints. Est-ce parce qu’ils sont soumis à l’expression d’un message? Le fait est que, perpétuellement englués dans la litanie pacifiste, ils forment une surenchère (d’images macabres) et non une polyphonie telle que la séquence de la campagne d’Italie dont j’ai un souvenir sublime d’abstraction.

* parce que la Cinémathèque française a préféré réserver son plus grand écran à L’aventure intérieure de Joe Dante qui, ne passant guère plus d’une fois par semaine sur les chaînes de la TNT, est aussi un film très rare