Un matin comme les autres (Beloved infidel, Henry King, 1959)

La passion entre la journaliste mondaine Sheilah Graham et Francis Scott Fitzgerald, alors au crépuscule de sa carrière et de sa vie.

Si ses images demeurent superbes (et naturelles), le vétéran Henry King peine à se coltiner les fêlures inhérentes à son sujet. Il y a ainsi quelque chose de mécanique dans l’appréhension de l’alcoolisme de Fitzgerald et de ses effets. L’écrivain se fait virer ou refuser un manuscrit->il boit->il devient saoul->son comportement met en péril l’avenir de sa compagne. Et cela deux fois. L’artifice de cette écriture n’est pas atténué par la façon dont Gregory Peck simule l’ébriété.

Pourtant, le lyrisme tranquillement grandiose (plans larges et longs, présence aristocratique de Deborah Kerr, décors somptueux, symphonie de Waxman…) donne du corps à ce film; dans ses moments les plus substantiels, l’union entre deux êtres qui se guérissent mutuellement de leurs complexes est bien rendue sensible au spectateur. Bref, cet avant-dernier film d’Henry King n’est pas aussi mauvais qu’on eût pu le croire a priori.

Carousel (Henry King, 1956)

Remake musical de Liliom.

L’histoire tirée de Ferenc Molnar est toujours aussi artificielle, poussiéreuse et moralement sinistre. Mais cette adaptation, musicale, est dix fois pire que les films de Lang et Borzage car elle est une fois et demi plus longue. Les numéros musicaux ne font que ralentir l’action même s’il faut reconnaître qu’un sacré standard a été composé pour l’occasion: You’ll never walk alone. Gordon McRae, qui reprend le rôle qu’aurait dû tenir Frank Sinatra, fait regretter Frank Sinatra. L’écran large (obtenu avec l’éphémère procédé 55 mm) redouble le statisme de la mise en scène et le kitsch visuel. Bref, Carousel est une indigeste choucroute.

Capitaine King (Henry King, 1953)

En 1847, aux Indes, un capitaine métis de l’armée anglaise doit combattre un ami d’enfance chef de la rébellion islamiste.

Les images sont splendides -douceur naturelle (?) de la lumière crépusculaire et maîtrise du tout nouveau Cinémascope-, le ton est digne, les scènes d’action sont impeccables et Tyrone Power toujours beau et charismatique mais il est dommage que la problématique du racisme de l’armée, présentée avec une certaine finesse, soit, dans la dernière partie, escamotée de la façon la plus conventionnelle qui soit. D’où que Capitaine King est un film réussi et séduisant mais limité.

A noter que, quoiqu’adapté du même roman de Talbot Mundy et ayant pour héros le même personnage, Capitaine King n’est pas du tout un remake de La garde noire et que ses enjeux dramatiques sont très différents du film de John Ford.

A l’abordage (Against all flags, George Sherman, 1952)

En 1700, un officier de Sa Majesté infiltre la république pirate de l’île de Madagascar.

Un Errol Flynn vieilli (prématurément par l’alcool), un Anthony Quinn cabotin, des décors peints qui sautent aux yeux et une histoire d’amour un peu poussive même si traitée sur le mode de la screwball comedy (Maureen O’Hara oblige)…A l’abordage n’est clairement pas un chef d’oeuvre du film de pirates mais il a suffisamment d’atouts -le superbe Technicolor de Russell Metty, le rythme impeccable et un joli final où les trois dimensions de l’espace sont exploitées par la mise en scène pour un maximum de spectacle- pour permettre de passer une sympathique soirée, façon « La dernière séance ».

Maternité éternelle (Kinuyo Tanaka, 1955)

Le triste destin d’une mère de famille qui divorce, écrit des poèmes et se trouve atteinte d’un cancer du sein.

Inspiré de la courte vie d’une poétesse japonaise, Maternité éternelle est un mélodrame transfiguré par la suprême habileté visuelle de la réalisatrice qui a beaucoup progressé depuis Lettre d’amour. C’est par un sens très développé de la situation des personnages dans le plan et par rapport aux éléments du décor (fenêtres, grilles…) qu’elle concrétise, voire symbolise, les situations dramatiques, souvent déchirantes.

