Les fils des mousquetaires (At sword’s point, Lewis Allen, 1952)

En 1648, Anne d’Autriche fait appel aux enfants des fameux mousquetaires pour contrecarrer le duc de Lavalle qui veut s’emparer du trône de France.

Aussi éloigné de la réalité historique que des romans de Dumas, Les fils des mousquetaires est une fantaisie joliment colorée et d’un dynamisme constant: poursuites et duels se succèdent à un rythme effréné. Cela reste donc assez divertissant malgré que le méritant Cornel Wilde n’ait pas le panache d’un Errol Flynn ou d’un Douglas Fairbanks et que personnages et intrigues demeurent aussi conventionnels que superficiels. Une originalité à signaler quand même: l’un des mousquetaires est une femme -Maureen O’Hara joue la fille d’Athos, avec son abattage habituel-, ce qui donne une coloration joyeusement féministe à ce petit film de cape et d’épée.

Les espions s’amusent (Jet Pilot, Josef von Sternberg, 1957)

Un colonel de l’US Air Force est chargé de séduire une aviatrice russe atterrie en Alaska pour connaître ses intentions.

Comédie de guerre froide façon Ninotchka mais bien plus bien courte d’inspiration que les films de Wilder et Lubitsch. Au-delà de quelques touches vulgaires (le bruit d’avion pour figurer le désir masculin) ou bien senties (le consistant champ-contrechamp lorsque John Wayne retrouve Janet Leigh dans leur chambre), ce film faussement ultime de Sternberg est foncièrement du théâtre, assez correctement ficelé (rigoureuse structure en trois actes, saillies anticommunistes toujours plaisantes) mais sans grande invention (visuelle ou verbale: Jules Furthman est moins piquant qu’il le fut). Le vaudeville est cependant, évidemment, entrecoupé de scènes d’avion, auxquelles Howard Hughes a donné trop de place.

Au mépris des lois (The battle at Apache Pass, George Sherman, 1952)

La fragile paix entre Cochise et la cavalerie est rompue par les affairistes de l’Est et par Geronimo.

Le parti-pris pro-indien de George Sherman ne souffre ici d’aucune timidité d’écriture: les guerres indiennes sont abordées avec une audace et une subtilité qui faisaient défaut aux pusillanimes Comanche et Comanche territory. Cochise est présenté avec dignité mais sans angélisme. Déroulé avec la concision propre à Sherman, le récit montre l’escalade de la violence dans toute son inéluctabilité tragique. Si Monument Valley n’est pas filmé avec le génie visuel de John Ford, le splendide paysage est restitué avec une relative ampleur et les scènes d’action, exploitant les trois dimensions de l’espace, sont mises en boîte avec un savoir-faire indéniable. Bref, The battle at Apache Pass est un bon western.

Miss Chic (Hasse Ekman, 1959)

Un producteur de disques près de la faillite demande à une vainqueure de jeux télévisés de se lancer dans la chanson mais celle-ci refuse.

Gentillette comédie suédoise qui n’a certes pas la verve des bons équivalents de Richard Quine, Frank Capra ou même George Cukor. Ici, le Scope-couleurs inspire des images bien composées mais engendre un certain statisme, à l’exception notable d’une fin pleine d’accélérés qui évoque le muet burlesque et qui contient, c’est remarquable, un plan de train entrant dans un tunnel au moment où un couple s’allonge sur un wagon. Le film de Hasse Ekman est sorti quelques mois avant La mort aux trousses

Deux sous de violettes (Jean Anouilh, 1951)

Une jeune Parisienne déclassée est envoyée chez une riche tante lilloise pour une convalescence.

Plus romanesque que théâtrale, cette réalisation de Jean Anouilh constitue une étude de moeurs large, variée et soigneusement construite malgré quelques traits appuyés et plusieurs péripéties attendues mais quasi-inévitables. Bonne distribution, dans laquelle Michel Bouquet s’illustre déjà.

Les évadés (Jean-Paul Le Chanois, 1955)

En 1943, deux soldats et un lieutenant français s’évadent d’Allemagne et tentent de rejoindre la Suède.

Le film a beau être inspiré des souvenirs de Michel André, qui a co-écrit et joue dans le film, sa dramaturgie poussiéreuse, ses dialogues terriblement édifiants et son interprétation maniérée (Fresnay a rarement été aussi mauvais) font que tout sonne faux et conventionnel; à l’exception de ce fugitif moment où les évadés entendent chanter des Juives dans un train: inattendue, pudique et claire évocation de la Shoah.