Un insondable pessimisme métaphysique, digne de Bergman, est rendu d’autant plus émouvant par l’utilisation d’une musique sentimentale ainsi que par l’attention de la caméra à la beauté du monde. Si le style de Kinuyo Tanaka est un poil plus esthétisant (un poil moins dru) que celui de Mizoguchi, comment résister au prolongement d’un travelling qui, après avoir suivi un couple de marcheurs dans la grande tradition nippone, les recadre de façon à composer une image avec les arbres immenses et le fleuve à l’arrière-plan? Ce prolongement du mouvement de la caméra est aussi inutile à l’action filmée qu’enchanteur pour les yeux. Il accroît aussi, indirectement, la mélancolie du récit. Pour autant, la réalisatrice manie aussi la crudité (plan sur les seins dans le bloc opératoire) et des procédés aux confins du fantastique (l’entrée de la morgue) avec beaucoup d’à-propos.

Bref, une grande découverte, tellement supérieure dans sa forme et sa puissance d’évocation à Nuages flottants par exemple (la belle présence de Masayuki Mori accentue la réminiscence).

Gun fever (Mark Stevens, 1958)

Un mineur recherche le meurtrier de ses parents, un bandit qui attise la haine des Sioux.

Western fauché, mal écrit (pas d’unité dramatique, personnages inconsistants, rythme inégal), médiocrement interprété (Mark Stevens déçoit) mais riche d’une inventivité certaine de la mise en scène voire d’une relative poésie. Outre l’âpreté des scènes de violence, l’utilisation du vent couplée à des décors vides préfigure Kurosawa et Leone et confère une ambiance de fin du monde à cette ville désolée parce que désertée par les pionniers.

Le printemps, l’automne et l’amour (Gilles Grangier, 1955)

A Montélimar, un riche fabricant de nougats resté vieux garçon sauve une jeune fille de la noyade et s’en éprend.

Quoique plus dialectique et moins misogyne que La femme du boulanger dont elle est un quasi-remake, cette comédie préfère, dans son déroulement, la convention démagogique à la justesse d’appréhension des désirs de ses protagonistes. Fernandel, servi par d’excellents dialogues, est le principal atout du film.

Pleine de vie (Richard Quine, 1956)

Pour des travaux dans sa maison, un jeune couple fait appel au père du mari.

Une pépite de justesse que cette comédie méconnue de Richard Quine, écrite par John Fante d’après un de ses propres romans. Si la fin résout un peu trop facilement et démagogiquement le conflit entre le personnage et les valeurs de son père, c’est avec finesse et sensibilité que ce conflit est présenté et développé, avec un regard savoureux sur une famille italo-américaine. Tous les acteurs sont bons mais Judy Holliday s’avère encore une fois une des actrices les plus géniales qui aient existé au cinéma, sachant suggérer, avec son visage et son regard, l’ouverture d’abîmes existentiels dans ses dialogues de comédie.

La vengeance de Scarface (Cry vengeance, Mark Stevens, 1954)

A sa sortie de prison, un ancien flic part en Alaska pour se venger d’un truand qui y est réfugié et qu’il juge responsable de la mort de sa famille.

Un petit film noir à l’image du jeu de Mark Stevens: schématique, parfois invraisemblable dans le détail à cause de conventions mal digérées, mais dur, percutant et riche de tons inhabituels. Le décor original pour le genre, les rencontres entre le vengeur et la fille de sa cible et des seconds rôles hauts en couleur étoffent ou singularisent le produit de série. Les aficionados devraient se régaler.

Au p’tit zouave (Gilles Grangier, 1950)

Dans un café de Grenelle, la vie et les conversations des habitués tandis qu’un tueur en série rôde dans le quartier.

L’illusion de vie et de chaleur humaine provoquée par le grouillement quasi-renoirien de personnages saisis dans leur jus simili-documentaire s’estompe malheureusement avec la mise en avant d’une intrigue faisandée, basée sur des conventions de caractérisation bien typiques de la qualité française, et mollement menée (Le café du cadran parvenait bien plus à faire oublier l’artifice de l’unité de lieu grâce à la grisante vivacité de son découpage).

Jack Slade le damné (Harold Schuster, 1953)

Au milieu du XIXème siècle, un homme violent utilise ses talents de tireur contre les bandits.

Quel bonheur de découvrir encore aujourd’hui, après plus de vingt ans de cinéphilie, des pépites du western! Même pas mentionnée par le pavé de Tavernier et Coursodon, cette petite production de Allied Artists frappe par son rythme endiablé et sa force dramatique peu commune.

Retraçant la vie d’un fameux pistolero du Far-West, mythifié par Mark Twain dans ses mémoires, Jack Slade le damné ne fait aucune concession au manichéisme et montre la désespérance de ce genre de personnage, fût-il du bon côté de la barrière. Comme La cible humaine, il s’agit d’un western crépusculaire d’une époque où le terme n’avait pas encore été inventé. Incapable de sortir d’un cycle infernal de violence, accro à l’alcool, le (anti)héros préfigure le William Munny de Clint Eastwood.