Les fruits sauvages (Hervé Bromberger, 1954)

Ayant tué son père qui les maltraitait, une jeune fille s’enfuit avec ses frères et soeurs, et quelques amis; ils s’installent dans un village abandonné près de la frontière italienne…

Le début misérabiliste et mélodramatique laisse rapidement la place à un film aéré donc relativement lumineux, entre Les dernières vacances et Regain; thématiquement et non qualitativement bien sûr car Les fruits sauvages ne saurait rivaliser avec ces deux chefs d’oeuvre cinéma français. Il n’en demeure pas moins un film très intéressant, qui tranche d’avec la production confinée de son époque. Le manque d’unité dramatique du récit et l’interprétation surannée n’empêchent pas le surgissement de beaux moments grâce à la splendeur tragique de la jeune Estelle Blain et, surtout, à la haute qualité de la prise de vues, tant lorsqu’il s’agit de restituer, avec naturel et simplicité, la magnificence des Alpes de Haute-Provence, où l’essentiel du film a été tourné, que dans dans les intérieurs, aux éclairages savamment composés. Bref, sans avoir l’étoffe d’un classique, ce gros succès en son temps (Léopard d’or) est à redécouvrir.

Duel dans la sierra (The last of the fast guns, George Sherman, 1958)

Noté dédiée à Dédé.

Un pistolero est engagé par un homme d’affaires pour retrouver son frère disparu au Mexique.

De vraies qualités de mise en scène (sens du paysage jamais vu chez George Sherman, décors insolites, hors-champ inattendu, économie du découpage, utilisation dramatisante du Cinémascope…) et des notations inattendues (sur la mélancolie des tueurs notamment) rehaussent l’intérêt d’une fable morale qui manque trop de rigueur dans sa structure et, surtout, d’épaisseur humaine dans son interprétation (Jock Mahoney n’a pas une once de l’expressivité de James Stewart dans ses rôles analogues chez Anthony Mann et Gilbert Roland n’a pas la riche ambiguïté d’Arthur Kennedy) pour être profondément crédible. Duel dans la Sierra n’en demeure pas moins, d’assez loin, le meilleur western de George Sherman parmi ceux que j’ai vus.

Un matin comme les autres (Beloved infidel, Henry King, 1959)

La passion entre la journaliste mondaine Sheilah Graham et Francis Scott Fitzgerald, alors au crépuscule de sa carrière et de sa vie.

Si ses images demeurent superbes (et naturelles), le vétéran Henry King peine à se coltiner les fêlures inhérentes à son sujet. Il y a ainsi quelque chose de mécanique dans l’appréhension de l’alcoolisme de Fitzgerald et de ses effets. L’écrivain se fait virer ou refuser un manuscrit->il boit->il devient saoul->son comportement met en péril l’avenir de sa compagne. Et cela deux fois. L’artifice de cette écriture n’est pas atténué par la façon dont Gregory Peck simule l’ébriété.

Pourtant, le lyrisme tranquillement grandiose (plans larges et longs, présence aristocratique de Deborah Kerr, décors somptueux, symphonie de Waxman…) donne du corps à ce film; dans ses moments les plus substantiels, l’union entre deux êtres qui se guérissent mutuellement de leurs complexes est bien rendue sensible au spectateur. Bref, cet avant-dernier film d’Henry King n’est pas aussi mauvais qu’on eût pu le croire a priori.

Carousel (Henry King, 1956)

Remake musical de Liliom.

L’histoire tirée de Ferenc Molnar est toujours aussi artificielle, poussiéreuse et moralement sinistre. Mais cette adaptation, musicale, est dix fois pire que les films de Lang et Borzage car elle est une fois et demi plus longue. Les numéros musicaux ne font que ralentir l’action même s’il faut reconnaître qu’un sacré standard a été composé pour l’occasion: You’ll never walk alone. Gordon McRae, qui reprend le rôle qu’aurait dû tenir Frank Sinatra, fait regretter Frank Sinatra. L’écran large (obtenu avec l’éphémère procédé 55 mm) redouble le statisme de la mise en scène et le kitsch visuel. Bref, Carousel est une indigeste choucroute.

Capitaine King (Henry King, 1953)

En 1847, aux Indes, un capitaine métis de l’armée anglaise doit combattre un ami d’enfance chef de la rébellion islamiste.

Les images sont splendides -douceur naturelle (?) de la lumière crépusculaire et maîtrise du tout nouveau Cinémascope-, le ton est digne, les scènes d’action sont impeccables et Tyrone Power toujours beau et charismatique mais il est dommage que la problématique du racisme de l’armée, présentée avec une certaine finesse, soit, dans la dernière partie, escamotée de la façon la plus conventionnelle qui soit. D’où que Capitaine King est un film réussi et séduisant mais limité.

A noter que, quoiqu’adapté du même roman de Talbot Mundy et ayant pour héros le même personnage, Capitaine King n’est pas du tout un remake de La garde noire et que ses enjeux dramatiques sont très différents du film de John Ford.

A l’abordage (Against all flags, George Sherman, 1952)

En 1700, un officier de Sa Majesté infiltre la république pirate de l’île de Madagascar.

Un Errol Flynn vieilli (prématurément par l’alcool), un Anthony Quinn cabotin, des décors peints qui sautent aux yeux et une histoire d’amour un peu poussive même si traitée sur le mode de la screwball comedy (Maureen O’Hara oblige)…A l’abordage n’est clairement pas un chef d’oeuvre du film de pirates mais il a suffisamment d’atouts -le superbe Technicolor de Russell Metty, le rythme impeccable et un joli final où les trois dimensions de l’espace sont exploitées par la mise en scène pour un maximum de spectacle- pour permettre de passer une sympathique soirée, façon « La dernière séance ».

Maternité éternelle (Kinuyo Tanaka, 1955)

Le triste destin d’une mère de famille qui divorce, écrit des poèmes et se trouve atteinte d’un cancer du sein.

Inspiré de la courte vie d’une poétesse japonaise, Maternité éternelle est un mélodrame transfiguré par la suprême habileté visuelle de la réalisatrice qui a beaucoup progressé depuis Lettre d’amour. C’est par un sens très développé de la situation des personnages dans le plan et par rapport aux éléments du décor (fenêtres, grilles…) qu’elle concrétise, voire symbolise, les situations dramatiques, souvent déchirantes.

Un insondable pessimisme métaphysique, digne de Bergman, est rendu d’autant plus émouvant par l’utilisation d’une musique sentimentale ainsi que par l’attention de la caméra à la beauté du monde. Si le style de Kinuyo Tanaka est un poil plus esthétisant (un poil moins dru) que celui de Mizoguchi, comment résister au prolongement d’un travelling qui, après avoir suivi un couple de marcheurs dans la grande tradition nippone, les recadre de façon à composer une image avec les arbres immenses et le fleuve à l’arrière-plan? Ce prolongement du mouvement de la caméra est aussi inutile à l’action filmée qu’enchanteur pour les yeux. Il accroît aussi, indirectement, la mélancolie du récit. Pour autant, la réalisatrice manie aussi la crudité (plan sur les seins dans le bloc opératoire) et des procédés aux confins du fantastique (l’entrée de la morgue) avec beaucoup d’à-propos.

Bref, une grande découverte, tellement supérieure dans sa forme et sa puissance d’évocation à Nuages flottants par exemple (la belle présence de Masayuki Mori accentue la réminiscence).

Gun fever (Mark Stevens, 1958)

Un mineur recherche le meurtrier de ses parents, un bandit qui attise la haine des Sioux.

Western fauché, mal écrit (pas d’unité dramatique, personnages inconsistants, rythme inégal), médiocrement interprété (Mark Stevens déçoit) mais riche d’une inventivité certaine de la mise en scène voire d’une relative poésie. Outre l’âpreté des scènes de violence, l’utilisation du vent couplée à des décors vides préfigure Kurosawa et Leone et confère une ambiance de fin du monde à cette ville désolée parce que désertée par les pionniers.

Le printemps, l’automne et l’amour (Gilles Grangier, 1955)

A Montélimar, un riche fabricant de nougats resté vieux garçon sauve une jeune fille de la noyade et s’en éprend.

Quoique plus dialectique et moins misogyne que La femme du boulanger dont elle est un quasi-remake, cette comédie préfère, dans son déroulement, la convention démagogique à la justesse d’appréhension des désirs de ses protagonistes. Fernandel, servi par d’excellents dialogues, est le principal atout du film.

Pleine de vie (Richard Quine, 1956)

Pour des travaux dans sa maison, un jeune couple fait appel au père du mari.

Une pépite de justesse que cette comédie méconnue de Richard Quine, écrite par John Fante d’après un de ses propres romans. Si la fin résout un peu trop facilement et démagogiquement le conflit entre le personnage et les valeurs de son père, c’est avec finesse et sensibilité que ce conflit est présenté et développé, avec un regard savoureux sur une famille italo-américaine. Tous les acteurs sont bons mais Judy Holliday s’avère encore une fois une des actrices les plus géniales qui aient existé au cinéma, sachant suggérer, avec son visage et son regard, l’ouverture d’abîmes existentiels dans ses dialogues de comédie.