C’est avec des séquences d’une brutalité exceptionnelle, mettant souvent en scène des enfants, qu’est montré l’aspect purement et simplement chaotique d’un territoire d’avant la loi, d’avant la civilisation. Terrible plan où Jack Slade prend un gosse fauché par une balle dans ses bras, un gosse auquel il s’était confié cinq secondes auparavant: l’impossibilité de la rédemption pour Jack est figurée instantanément, avec une poignante amertume.

Dans le rôle éponyme, avec son chapeau noir et ses favoris, Mark Stevens a un charisme et une sobriété expressive dignes des plus grandes stars du genre. Face à lui, Dorothy Malone apporte une sensualité sans apprêt qui ajoute à la brutalité de l’ensemble. Les dialogues, laconiques et riches de sens, dénotent également l’ambition inhabituelle des auteurs de ce western de série.

Sans se faire valoir en tant que telle, la réalisation, à laquelle aurait contribué Mark Stevens, est impeccable: découpage fluide, riche de mouvements de caméra précis et efficaces, photo noir et blanc au diapason d’une atmosphère tourmentée, détails réalistes (les grosses auréoles de sueur sur le héros!) ou d’une poésie macabre (les pieds d’un pendu qui frottent sa guitare), montage sophistiqué des séquences de duel qui engendre un maximum de tension.

Bref, quelques raccourcis de scénario habituels à ces productions n’empêchent pas Jack Slade le damné d’être un western singulier, brillant et poignant.

Les jeunes filles de San Frediano (Valerio Zurlini, 1955)

Dans le quartier San Frediano à Florence, un jeune garagiste multiplie les liaisons amoureuses…

Dès ce premier long-métrage -adapté de Vasco Pratolini, le romancier à l’origine de Journal intime– Valerio Zurlini impose un ton, un style: cette comédie de jeunes kékés italiens n’a rien à voir avec une comédie de jeunes kékés italiens. D’abord pour une raison négative: la fadeur du débutant Antonio Cifariello le place aux antipodes des Gassman, Sordi et autres Salvatori qui pouvaient nourrir les films équivalents d’un Dino Risi de leur truculence. Ensuite, le délicat clair-obscur et la science de la composition visuelle qui subliment les visages, la longueur des plans attentifs aux corps juvéniles et de légères inflexions mélancoliques du scénario tirent la comédie vers la chronique douce-amère, pleine d’empathie pour les victimes du dragueur mais non dénuée de tendresse pour cet être immature.

Gwendolina (Alberto Lattuada, 1957)

Une jeune fille de la bourgeoisie dont les parents sont sur le point de se séparer vit ses premières amours.

Ecrit par Valerio Zurlini, Gwendolina montre l’importance de la mise en scène puisque si le thème -éveil amoureux d’une adolescente- est proche des premiers films de l’auteur de Été violent, le tout est d’une banalité qui l’apparente plutôt aux téléphones blancs, malgré l’absence de la fraîche candeur qui fait le charme des meilleurs films de ce courant ainsi que la présence de quelques très vagues notations sociologiques qui montrent que, en 1957, le cinéma italien n’était plus sous une cloche aussi hermétique qu’à l’époque de Signorinette.

La Fille des boucaniers (Frederick De Cordova, 1950)

L’ayant retrouvé à la Nouvelle-Orléans, une jeune femme devient la maîtresse du pirate qui l’avait capturée…

L’intrigue est proche de l’ineptie mais le superbe Technicolor de Russell Metty, le rythme vif et une séquence d’abordage mouvementée fournissent un sympathique écrin à la splendide Yvonne de Carlo.

Le chant de la brume (Hiroshi Shimizu, 1956)

Retournant dans un chalet des Alpes japonaises avec sa fille et son gendre, un botaniste se souvient y avoir été dix ans auparavant avec sa secrétaire, alors qu’il était en froid avec son épouse…

La théâtralité de la construction est transfigurée par la justesse de l’interprétation, la délicatesse du ton et l’inscription du drame dans un décor cosmique. Plusieurs séquences dénotent le génie intact du metteur en scène, insufflant un puissant lyrisme mélancolique par le seul truchement de ses acteurs et des distances entre ces derniers, les décors et la caméra. Shimizu est certes aidé par la musique, qui rappelle le troisième mouvement du quatuor n°15 de Beethoven, et par le beau « gris et blanc » de la photographie. Le bouleversant et grandissime travelling final est de ces plans qui appellent tous les superlatifs à l’échelle de l’histoire du cinéma.